Histoire coloniale et postcoloniale

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les Saints-simoniens en Algérie

par Michel Levallois

lundi 17 janvier 2005, par la rédaction

L’Algérie d’Abdel Kader
ou
la découverte d’un autre Orient par les Saint-simoniens

exposé fait à Toulon , le 8 janvier 2005,
dans le cadre de l’exposition « Abd el-Kader à Toulon, héros des deux rives ».

Dans l’inconscient et l’imaginaire collectifs, les Saint-simoniens sont des excentriques et des utopistes. On se souvient plus des bizarreries de Prosper Enfantin qui se faisait appeler le Père par ses disciples organisés en Église que du Nouveau christianisme du comte Henry de Rouvroy de Saint-Simon. On a retenu d’eux qu’ils prônaient l’abolition de l’héritage et du mariage, que leur retraite à Ménilmontant et leurs misions en uniforme faisaient d’eux les membres d’une secte dangerereuse pour l’ordre public et menaçante pour l’ordre moral. Ce tableau est insuffisant car les Saint-simoniens furent aussi des hommes de science et des hommes d’action

S’ils sont partis pour l’Orient à la recherche de la « Mère » , ils ont inventé et mis en pratique en Égypte pendant les quatre années de leur séjour, l’assistance technique et la coopération pour le développement. Ingénieurs, médecins, instructeurs militaires, ils se sont mis au service de Méhémet Ali pour moderniser l’armée, le système de santé, l’administration, l’industrie, pour construire un barrage sur le Nil. Ils n’ont pas creusé le canal de Suez qui a été l’oeuvre de Ferdinand de Lesseps et qui a été inauguré sans eux, mais ils en ont été les initiateurs et les premiers à en étudier le tracé. Une épidémie de peste mit fin à leur entreprise collective et le gros de leur troupe, une centaine, rentra en 1836. Quelques uns restèrent et, autour de Lambert bey, ils jetèrent les bases d’une présence française durable .

Ils reportèrent alors leur rêve d’union de l’Orient et de l’Occident sur l’ancienne régence d’Alger que la Restauration venait de conquérir. Occupation restreinte ou conquête totale, colonisation ou protectorat, la Monarchie de juillet ne savait pas encore vraiment que faire de cette conquête africaine.

Ils ne se rendirent pas en Afrique en corps constitué comme en Égypte. Urbain arriva en 1837 comme interprète militaire quelque jours avant la signature du traité de la Tafna avec Abd ekl Kader et quelques semaines avant la prise de Constantine, d’Eichthal en 1838, Enfantin en 1839 comme membre de la Commission scientifique d’exploration. Ils ne furent jamais très nombreux mais ils jouèrent un rôle important et durable et dans la connaissance du pays et dans la définition d’une politique coloniale.

Je dirai quelques mots de leur participation scientifique qui fut importante à la découverte de l’Algérie , mais insisterai sur le rôle politique qu’ils y ont joué sous la Monarchie de Juillet, puis sous l’Empire.

La découverte d’un « autre Orient »

Les Saint-Simoniens ont pris une grande part dans la découverte de ce pays encore largement inconnu. Plusieurs d’entre eux firent partie de la Commission scientifique. Outre Prosper Enfantin, il faut citer les noms de Berbrugger, archéologue, historien, qui a fondé la Bibliothèque et le Musée d’Alger, qui a créé la premère revue d’histoire algérienne la Revue africaine, les officiers arabisants, Péllissier de Reynaud, l’auteur des Annales algériennes, Carette, topographe, explorateur, le docteur Warnier, de Neveu. Pays de plaines côtières, de montagnes et de grands plateaux, populations variées de Maures et Koulouglis, de Juifs et de Noirs dans les villes, de Kabyles et de Berbères dans les montagnes, d’Arabes dans les plaines et dans les confins du désert, pratiquant un islam confrérique, l’ancienne régence d’Alger leur apparut comme un « autre Orient qui n’était pas celui qu’ils avaient rencontré en Égypte. » Il l’était d’autant moins qu’à l’exception du bey de Constantine, l’administration civile et militaire turque avait quitté le pays, l’abandonnant aux nouveaux conquérants. Ils en tirèrent la conclusion que ce pays disposait de richesses agricoles et minières qui pouvaient être mises en valeur par les Français mais que la présence d’une population autochtone anciennement et solidement implantée sur l’ensemble du pays et très attachée à l’islam, religion et cadre social, poserait un grave problème . Que faire de cette population qu’il n’était pas question d’exterminer comme cela avait été fait en Amérique, ni de refouler vers le sud.

