Histoire coloniale et postcoloniale

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les égarements d’Alain Finkielkraut

samedi 26 novembre 2005

Vous trouverez ci-dessous la traduction française des questions adressées au philosophe et de ses réponses telles qu’elles figurent dans le reportage de 6 pages du supplément hebdomadaire de Haaretz daté du 18 novembre 2005. En revanche les commentaires des journalistes [1] n’ont pas été repris.
 [2]

Ce texte a été traduit de l’hébreu au français par Michel Warschawski et Michèle Sibony [3].

Tous les passages en italique, y compris les intertitres, sont des traducteurs.

A la suite de la publication de cette interview, le Mrap avait décidé de porter plainte contre Alain Finkielkraut pour incitation et provocation à la haine raciale.

Vendredi midi, le philosophe présentait ses excuses. Vendredi soir, le MRAP retirait sa plainte.

[Première publication : vendredi 25 novembre 2005,
mise à jour : samedi 26 novembre 2005.]

Ils ne sont pas malheureux, ils sont musulmans [4]

Le philosophe juif Alain Finkelkraut, l’un des plus célèbres intellectuels
francais et porte drapeau de la guerre contre le nouvel antisémitisme ne veut pas
entendre parler maintenant de racisme français, de pauvreté et d’exclusion. Qu’on le
laisse tranquille avec ce discours mensonger. De son point de vue tout est clair, malgré
tout ce que la France a fait pour eux les fils d’immigrés islamiques la haïssent. C’est
comme çà dans leur culture. Et les belles âmes bourgeoises et les écoles ramollies les
encouragent. Et la France s’en va au diable.

Premier épisode : les émeutes en France

Question : Dans la presse française les émeutes dans les banlieues sont perçues surtout comme un problème économique, une réaction violente à une situation de pauvreté dure et de discrimination, alors qu’en Israël on a plutôt tendance à penser que l’origine de cette violence est religieuse ou du moins ethnique. C’est-à-dire à voir en elle un élément du combat islamique. Comment vous situez-vous par rapport à ces différentes positions ?

Réponse : En France on voudrait bien réduire les émeutes à leur niveau social. Voir en elles une révolte de jeunes des banlieues contre leur situation, la discrimination dont ils souffrent et contre le chômage. Le problème est que la plupart de ces jeunes sont noirs ou arabes et s’identifient à l’Islam. Il y a en effet en France d’autres émigrants en situation difficile, chinois, vietnamiens portugais, et ils ne participent pas aux émeutes. Il est donc clair qu’il s’agit d’une révolte à caractère ethnico-religieux.

Q. Et d’où vient-elle ? Est ce une réponse des Arabes et des Noirs au racisme dont ils sont victimes ?

R. Je ne le pense pas, parce que cette violence a été précédée de signes annonciateurs très préoccupants que l’on ne peut réduire à une simple réaction au racisme français. Prenons par exemple les événements qui ont accompagné il y a quelques années le match de football France-Algérie, ce match s’est déroulé à Paris au stade de France, on nous dit que l’équipe de France est adorée par tous parce qu’elle est « black, blanc, beur », en fait aujourd’hui elle est « black, black, black », ce qui fait ricaner toute l’Europe. Si on fait une telle remarque en France on va en prison mais c’est quand même intéressant que l’équipe de France de football soit composée presque uniquement de joueurs noirs. Quoiqu’il en soit cette Equipe est perçue comme le symbole d’une société multi-ethnique, ouverte etc.... Le public dans le stade, des jeunes d’origine algérienne, ont hué pendant tout le match cette même équipe. Ils ont même hué la Marseillaise et le match a dû être interrompu quand les jeunes ont envahi le terrain avec des drapeaux algériens.

Et il y a aussi les paroles des chansons de rap, des paroles très préoccupantes, de véritables appels à la révolte, je crois qu’il y en a un qui s’appelle docteur R qui chante « je pisse sur la France je pisse sur de Gaulle » etc. Ce sont des déclarations très violentes de haine de la France.

Toute cette haine et cette violence s’expriment maintenant dans les émeutes, y voir une réponse au racisme français c’est être aveugle à une haine plus large : la haine de l’Occident qui est responsable de tous les crimes. La France découvre cela aujourd’hui.

