Histoire coloniale et postcoloniale

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“les Harkis, histoire, mémoire et transmission”, par Fatima Besnaci-Lancou, Benoît Falaize et Gilles Manceron

dimanche 5 septembre 2010, par la rédaction

La guerre d’Algérie devient un objet d’histoire abordé à l’école primaire, au collège et au lycée. Mais la question de la place des harkis, ces supplétifs enrôlés aux côtés de l’armée française, est souvent laissée dans l’ombre en raison des passions qu’elle suscite et des clichés qui perdurent. Grâce aux repères rigoureux proposés au fil des pages, cet ouvrage aidera notamment les enseignants à aborder cette question dans leurs cours.

La première partie examine l’état des connaissances historiques sur le sujet en répondant à quatre questions décisives : À quel objectif répondait le recrutement des harkis ? Comment explique-t-on cet engagement ? Dans quelle mesure peut-on dire que l’État français les a abandonnés ? Que sait-on de l’ampleur des massacres à l’indépendance de l’Algérie ?
Les seconde et troisième parties du livre traitent respectivement de la gestion de la mémoire (lieux, littérature, cinéma…) et de la façon dont l’Éducation nationale aborde la question des harkis dans les programmes, les manuels et les pratiques scolaires en France et en Algérie.

Nous reprenons ci-dessous la préface de cet ouvrage par l’historien Philippe Joutard, suivie d’un extrait de l’introduction et de la table des matières.

Les Harkis, histoire, mémoire et transmission, sous la direction de Gilles Manceron, Benoît Falaize, Fatima Besnaci-Lancou, éd. de l’Atelier [1]


Préface de Philippe Joutard, historien, ancien Recteur

Un beau travail conjoint d’histoire et de mémoire

Je conserve un vif souvenir de cet après-midi d’octobre 2008 passé à écouter des interventions sur la transmission et l’enseignement de l’histoire des harkis. J’en ai retrouvé heureusement l’écho fidèle à travers cet ouvrage d’une grande richesse et d’une variété d’approches, sans parler de son originalité.

On y sent l’aboutissement d’un travail méthodiquement et obstinément mené depuis six ans à travers trois colloques et déjà un premier livre publié en 2008 dans la même maison d’édition, Les harkis dans la colonisation et ses suites. On y rencontrait déjà deux des maîtres d’oeuvre du présent ouvrage, Fatima Besnaci-Lancou et Gilles Manceron et plusieurs de ses auteurs. D’un livre à l’autre apparaît la continuité : la volonté d’établir une véritable histoire scientifique, de dépasser les légendes, et l’ambition de ne pas en rester à la seule guerre d’Algérie, mais d’envisager l’ensemble du parcours du groupe, d’une génération à l’autre. La nouveauté, c’est l’objectif d’une transmission à un public plus vaste, en particulier à travers le vecteur privilégié que constitue l’école. Cet objectif n’est pas purement théorique, mais prolonge plusieurs expériences pédagogiques réussies dont le livre se fait l’écho.

L’ouvrage vient à son heure. Le silence sur les harkis dans les classes comme dans les manuels ne tient pas seulement à l’occultation d’un sujet sensible, même s’il ne faut pas minimiser le phénomène, c’est aussi la réaction d’enseignants cernés par l’ampleur des programmes, surtout pour l’histoire très contemporaine qui s’élargit régulièrement avec l’écoulement dans le temps et la diversité des curiosités. Moins que jamais le professeur d’histoire ne peut espérer être exhaustif ; il est constamment conduit à faire des choix, une de ses tâches les plus difficiles ; sa tentation est donc grande de privilégier des questions classiques, faciles et sans problème, au risque de compromettre le véritable apport de notre discipline. Or, ce présent ouvrage, Les harkis, histoire, mémoire et transmission, devrait lui donner l’envie de choisir ce sujet à la fois comme un des meilleurs moyens d’aborder l’histoire de la guerre d’Algérie sans négliger les conséquences sur une plus longue durée et peut-être, plus décisif encore, l’occasion de faire comprendre aux élèves la valeur irremplaçable d’une histoire rigoureuse et distanciée, n’hésitons pas à le dire, scientifique, comme formatrice d’un humanisme du XXIe siècle.