En Égypte, les saint-simoniens avaient été les hôtes du pouvoir en place qu’ils avaient servi. En Algérie, ils étaient les auxiliaires d’une armée en campagne et d’une politique de colonisation qui avait besoin de terres pour les immigrants venus d’Europe. Comment sortir de ce piège car le Père Enfantin ne voulait ni renoncer à cette conquête qui offrait de vastes possibilités de mise en valeur agricole et industrielle, ni renoncer à ses idées de réconciliation de l’Orient et de l’Occident ?

Le dilemme n’était pas théorique mais il se posait avec une acuité tragique, car il fallait que l’armée vienne à bout des résistances qui s’étaient manifestées un peu partout et plus particulièrement de la résistance qui s’était organisée autour d’Abdel Kader. La résistance de celui qui allait gagner le titre d’Émir trouvait sa légitimité dans la défense de l’islam et dans la construction d’un État moderne qu’il avait entrepris autour de Takdempt, ce qui était incompatible avec les projets saint-simoniens. Il fallait donc le réduire. Les saint-simoniens découvrirent alors qu’ils ne se heurtaient pas seulement aux armées d’Abdel Kader mais à une population qui défendait son sol, ses terres, ses parcours, ses villes contre un envahisseur. Le « terrible faire de la guerre » était devenu un préalable à la construction d’une Algérie développée et modernisée.

La colonisation par l’association

Enfantin d’abord, jusqu’à la chute de la Monarchie de Juillet, Ismaÿl Urbain ensuite, sous le Second Empire et les débuts de la Troisième République, tentèrent de sortir de ce piège en imaginant une politique d’association qui, pour le premier, donnait la priorité à la colonisation, pour le second devait être mise au service des indigènes musulmans. L’association imaginée par le Père Enfantin et qu’il a exposée dans son ouvrage au titre explicite Colonisation de l’Algérie paru en 1843, prévoyait l’installation de colons venus de France et des autres pays européens. Ils devaient se consacrer aux activités industrielles laissant aux indigènes l’agriculture et l’élevage. Cette politique exigeait la réalisation de grandes infrastructures, routes, ports, cehmins de fer, travaux d’irrigation et d’assèchement de marais. Elle exigeait également la paix, non pas seulement la conquète militaire du pays mais la conquête morale de ses habitants qu’il fallait traiter en concitoyens et plus en vaincus.
Aidé par Urbain, Jourdan, Warnier, Carette, Enfantin tenta de convaincre Bugeaud de renconcer à sa politique de razzias et de « colonnes guerroyantes », et de remplacer l’administration des grands chefs indigènes par celle des officiers français des Bureaux arabes. N’y parvenant pas, il lança dans son journal L’Algérie, une campagne de presse extrêmement violente contre Bugeaud et, avec l’aide de Tocqueville, il monta un véritable complot parlementaire qui poussa Bugeaud à démissionner et à laisser la place au duc d’Aumale qu’il pensait acquis à ses idées. Pendant les cinq mois qu’il passa à Alger comme gouverneur général, le duc d’Aumale n’eut guère le temps de mettre en oeuvre la politique indigène dont il avait chargé Urbain. Il eut en revanche la bonne fortune de recevoir des mains de Lamoricière la soumission d’Abdel Kader.

La révolution de février suivie de la démission du duc d’Aumale, sonna le glas des espoirs de la politique d’association d’Enfantin et ceux d’Urbain et des arabophiles. La deuxième République décida que l’Algérie serait « à jamais une terre française », proclama la fin du régime militaire et adopta une organisation administrative proche de celle de la Métropole en érigeant les territoires civils en départements, arrondissements et communes, dirigés par des préfets , sous-préfets et maires. L’Assemblée nationale vota un crédit de 50 millions pour créer 42 centres de colonisation. 13500 candidats à l’émigration furent transportés en 13 convois sur l’autre rive de la Méditerranée. Enfin, la direction centrale des affaires arabes à Alger fut supprimée.