Q. Cela signifie d’après vous que ces émeutes ne sont pas orientées contre la France mais contre tout l’Occident ?

R. Non, elles sont orientées contre la France, comme ancienne puissance coloniale, contre la France, pays européen. Contre la France avec sa tradition chrétienne, ou judéo-chrétienne.

Q. Est ce que vous pensez que la source de cette haine envers l’Occident parmi les français qui participent à ces émeutes est dans la religion, dans l’islam ?

R. Sur ce sujet il faut être clair, c’est une question très difficile et il faut essayer de garder un langage de vérité. On a tendance à avoir peur du langage de vérité, pour des raisons « nobles ». On préfère dire « les jeunes » que « noirs » ou « arabes ». Mais on ne peut sacrifier la vérité quelles que soient les nobles raisons. Il faut bien entendu éviter les généralisations : il ne s’agit pas de tous les noirs et de tous les arabes, mais d’une partie des noirs et des arabes. Et évidemment la religion, non pas comme religion, mais comme ancre d’identité joue un rôle. La religion telle qu’elle apparaît sur Internet et les chaînes de télévision arabes, sert d’ancre d’identification pour certains de ces jeunes. Contrairement à d’autres, moi je n’ai pas parlé d’Intifada des banlieues, et je ne pense pas qu’il faille utiliser ce terme. J’ai pourtant découvert qu’eux aussi envoyaient en première ligne de la lutte les plus jeunes, et vous, en Israël, vous connaissez çà, on envoie devant les plus jeunes parce qu’on ne peut pas les mettre en prison lorsqu’ils sont arrêtés. Quoi qu’il en soit ici il n’y a pas d’attentats et on se trouve à une autre étape : je pense qu’il s’agit de l’étape du pogrom anti-républicain. Il y a des gens en France qui haïssent la France comme République.

Q. Mais alors pourquoi ? Pour quelle raison ?

R Pourquoi est ce que le monde arabo-musulman en partie du moins a déclaré la guerre à l’Occident ? La République est la version française de l’Europe. Eux et ceux qui les justifient disent que cela provient de la fracture coloniale. D’accord, mais il ne faut pas oublier que l’intégration des travailleurs arabes en France à l’époque du pouvoir colonial était beaucoup plus simple. C’est-à-dire que c’est une haine à retardement, une haine a posteriori. Nous sommes témoins d’une radicalisation islamique qu’il faut expliquer dans sa totalité avant d’arriver au cas français, d’une culture qui au lieu de s’occuper de ses propres problèmes recherche un coupable extérieur. Il est plus simple de trouver un coupable extérieur. Il est séduisant de se dire qu’en France tu es exclu et « Donnez-moi ! Donnez-moi ! »

Ca n’a jamais marché comme cela pour personne et çà ne peut pas marcher.

Second épisode : l’école en France et des bienfaits du colonialisme

Aux Etats Unis également nous sommes témoins de l’islamisation des noirs. C’est Lewis Farakhan en Amérique qui le premier a dit que les juifs ont joué un rôle central dans l’esclavagisme. Et le principal porte-parole de cette théologie en France aujourd’hui c’est Dieudonné, c’est lui qui est aujourd’hui le vrai patron de l’antisémitisme en France, et non le Front national. Mais en France au lieu de combattre son discours on fait précisément ce qu’il demande : on change l’enseignement de l’histoire coloniale et de l’histoire de l’esclavage dans les écoles. On y enseigne aujourd’hui l’histoire coloniale comme une histoire uniquement négative. On n’enseigne plus que le projet colonial voulait aussi éduquer, apporter la civilisation aux sauvages. On ne parle que des tentatives d’exploitation, de domination, et de pillage. Mais en fait qu’est ce que veut Dieudonné ? Il exige une « shoah » et pour les arabes et pour les noirs, mais si l’on met la shoah et l’esclavage sur le même plan alors on est obligé de mentir, car ce n’était pas une shoah. Et ce n’était pas un crime contre l’humanité parce que ce n’était pas seulement un crime. C’était quelque chose d’ambivalent. Ainsi en est-il également de l’esclavage. Il a commencé bien avant l’Occident. En fait, la spécificité de l’Occident pour tout ce qui concerne l’esclavage c’est justement tout ce qui concerne son abolition. L’abolition de l’esclavage est une question européenne et américaine. Cette vérité-là sur l’esclavage il est maintenant interdit de l’enseigner dans les écoles.