Sur le premier point, je ne fais pas une suggestion paradoxale. Il suffit de lire la première partie de cet ouvrage. Prenons, par exemple, la contribution de Mohammed Harbi, on comprend comment le phénomène harki renvoie à une analyse globale de la société algérienne tiraillée entre le monde urbain avec ses prolongements outre-méditerranéens et la ruralité obéissant à d’autres logiques et solidarités. Présenter les harkis oblige à recourir à la micro-histoire, dont on connaît la fécondité, tant il est vrai que la constitution de ce groupe ne correspond pas à un modèle unique, mais à de multiples parcours dont seuls les récits de vie ou plus souvent les bribes de mémoires recueillis par les descendants, rendent compte. L’histoire des harkis illustre une règle souvent vérifiée : les marges sont les meilleures révélatrices des réalités les plus profondes et un observatoire privilégié pour comprendre les phénomènes complexes.

Tout au long de ce livre, l’élève comprendra mieux ce qu’est la démarche historique scientifique, qui dépasse le manichéisme et la représentation de la réalité en noir et blanc, et qui refuse d’être au service d’une identité quelle qu’elle soit. Il pourra y voir une belle démonstration d’une juste articulation entre mémoire et histoire au-delà des oppositions irréconciliables habituellement évoquées. Je n’hésite pas à y voir un des meilleurs exemples que je connaisse. On y découvre, d’abord, le rôle des sources mémorielles dans la constitution de l’objet historique et de sa compréhension, à condition de bien s’entendre sur ce qu’est la mémoire, non pas une instrumentalisation du passé ou la reprise d’un discours idéologique se cachant derrière un mot à la mode, mais les recueils de souvenirs, les récits de vie évoqués par Gilles Manceron dans son texte « Les mémoires et l’histoire ». Nul doute que cette mémoire ainsi retrouvée, aussi bien celle des survivants, de leurs femmes et de leurs enfants, contribue à apaiser des traumatismes et à renforcer le sentiment d’appartenance. Mais seule l’approche distanciée et rigoureuse de l’histoire débarrasse des idées reçues et des stéréotypes qui ont tant stigmatisé injustement le groupe des harkis.
On songe par exemple au rapprochement pernicieux et faux avec les collaborateurs français pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est le mérite de Fatima Besnaci-Lancou et de ses amis de l’association Harkis et droits de l’Homme d’avoir compris que loin d’affaiblir leur groupe et sa mémoire, la recherche historique utilisant la confrontation des sources écrites et orales, publiques et privées, algériennes et françaises, les mettait pleinement en valeur. Par ailleurs, on comprend bien ici comment la démarche historique permet de sortir de la guerre des mémoires, non pas en niant celles-ci, mais en les contextualisant et donc en leur permettant de coexister.

Ajoutons-y, ce n’est pas un mince intérêt, que la dernière partie du présent ouvrage est l’occasion d’un travail fructueux entre professeur de lettres, professeur d’histoire et chercheurs, à partir de cette étonnante floraison de romans pour un groupe de dimension réduite. On y découvre une expression littéraire mieux à même de traduire les traumatismes persistants d’une génération à l’autre et d’en faire saisir le poids.

Au-delà d’une réflexion intellectuelle, cette belle initiative éditoriale révèlera à beaucoup un groupe qui, victime des violences de l’histoire, a su ne pas s’enfermer dans un destin souvent tragique, mais le dépasser et imposer la dignité de son attitude.


