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les "pieds-noirs" de 1830 à 1962

juin 2001, par la rédaction

Le peuple pied-noir - Les rapatriés

Ces Européens, qui sont-ils ? Ils sont, à la fin des années 50, environ un million sur un peu plus de neuf millions d’habitants. Ils sont d’origines très diverses. Avant la conquête française vivaient déjà en Algérie des Espagnols (35 000 contre 59 958 Français en 1849), des Maltais, des Italiens, des juifs chassés d’Espagne et du Portugal par l’Inquisition ou descendants, selon quelques historiens, des guerriers de la reine berbère Kahena avant l’invasion arabe.

En 1830. des émigrants de métropole ont suivi l’armée. Pour se débarrasser de ses éléments « dangereux », la IIème République, après les journées de juin 1848, en a envoyé une partie outre-Méditerranée ; Louis-Napoléon Bonaparte, après son coup d’État du 2 décembre 1851, a déporté d’un coup en Algérie jusqu’à dix mille républicains. Le même sort a été réservé aux communards après 1871, lorsqu’ils ont évité la déportation en Nouvelle-Calédonie. Le traité de Francfort, qui enlevait l’Alsace et une partie de la Lorraine à la France, a amené cinq mille Alsaciens fidèles à chercher au sud de la Méditerranée des terres nouvelles à exploiter. Le courant d’émigration espagnol ne s’est pas tari : il s’est même accru avec la défaite des républicains devant Franco. Et le Sud-Ouest français n’a cessé de fournir des agriculteurs.

Cet ensemble disparate est régi par des règles non écrites. Selon l’acteur Roger Hanin, « le dessus du panier, c’étaient les Alsaciens ou les descendants des communards ; après, c’étaient les Siciliens, puis les Maltais et les Espagnols ; les Juifs ensuite, les Arabes enfin ».

Dans les rapports avec la métropole, un même sentiment d’appartenance farouche, sentimental, à la France, qui se traduit par une participation massive aux combats et aux pertes dans les campagnes d’Italie et de France en 1943 et 1944.

Aux différences d’origine s’ajoutent, bien entendu, les différences sociales. Les « gros colons » existent. Mais, s’ils sont un poids considérable sur le plan politique et économique, ils sont peu nombreux. En 1930, on compte 25 517 exploitants agricoles européens (22 000 en 1954), dont 8 202 ont moins de 2 hectares et 10 970 de 2 à 100 hectares, 6 200 - moins de 5 % du peuplement européen - possèdent plus de 100 hectares. Quelques grosses, et même très grosses fortunes dans l’armement maritime, les céréales, le vin et l’alfa. Mais dans l’ensemble, le peuple pied-noir est de condition modeste, à la limite de la pauvreté.

Il n’en est que plus attaché à un statut qui lui donne le pas sur « les Arabes ». Avec ceux-ci, il entretient des rapports difficiles à comprendre pour tout autre que pour un natif d’Algérie. Chaleureux parfois, distant la plupart du temps, avec une marge de goûts et de réactions communes. Une haine circonstancielle montera avec la peur et ne se séparera pas d’amitiés et de complicités dans la vie de tous les jours.

Avant le paroxysme de 1962, où les pieds-noirs, attachés à leur terre et à leur soleil, s’apercevront brusquement qu’ils ont été floués par tout le monde : de Gaulle d’abord, les anti-gaullistes de l’Algérie française et de l’OAS ensuite. Il leur faudra, dans le bruit des explosions et à la lueur des incendies, s’entasser sur les quais et dans les aérodromes, ruinés pour la plupart, pour gagner cette métropole que beaucoup n’avaient jamais vue.

Jean Planchais [Le Monde, 15-16 juin 1986]

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Un million de rapatriés

Au début de l’été 1962, des milliers de famille prises de panique se pressèrent dans les ports et les aérodromes pour gagner la France, attendant parfois plusieurs jours un embarquement.

On comptait, au 31 juillet 1985, 968 685 rapatriés d’Algérie, 263 357 du Maroc et 179 985 de Tunisie. Le secrétariat d’État aux rapatriés s’efforça d’assurer leur transport, leur subsistance puis leur reclassement. Certains s’installèrent en Espagne, en Amérique du Sud, en Afrique. La croissance économique et le plein emploi facilitèrent l’insertion des rapatriés en métropole. En 1964, la plupart des 144 000salariés du secteur privé avaient retrouvé un emploi. Les salariés du service public étaient reclassés. Plus difficile était le cas des 14% de plus de soixante ans qui ne disposaient souvent que de faibles ressources.

Soixante mille musulmans - enfants non compris - provenaient des unités supplétives : les "harkis". Ils avaient fui les représailles sanglantes qui frappaient un grand nombre des leurs et conservaient la nationalité française. Ils furent installés dans des chantiers et des hameaux de forestage ou dans des camps, dont le dernier fut fermé en 1975. Leurs difficultés d’insertion ne sont pas encore résolues.

Jean Planchais [Le Monde- octobre 1985]

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Mouvement des Européens entre la France et l’Algérie, au cours de l’année 1962. [1]

Les "Français musulmans" ne sont comptabilisés dans aucune statistique.

vers la France retour en Algérie solde mensuel solde cumulé
Janvier 45 626 44 297 1 329 1 329
Février 38 610 28 883 9 727 11 856
Mars 43 550 16 050 27 500 37 556
Avril 46 030 16 280 29 750 68 306
Mai 101 250 18 890 83 360 150 666
Juin 354 914 26 480 328 434 479 100
Juillet 121 020 60 130 60 890 539 990
Août 95 578 55 320 40 258 580 248
Septembre 71 020 55 233 18 787 599 035
Octobre 54 162 43 975 10 187 609 222
Novembre 35 540 25 805 9 735 619 957
Décembre 56 717 24 409 32 308 651 265

Il faut y ajouter 80 000 Français qui rentrent d’Algérie au cours de l’année 1963, et un peu plus de 30 000 en 1964.

Les statistiques préfectorales ne prennent pas en compte les rapatriés arrivés avant le 1er janvier 1962. Il faudrait ajouter aux 651 265 rapatriés, 46 000 Français musulmans, 150 000 personnes arrivées d’Algérie entre 1958 et 1961, et une vingtaine de milliers de personnes ayant refusé, pour diverses raisons, le statut de rapatriés.


[1Source : 1962 : l’arrivée des Pieds-Noirs - par Jean-Jacques Jordi - éd. Autrement 1995