C’est pourquoi tous ces événements-là m’attristent beaucoup : non pas parce qu’ils se sont produits, après tout il fallait être aveugle et sourd pour ne pas voir qu’ils auraient lieu, mais à cause des explications qui les accompagnent. Elles sont un coup mortel à la France que j’ai aimée, et j’ai toujours dit que la vie deviendrait impossible pour les juifs de France quand la francophobie vaincrait, et c’est ce qui va se passer. Ce que j’ai dit maintenant les juifs le comprennent. Tout d’un coup ils regardent autour d’eux et voient tous les « bobos » qui chantent des louanges aux nouveaux « damnés de la terre » et se disent : qu’est ce que c’est que ce pays, que lui est-il arrivé ?

Q. Puisqu’il s’agit selon vous d’une offensive islamique, comment expliquez vous que lors des derniers événements les juifs n’ont pas été attaqués ?

R. Premièrement on dit qu’une synagogue a été attaquée. Mais je pense que ce qu’on a vécu c’est un pogrom anti-républicain. On nous dit que ces quartiers sont délaissés et que les gens sont dans la misère. Quel lien y a-t-il entre la misère et le désespoir et brûler des écoles ? Je pense qu’aucun juif ne ferait jamais çà. Ce qui unit les juifs - laïques, religieux, de la Paix Maintenant ou partisans du grand Israël - c’est un mot, le mot schule (lieu d’étude) [5] c’est ce qui nous unit tous comme juifs. Et j’ai été tout simplement scandalisé de ces actes qui se sont répétés et encore plus scandalisé par la compréhension qu’ils ont rencontré en France. On les a traités comme des révoltés comme des révolutionnaires. C’est la pire des choses qui pouvait arriver à mon pays et je suis très malheureux. Pourquoi ? Parce que le seul moyen de surmonter c’est de les obliger à avoir honte. La honte c’est le début de la morale. Mais au lieu de les pousser à avoir honte, on leur a donné une légitimité : ils sont « intéressants ». Ils sont « les damnés de la terre ». Imaginez un instant qu’ils soient blancs comme à Rostock en Allemagne on dirait immédiatement : le fascisme ne passera pas. Un Arabe qui incendie une école c’est une révolte, un blanc c’est du fascisme. Je suis daltonien : le mal est le mal, peu importe sa couleur. Et ce mal là pour le juif que je suis est totalement inacceptable.

Pire, il y a là une contradiction, car si effectivement ces banlieues étaient dans une situation de délaissement total, il n’y aurait pas de salles de sport à incendier, il n’y aurait pas d’écoles et d’autobus. S’il y a des gymnases des écoles et des autobus, c’est que quelqu’un a fait un effort. Peut-être insuffisant mais un effort quand même.

Q. Mais pourtant le taux de chômage dans les banlieues est insupportable, près de 40% des jeunes entre 15 et 25 ans n’ont aucune chance de trouver un travail ?

R. Revenons un moment à la schule. Lorsque les parents t’envoient à l’école, est-ce que c’est pour trouver un travail ? Moi on m’a envoyé à l’école pour apprendre. La culture et l’éducation ont une justification en elles même. Tu vas à l’école pour apprendre, c’est ça le but de l’école. Et ces gens qui détruisent des écoles, que disent-ils en fait ? Leur message n’est pas un appel à l’aide ou une exigence de plus d’écoles ou de meilleures écoles, c’est la volonté de liquider les intermédiaires entre eux et les objets de leurs désirs. Et quels sont les objets de leurs désirs c’est simple : l’argent, les marques, et parfois des filles. C’est pourquoi il est certain que notre société a sa responsabilité, parce qu’ils veulent tout maintenant et ce qu’ils veulent c’est l’idéal de la société de consommation. C’est ce qu’ils voient à la télévision.