Introduction par Fatima Besnaci-Lancou, Benoit Falaize et Gilles Manceron [2]

En octobre 2008 se sont tenus successivement à Paris un colloque international intitulé « Nouvelles approches sur l’histoire des harkis dans la colonisation et ses suites [3] » et une journée d’étude destinée en priorité aux enseignants sur le thème « Mémoire et histoire de la colonisation en général et des harkis en particulier [4] » consacrée à la question de la transmission scolaire de cette histoire. Le présent volume en est l’un des résultats [5].

Ce colloque et cette journée d’étude à l’origine de cet ouvrage ont une histoire particulière puisqu’ils ont été organisés par une association, l’Association Harkis et droits de l’Homme (AHDH), qui, depuis sa création en juin 2004, s’efforce d’éclairer l’histoire des harkis en la replaçant dans le contexte global de la colonisation et déploie de nombreuses activités pour la faire connaître des citoyens en général et des enseignants, collégiens et lycéens, en particulier. Ces rencontres faisaient suite à plusieurs années de travail de la part de cette association avec des historiens et des enseignants et aussi d’interventions préparées avec eux dans différentes classes.
La particularité de sa démarche, en effet, n’a pas été de s’inscrire dans une « guerre des mémoires » où ont trop tendance à abonder, tout en se concurrençant, des « lobbys mémoriels », mais de se tourner vers la communauté scientifique des historiens et vers les enseignants qui travaillent sur les problèmes posés par la transmission des pages les plus dramatiques de l’histoire, pour l’aider à combattre les mythes et les idées fausses et à faire avancer une véritable connaissance du passé. Refusant toute tentative d’orienter ou de diriger le travail des historiens et des enseignants comme ont trop souvent tendance à le faire d’autres « porteurs de mémoire », cette démarche associative s’est délibérément tournée vers les universitaires et les praticiens de la transmission des connaissances, pour explorer avec eux les différents enjeux historiques, pédagogiques, mémoriels, et plus largement citoyens, soulevés par cette page d’histoire. Sans chercher à se substituer au travail universitaire ou à la recherche pédagogique, il s’agissait pour l’association Harkis et droits de l’Homme de rassembler les compétences et les travaux scientifiques menés sur cette question, afin de faire en sorte qu’on parvienne à une vision plus juste et précise de ce moment d’histoire.

S’adossant aux travaux historiques et scientifiques les plus reconnus et les plus récents, ce livre tente donc de contribuer à la connaissance de cet aspect de la guerre d’Algérie, et de circonscrire les difficultés de l’enseignement de cette question, comme de donner des outils de réflexion autant historiographiques que méthodologiques pour l’assurer avec efficacité, rigueur et nuance. Issu d’une impulsion initiale associative, il s’efforce d’associer les expertises historiques aux plus récentes réflexions sur l’école et sur l’enseignement des sujets sensibles de l’histoire. Car il s’agit bien de cela. Faire en sorte que la dimension sensible, controversée, de l’histoire des supplétifs de l’armée française en Algérie deviennent un objet d’histoire comme un autre, loin des enjeux de mémoire venant trop souvent obscurcir le propos, en croyant le servir. [...]

Table des matières

Préface par Philippe Joutard

Introduction par Fatima Besnaci-Lancou, Benoit Falaize, Gilles Manceron

PREMIÈRE PARTIE – L’Histoire

  • L’Algérie en 1954, une nation en formation par Mohammed Harbi
  • Les supplétifs dans la guerre d’Algérie : mythes et réalités par Gilles Manceron.
  • L’idéologie des officiers de supplétifs : les cas de Jean Servier et de Raymond Montaner par Neil MacMaster
  • La notion d’abandon des harkis par les autorités françaises par Abderahmen Moumen
  • Les massacres de harkis lors de l’indépendance de l’Algérie par Abderahmen Moumen
  • De l’histoire coloniale à l’immigration post-coloniale : le cas des harkis par Laure Pitti