Politique indigène contre colonisation

Quoiqu’elle ait pu décider, l’Assemblée ne pouvait d’un trait de plume faire disparaître les indigènes d’Algérie, ses musulmans et ses tribus. La révolte de Zaatcha qui éclata en juillet 1849 et qui ne fut maîtrisée qu’à l’issue d’un siège de plusieurs mois et au prix d’un massacre épouvantable rappela le gouvernement aux réalités. L’Algérie n’était pas pacifiée et les généraux reprirent à Paris et à Alger la direction des opérations militaires et celle des affaires arabes. Une deuxième chance s’offrait aux Saint-simoniens. Elle fut saisie par Ismaÿl Urbain et les arabophiles en lieu et place du père Enfantin occupé par les projets du canal de Suez, par le développement du réseau ferré qui allait devenir le PLM et par la création de grandes entreprises capitalistes agricoles minière et bancaires en Algérie.

Converti à l’islam, marié à une jeune constantinoise qui lui avait donné une fille, ayant sillonné l’Algérie avec les expéditions de la période de Bugeaud, l’interprète militaire Ismaÿl Urbain était devenu le spécialiste incontesté des affaires indigènes. Pendant vingt ans, jusqu’à la chute de l’Empire, il s’attacha à metttre en oeuvre la politique arabophile qu’il avait définie et publiée dans des rapports officiels et des revues orientales et qu’il n’avait pas eu le temps d’appliquer sous l’autorité du duc d’Aumale. Sous l’éphémère deuxième république, puis sous la première décennie de l’Empire, dans la discrétion du bureau des affaires arabes sous l’autorité du général Daumas, à la direction de l’Algérie, il suscita, conseilla un ensemble de mesures pour protéger les tribus contre les spoliations foncières, rénover leurs institutions judiciaires et religieuses, améliorer leur situation morale, sanitaire et matérielle par le développement de l’instruction en milieu tribal, par la formation de cadres, par un bonne administration fiscale, par l’exécution de travaux d’utilité publique, routes, puits, caravansérails. En un mot, il voulait faire bénéficier les musulmans d’Algérie des « bienfaits » de la France pour qu’ils puissent devenir des citoyens, sans avoir à renier leur religion et leur statut personnel..

Algérie française et Royaume arabe

Urbain fut remarqué par l’Empereur après son premier voyage en Algérie de septembre 1860 et après la publication de sa première brochure l’Algérie pour les Algériens. Nommé conseiller-rapporteur au conseil de gouvernement qui siégeait à Alger, il fut l’avocat des « indigènes » au sein du conseil qui siégeait auprès du gouverneur général et le correspondant officieux des arabophiles, en particulier du préfet Frédéric Lacroix et du colonel Fleury qui à Paris suivaient les affaires de l’Algérie pour l’Empereur et qui entendaient remplacer la colonisation par la « civilisation » des musulmans d’Algérie. Sa deuxième brochure Algérie française, Indigènes et immigrants confirma le caractère indigènophile de la politique impériale et il fut choisi par l’Empereur comme interprète pour l’accompagner tout au long de son grand voyage de 1865 en Algérie. Il prépara les deux grands sénatus-consultes de 1863 et de 1865 sur la propriété et sur la nationalité des indigènes d’Algérie ainsi que les instructions données aux gouverneurs généraux Pélissier et Mac-Mahon sur la politique dite du Royaume arabe. Une violente campagne de presse se déchaîna contre lui à Alger.

Après la chute de l’Empire, Urbain quitta l’Algérie précipitamment, menacé de mort par les colonistes qui voyaient en lui un « professeur de Royaume arabe », un de ces suppôts de l’Empire qui voulaient brader l’Algérie en la confiant à l’Émir Abd el Kader. Il prit sa retraite, resta en France et poursuivit dans la presse, au Journal des Débats et dans La Liberté de son ami le saint-simonien Isaac Péreire, sa campagne contre la politique d’assimilation de la Troisième République qui prit délibérement la parti de la colonisation européenne contre les algériens musulmans. Il ne revint à Alger que deux ans avant sa mort qui survint le 28 janvier 1884.

Car la bataille de toute la vie de ce métis de Guyane, converti à l’Islam, devenu saint simonien et qui avait fondé une famille franco-arabe, fut de crééer une Algérie française, une société franco-musulmane où les Algériens de toutes origines auraient pu vivre libres et égaux en citoyens français. Cette utopie qu’il entreprit de transcrire en politique fut refusée par les Français d’Algérie parce qu’ils la trouvaient trop arabe et trop musulmane.

Michel Levallois