Troisième épisode : Non à l’antiracisme

« Je suis né à Paris et suis le fils d’immigrants polonais, mon père a été déporté de France, ses parents ont été déportés et assassinés à Auschwitz, mon père est rentré d’Auschwitz en France. Ce pays mérite notre haine. Ce qu’il a fait à mes parents était beaucoup plus brutal que ce qu’il a fait aux Africains. Qu’a-t-il fait aux Africains ? Il n’a fait que du bien. Mon père, il lui a fait vivre l’enfer pendant cinq ans. Et on ne m’a jamais enseigné la haine. Aujourd’hui la haine des noirs est encore plus forte que celle des arabes.

Q. Mais justement vous qui combattez le racisme antijuif affirmez vous que la discrimination et le racisme dont parlent ces jeunes n’existent pas en réalité ?

R. Bien sûr qu’il y a une discrimination. Et il y a certainement des Français racistes. Des Français qui n’aiment pas les arabes et les noirs. Et ils les aimeront encore moins maintenant quand ils prendront conscience de combien eux-même les haïssent. C’est pourquoi cette discrimination va s’approfondir pour tout ce qui concerne le logement et aussi le travail.

Imaginez que vous gérez tous deux un restaurant et vous êtes antiracistes, vous pensez que tous les hommes sont égaux et en plus vous êtes juifs, c’est-à-dire que pour vous parler d’inégalité entre les races pose problème ; imaginez qu’un jeune des banlieues vienne demander un emploi de serveur, il a l’accent des banlieues, vous ne l’engagerez pas, c’est très simple. Vous ne l’engagerez pas parce que c’est impossible. Il doit vous représenter, et ceci exige de la discipline de la politesse et une manière de parler. Et moi je peux vous dire que même des Français blancs qui copient aujourd’hui les codes de conduite des banlieues, et cela existe, se heurteront au même problème exactement. La seule manière de lutter conte la discrimination est de revenir aux exigences, une éducation sévère, c’est le seul moyen. Mais cela aussi il est interdit de le dire. Je ne le peux pas. Ce sont des choses du bon sens auxquelles on préfère le mythe du « racisme français ». Ce n’est pas juste. Nous vivons aujourd’hui dans un environnement de « guerre permanente contre le racisme », et il faut étudier la nature de cet antiracisme. Tout à l’heure j’ai entendu à la radio quelqu’un qui s’opposait à la décision du ministre de l’intérieur Sarkozy d’expulser quiconque n’a pas la citoyenneté française, a participé aux émeutes, et a été arrêté. Et qu’a-t-il dit ? Qu’il s’agissait d’une « épuration ethnique ». J’ai combattu pendant la guerre de Yougoslavie contre l’épuration ethnique des musulmans en Bosnie. Aucune organisation musulmane française ne s’est jointe à nous, ils ne se sont réveillés que pour soutenir les Palestiniens. Et maintenant on parle d’épuration ethnique ? Il n’y a pas eu un seul mort pendant ces émeutes, en fait si, il y en a eu deux mais c’était un accident. On ne les poursuivait pas mais ils se sont enfuis et cachés dans un transformateur électrique malgré les panneaux d’avertissement qui étaient énormes.

Mais je pense que l’idée généreuse de guerre contre le racisme se transforme petit à petit monstrueusement en une idéologie mensongère. L’antiracisme sera au vingt et unième siècle ce qu’a été le communisme au vingtième. Aujourd’hui les juifs sont attaqués au nom du discours antiraciste : la barrière de séparation, « sionisme égal racisme », la même chose en France. Il faut se garder de l’idéologie de l’antiracisme. Bien sûr il y a un problème de discrimination, il y a un réflexe xénophobe c’est vrai, mais présenter les événements comme une réaction au racisme est tout à fait mensonger, tout à fait mensonger.

Q. Que pensez-vous des moyens qu’utilise le gouvernement français pour mettre fin à la violence, l’état d’urgence, le couvre feu ?