DEUXIÈME PARTIE – La mémoire

  • Les mémoires et l’histoire par Gilles Manceron
  • Enrôlements en mémoire, mémoires d’enrôlement par Giulia Fabbiano
  • Porteurs de mémoire. Quand la littérature est attente d’Histoire par Zineb Ali-Ben Ali
  • L’image des harkis à travers l’écran par Valérie Esclangon-Morin
  • Les lieux de mémoire du groupe social « harkis ». Inventaire, enjeux et évolution par Abderahmen Moumen
  • Transmettre l’histoire occultée et la mémoire enfouie des harkis comme une blessure emblématique des mésusages du passé par Charles Heimberg

TROISIÈME PARTIE – La transmission scolaire

  • Les enjeux scolaires de l’histoire des harkis par Benoit Falaize.
  • La place des harkis dans le récit scolaire de la guerre d’Algérie. Raisons d’une défaillance et des difficultés d’un enseignement par Laurence De Cock
  • Des figures de l’absence. Les harkis dans les manuels d’histoire de lycée de 1962 à 1998 par Françoise Lantheaume
  • Figures et rôle des harkis dans l’écriture des manuels scolaires de 1998-2008 par Pascal Mériaux
  • Des témoins dans la classe. Récit d’une expérience par Malika Ouadi et Claire Podetti
  • Les harkis dans les manuels scolaires d’histoire algériens par Lydia Ait Saadi

Bibliographie


[1L’ouvrage, 224 pages, 19.90 €, sera en librairie le 16 septembre 2010.

[2Benoit Falaize, professeur agrégé d’histoire, diplômé de sociologie politique, ancien formateur à l’IUFM de Versailles. Il est chargé d’étude et de recherche à l’Institut national de recherche pédagogique (INRP), autour des questions sensibles de l’enseignement de l’histoire.
Fatima Besnaci-Lancou, auteure de Fille de harki (Éditions de l’Atelier, 2003) et Des vies. 62 enfants de harkis racontent (Éditions de l’Atelier, 2010), cofondatrice de l’association Harkis et droits de l’Homme.
Gilles Manceron, historien, a écrit notamment Marianne et les colonies (La Découverte, 2003), 1885, Le tournant colonial de la République (La Découverte, 2007). Il est vice-président de la Ligue des droits de l’Homme.

[3Dans l’auditorium de l’Hôtel de ville de Paris, ce colloque a rassemblé, les 21 et 22 octobre 2008, les contributions de René Gallissot, Mohammed Harbi, Omar Carlier, François-Xavier Hautreux, Abderahmen Moumen, Linda Amiri, Neil MacMaster, Gilles Manceron, Jean-Jacques Jordi, Aymeric Perroy, Giulia Fabbiano, Jeanette Miller, Yann Scioldo-Zürcher, Charles Heimberg, Armand Frémont, Marnia Belhadj, Abdel Kader Hamadi, Catherine Wihtol de Wenden, Ghaleb Bencheikh et Ali Aissaoui.

[4Cette journée d’étude pour les enseignants a réuni le 25 octobre dans l’auditorium de l’Hôtel de ville de Paris les contributions de Benoit Falaize, Gilbert Meynier, Gilles Manceron, Françoise Lantheaume, Pascal Mériaux, Neil MacMaster, Guy Pervillé, Abderahmen Moumen, Charles Heimberg, Giulia Fabbiano, Claire Podetti, Fatima Besnaci- Lancou, Jean-Marc Capdet, Boris Cyrulnik et Philippe Joutard.

[5Ces travaux ont été également l’une des origines d’une mallette pédagogique de l’AHDH, ainsi que d’un numéro de la revue Textes et documents pour la classe, « La guerre d’Algérie », n° 94, 15 avril 2010, Scéren/CNDP, qui rassemble les contributions de Gilles Manceron, Yann Scioldo-Zürcher, Abderahmen Moumen, Catherine Milkovitch-Rioux, Mohammed Harbi, Benjamin Stora, Fatima Besnaci-Lancou, Marielle Chevallier, Valérie Esclangon-Morin, Benoit Falaize, Pascal Mériaux et Claire Podetti.