R. Mais c’est tellement normal ! Ce que nous avons vécu est terrible. Il faut comprendre que ceux qui ont le moins de pouvoir dans la société sont les autorités, les gouvernants. C’est vrai ils sont responsables du maintien de l’ordre, et c’est important parce que sans eux il y aurait eu une autodéfense, et les gens auraient tiré. Alors ils maintiennent l’ordre et font cela avec une prudence extraordinaire, il faut les saluer pour cela. En mai 68, il y avait un mouvement tout à fait innocent comparé à celui d’aujourd’hui et il y a eu une violence policière. Ici on jette des cocktails Molotov et on tire à balles réelles. Et il n’y a eu aucun cas de violence policière [6]. Il n’y a aucun précédent. Comment maintenir l’ordre ? Par des moyens dictés par le bon sens - soit dit en passant, 73 % des Français soutiennent d’après une enquête du journal Le Parisien. Mais je pense qu’il est trop tard pour provoquer chez eux la honte, parce que, à la télévision, à la radio et dans les journaux, ou du moins dans la plupart d’entre eux, on présente aux émeutiers un miroir embellissant. Ce sont des gens « intéressants », on flatte leur souffrance et on comprend leur désespoir. En plus il y a la grande perversion du spectacle. On brûle des voitures pour qu’on puisse le voir à la télévision, cela leur permet de se sentir « importants » de sentir qu’ils vivent dans un quartier important, cette course après le spectacle doit être analysée, elle produit des effets tout à fait pervers. Et la perversion du spectacle est accompagnée de commentaires tout à fait pervers.

Si cela ne leur plaît pas, qu’ils rentrent chez eux !

On dit que le modèle républicain s’est effondré dans ces émeutes. Mais le modèle multiculturel ne va pas mieux. Ni en Hollande ni en Angleterre. A Bradford et à Birmingham aussi ont eu lieu des émeutes sur fond racial. Deuxièmement l’école républicaine, le symbole du modèle républicain n’existe plus depuis longtemps. Je connais l’école républicaine, j’y ai étudié. C’était une institution avec des exigences sévères, austère, assez antipathique, qui avait construit de hautes murailles pour se protéger du bruit de l’extérieur.

Trente années de réformes stupides ont changé ce paysage. L’école républicaine a été remplacée par « la communauté éducative », horizontale et non verticale, on a révisé à la baisse les programmes scolaires, le bruit de l’extérieur est entré, la société est rentrée dans l’école. Ce qui signifie que ce que nous voyons aujourd’hui c’est en fait l’échec du modèle post-républicain « sympa ». Le problème avec ce modèle c’est qu’il se nourrit de ses propres échecs : chaque fiasco est une raison pour le rendre encore plus extrême. L’école sera encore plus « sympa ». En fait, face à ce que nous voyons, le minimum de ce que nous devons exiger c’est la sévérité et plus d’exigence. Sinon on aura bientôt des « cours de délinquance ».

Ceci est une évolution caractéristique de la démocratie. La démocratie comme processus ainsi que l’a bien montrer Tocqueville, ne supporte pas l’horizontalité. En démocratie il est difficile de supporter des espaces non démocratiques. Tout doit être démocratique dans la démocratie. Mais l’école ne peut pas être ainsi. Elle ne le peut pas. L’asymétrie saute pourtant aux yeux : entre celui sait et celui qui ne sait pas, entre celui qui apporte avec lui un monde, et celui qui est nouveau dans ce monde. Le processus démocratique a provoqué une délégitimité de cette asymétrie. C’est un phénomène général dans le monde occidental, mais en France il prend une forme plus pathétique, parce que l’une des caractéristiques de la France était son éducation sévère. La France a été construite autour de son école.

Q. Beaucoup de jeunes disent que le problème est qu’ils ne se sentent pas Français, que la France ne les traite pas comme des Français.

R. Le problème est qu’il faut qu’ils se considèrent eux même comme Français. Si les immigrants disent : « les Français » quand ils parlent des blancs, alors on est perdus. Si leur identité se trouve ailleurs et ils sont en France par intérêt alors on est perdus. Je dois reconnaître que les juifs aussi commencent à utiliser cette expression, je les entends dire « les Français » et je ne peux pas supporter ça. Je leur dis « si pour vous la France n’est qu’une question d’intérêt et votre identité est le judaïsme alors soyez cohérents avec vous-même : vous avez Israël ». C’est effectivement un grand problème : nous vivons dans une société post-nationale dans laquelle pour tout le monde l’Etat n’est qu’une question d’intérêt, une grande compagnie d’assurance, il s’agit là d’une évolution très grave.

Mais s’ils ont une carte d’identité française, ils sont Français et, s’ils n’en ont pas, ils ont le droit de s’en aller. Ils disent : « Je ne suis pas Français, je vis en France, et en plus ma situation économique est difficile. » Personne ne les retient de force ici, et c’est précisément là que se trouve le début du mensonge. Parce que s’ils étaient victimes de l’exclusion et de la pauvreté ils iraient ailleurs. Mais ils savent très bien que partout ailleurs, et en particulier dans les pays d’où ils viennent, leur situation serait encore plus difficile pour tout ce qui concerne leurs droits et leurs chances.

Q. Mais le problème aujourd’hui est l’intégration dans la société française de jeunes gens et de jeunes filles de la troisième génération, et non d’une vague de nouveaux immigrants. Ils sont nés en France et ils n’ont nulle part ailleurs où aller.

R. Ce sentiment qu’ils ne sont pas Français, ce n’est pas l’école qui le leur donne ; Il y a ici des écoles partout. En France, comme vous le savez peut-être, on inscrit les enfants dans les écoles, même s’ils se trouvent illégalement dans le pays. Il y a ici quelque chose de surprenant de paradoxal. L’école pourrait très bien appeler la police puisque l’enfant se trouve en France illégalement, et malgré tout l’école ne prend pas en considération leur illégalité.

Il y a des écoles là-bas, et il y a des ordinateurs partout. C’est là que vient le moment où il faut faire un effort, et ceux qui font les émeutes ne sont pas prêts à faire cet effort. Jamais.

Prenez par exemple la langue, vous dites qu’ils sont d’une troisième génération, alors pourquoi est-ce qu’ils parlent le français comme ils le parlent. C’est un français égorgé, l’accent, les mots, la grammaire. C’est à cause de l’école ? A cause des profs ?

Q. Puisque les Arabes et les Noirs apparemment n’ont pas l’intention de quitter la France, comment pensez-vous traiter le problème ?

R. Ce problème est le problème de tous les pays européens. En Hollande, on est confronté à ce problème depuis l’assassinat de Théo Van Gogh. La question n’est pas quel est le meilleur modèle d’intégration, mais la possibilité même d’une intégration pour des gens qui vous haïssent.

Q. Et que va-t-il se passer en France ?

R. Je ne sais pas, je suis désespéré. A cause des émeutes et à cause de leur accompagnement médiatique. Ils vont se calmer, mais qu’est ce que çà veut dire ? Ce ne sera pas un retour au calme. Ce sera un retour à la violence habituelle. Alors ils vont arrêter parce qu’il y a tout de même un couvre-feu, et les étrangers ont peur, et les dealers veulent reprendre les affaires. Mais ils jouiront du soutien et de l’encouragement à leur violence antirépublicaine, par le biais du discours repoussant de l’autocritique sur leur esclavage et le colonialisme. C’est cela, ce n’est pas un retour au calme mais à la violence de routine.

Q. Alors votre conception du monde n’a aucune chance ?

R. Non. J’ai perdu. Pour tout ce qui concerne la lutte sur l’école, j’ai perdu. C’est intéressant, parce que quand je parle comme je parle beaucoup de gens sont d’accord avec moi. Beaucoup. Mais il y a quelque chose en France, une espèce de déni qui provient des « bobos » des sociologues et des assistants sociaux, et personne n’a le courage de dire autre chose. Ce combat est perdu, je suis resté en arrière.

Propos recueillis par Dror Mishani et Aurélia Samothraiz.
Traduction française : Michel Warschawski et Michèle Sibony.

Le Mrap porte plainte contre Finkielkraut pour incitation à la haine raciale

AFP 23.11.05 | 21h15

Le Mrap a décidé de porter plainte contre le philosophe Alain Finkielkraut pour incitation et provocation à la haine raciale après des propos sur la crise des banlieues publiés dans le quotidien israélien Haaretz, a déclaré mercredi son secrétaire général Mouloud Aounit.

" Nous allons saisir la justice pour incitation et provocation à la haine raciale et demander au Conseil supérieur de l’audiovisuel son retrait de France Culture, chaîne publique ", a dit M. Aounit.Selon le responsable du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples, l’entretien publié le 18 novembre par Haaretz est " un texte d’une violence raciste inouïe, qui se fait le porte-voix des clichés du Front national et participe à mettre sur le terrain ethnique et religieux cette insurrection sociale de Français qu’il nomme noirs ou arabes ".

" C’est l’aboutissement d’une bascule idéologique ", a ajouté M. Aounit, rappelant que M. Finkielkraut avait notamment participé à l’appel contre des " ratonnades anti-blancs " en mars après les violences en marge de manifestations lycéennes. Dans cet entretien, M. Finkielkraut avait estimé que la crise des banlieues était " une révolte à caractère ethnico-religieux ". " En France, on voudrait bien réduire les émeutes à leur niveau social. Voir en elles une révolte de jeunes de banlieues contre leur situation, la discrimination dont ils souffrent et contre le chômage. Le problème est que la plupart de ces jeunes sont noirs ou arabes et s’identifient à l’islam ", avait-il ajouté, soulignant qu’il y a d’autres " émigrants en situation difficile, chinois, vietnamiens, portugais, qui eux ne participent pas aux émeutes "." On nous dit que l’équipe de France est adorée par tous parce qu’elle est « black, blanc, beur », en fait aujourd’hui elle est « black, black, black » ce qui fait ricaner toute l’Europe ", avait-il encore dit.

" Un arabe qui incendie une école, c’est une révolte, un blanc c’est du fascisme ", ajoutait-il. " Bien sûr qu’il ya une discrimination, et il y a certainement des Français racistes, des Français qui n’aiment pas les arabes et les noirs et ils les aimeront encore moins maintenant quand ils prendront conscience de la haine qu’ils leur vouent (...) L’idée généreuse de guerre contre le racisme se transforme petit à petit monstrueusement en une idéologie mensongère. L’antiracisme sera au 21ème siècle ce qu’a été le communisme au 20e ".

Dernière minute

Le philosophe Alain Finkielkraut contre lequel le Mrap a décidé de porter plainte pour incitation et provocation à la haine raciale après des propos publiés dans le quotidien israélien Haaretz, a présenté ses « excuses » vendredi, déclarant avoir été «  victime d’amalgames ».

« Je présente des excuses à ceux que ce personnage que je ne suis pas a blessé (...). La leçon, c’est qu’en effet je ne dois plus donner d’interview, notamment à des journaux dont je ne contrôle pas ou je ne peux pas contrôler le destin ou la traduction », a déclaré Alain Finkielkraut sur Europe-1.

« Je n’ai en moi aucun mépris ou de haine à l’égard de quelque collectivité que ce soit. Je me sens solidaire par vocation des nouveaux immigrés en France et notamment des immigrés de la deuxième ou troisième génération », a-t-il ajouté [7]

Le Mrap a finalement renoncé à porter plainte contre Alain Finkielkraut.

Aux dernières nouvelles, Alain Finkielkraut envisagerait de se reconvertir ( © Dominique Hasselmann )

[1Les réponses de Finkielkraut ont visiblement étonné les journalistes qui l’ont interrogé à
Paris. Ils signalent que
« pourtant elles n’émanent pas du Front national mais de la bouche d’un philosophe qu’on considérait autrefois comme l’un des porte-parole de la gauche
française, et l’un des philosophes qui ont mûri dans la révolte des étudiants de mai 68 ». Ils précisent d’entrée de jeu que, lors de ses réponses, Alain Fikielkraut insiste et revient régulièrement sur le
fait que
« il ne peut plus dire (cela ) en France », « on ne peut pas dire çà en France » « il est
peut être dangereux de dire çà en France ».

[2La version anglaise de l’interview est disponible sur le site de Haaretz : http://www.haaretz.com/hasen/spages....

[3Merci à Michèle Sibony qui nous a fait parvenir ce texte.

[4La traduction anglaise du Haaretz a changé le titre hébreu et donne : « What sort of Frenchmen are they ? » - « Quelle sorte de Français sont-ils ? »

Titre sur la couverture du supplément sous la photo d’Alain Finkielkraut : « Vous les Israéliens, vous me comprenez. »

[5Schule : mot yiddish qui signifie école , mais désigne plutôt, chez les juifs ashkénazes de France, la synagogue.

[6Cette affirmation est inexacte.

[7Le texte intégral de l’entretien avec Alain Finkielkraut réalisé vendredi 25 novembre par Jean-Pierre Elkabach sur Europe-1 est accessible sur internet : http://permanent.nouvelobs.com/soci....