Histoire coloniale et postcoloniale

Nous contacter

Accueil > racisme, antisémitisme, xénophobie > harkis > les Harkis à Montpellier : délogés au gré du prix du m²

les Harkis à Montpellier : délogés au gré du prix du m²

mercredi 22 février 2006, par la rédaction

« Je serai fier d’avoir les harkis à côté de moi », déclarait Georges Frêche en 1997.

Y a trente ans qu’on leur promet la lune ...

En 1997, Frêche assurait que les harkis garderaient leurs habitations

par Pierre DAUM, Libération, mercredi 22 février 2006


Les harkis que Georges Frêche a traités de « sous-hommes » [1] appartiennent à l’association Ajir 34. Elle défend les habitants du quartier de la Grappe, une cité de transit construite il y a trente ans afin de reloger, à titre provisoire, vingt-six familles de musulmans « soldats de la France » pendant la guerre d’Algérie.

« C’était le quatrième endroit de transit par lequel on était trimballé, rappelle Fatima Naceri, 68 ans. D’abord la Lozère, avec des tentes plantées dans la neige ; puis des hangars en tôle entourés de barbelés dans la Drôme ; puis des baraques en bois à Montpellier... » En 1976, la municipalité, à l’époque gérée par la droite, réquisitionne un terrain complètement excentré au bord de la rivière du Lez pour y construire des maisonnettes en dur. Montpellier n’était qu’une grosse bourgade de province.

Trente ans plus tard, la ville a explosé, et le terrain misérable des harkis se retrouve intégré à la nouvelle agglomération urbaine. A tel point que la municipalité l’a choisi pour accueillir la future mairie, dont les plans ont été confiés à l’architecte Jean Nouvel.

En 2000, l’office HLM de la ville (ACM) avait proposé un terrain aux harkis. Une association de riverains a bloqué le projet devant le tribunal administratif, « parce qu’ils ne voulaient pas de femmes voilées dans leur rue », selon Jean-Paul Nunez, président de la Cimade (association oecuménique d’aide aux étrangers) de Montpellier.

Un terrain de substitution a été désigné, excentré et situé entre deux voies rapides, avec un projet de maisonnettes nettement plus petites que celles de la Grappe. Les familles de harkis refusent d’y déménager, ce qui risque de bloquer le projet de nouvelle mairie. ACM, dont la directrice est Claudine Frêche, la femme de Georges, explique qu’« on ne peut tout de même pas construire des habitations de 150 m2 ».

Les harkis de la Grappe ont ressorti une vieille coupure de Midi libre de 1997. Alors que des rumeurs de construction de la future mairie inquiétaient les harkis, Frêche déclarait : « A la Grappe, ils resteront jusqu’à leur mort. Pour moi, c’est un honneur de les avoir à côté de la mairie. »

Pierre DAUM


________________________________

Montpellier : les gens de La Grappe tapent à la porte d’ACM

par Jérôme CARRIÈRE, Le Midi Libre du 15 Février 2005


« Je serai fier d’avoir les harkis à côté de moi. » Les habitants de la Grappe ont de la mémoire. Ils se souviennent des déclarations du député-maire de Montpellier qui, en juin 1998, avait dit que les harkis, les vrais, pourraient bientôt s’enorgueillir de voisiner avec la République à la faveur de l’édification de la nouvelle mairie, non loin du chemin de Moularès.

Ils se souviennent aussi que cette cité interdite, comme l’appellent aujourd’hui avec une pointe dérision ceux qui y habitent depuis 1976, ne devait au départ être qu’une cité de transit et que leur séjour n’excéderait pas quatre ans... Mais cela fait presque trente ans que ça dure, trente années entrecoupées de promesses sans lendemain.

Autant dire que les harkis, quelle que soit leur génération, ont des raisons d’être en colère. Aussi, hier après-midi, ils sont venus demander des comptes à ACM, le gestionnaire des logements HLM de la ville, en provoquant une réunion à l’agence de Moularès. Ils étaient une trentaine. Il s’agissait juste de discuter, sans élever le ton, ni rentrer en force dans les locaux. Ceci pour dire que la présence policière devant le bâtiment, visiblement à la demande d’ACM, était franchement superfétatoire.

On le sait depuis longtemps, ce qu’il reste de la cité La Grappe est promis à la destruction pour faire place au chantier de la future mairie. Depuis deux ans, des négociations sont en cours avec ACM pour le relogement des familles sur le site dit de la Lautanele, au Millénaire. Mais, depuis février 2004, le dossier est bloqué car des riverains du futur site d’implantation ont attaqué le permis de construire devant le tribunal administratif. « Ces gens-là sont des racistes qui ne veulent pas que l’on vienne à côté de chez eux. Mais nous allons aller les voir un par un pour leur demander des explications car leur attaque en justice ne tient pas debout », promet un habitant. Il poursuit : « En face de chez eux, en ce moment, ils ont une casse. C’est mieux que des logements peut-être ? »

Les gens de La Grappe sont dans le flou et ils veulent des garanties car ils en ont marre « d’être les cocus de l’histoire, les pestiférés de la République ».

« On nous avait promis vingt-six villas à Lautanele. Maintenant on entend parler de quatorze seulement plus vingt-huit maisons à étage pour y mettre des jeunes et dégraisser les familles comme ils disent. Il n’y a eu aucune consultation de la part d’ACM. La construction a débuté sur le site. Mais les fondations sont cachées derrière des barricades. Qu’est-ce que cela cache ? Cette cité de transit est la dernière de France encore debout. C’est la honte de Montpellier technopole !, demande Missoum Dif, de l’Union des harkis et des rapatriés du Languedoc-Roussillon, qui faisait partie de la délégation qui a été reçue hier. Au sortir de l’entrevue, il se montrait néanmoins plus optimiste. « Nous demandions des éclaircissements parce que les constructions d’ACM n’étaient visiblement pas conformes aux attentes des habitants. Nous l’avons fait savoir. Il y a eu des avancées mais nous restons vigilants. Nous avons obtenu qu’ACM s’engage sur les vingt-six logements initiaux et pas autre chose. Ils modifieront leur permis. Nous, on veut voir des plans et être tenus au courant de l’évolution du chantier. ACM a dit que, pour cela, on se reverrait une fois par mois pour faire le point. »

Dans la délégation, un trentenaire explique qu’à travers leur démarche contestataire, ils pensent en premier lieu à leurs parents. « Y a trente ans qu’on leur promet la lune et ils habitent toujours là. Nous, on veut des assurances pour eux car ils n’ont rien connu d’autres. Ils ont droit à un logement comme il faut. Ils paient des charges mais regardez dans quel état est la cité. Y a jamais eu un coup de peinture. Vous avez vu des espaces verts ? Où ? A chaque élection, on nous a fait miroiter un terrain de boules ou un stade de foot et on n’a jamais rien vu. Les élus ne viennent nous rendre visite qu’avant les élections. Après, on ne les voit plus. »

Une jeune femme défendant les intérêts de la cité complète : « Dites bien que c’est grâce à la mobilisation des associations que l’on obtient des choses. Ceux qui sont censés s’occuper de nous ne nous disent rien. » Le rapprochement des deux parties va certainement adoucir les crispations.

Jérôme CARRIÈRE



[1Les propos de Georges Frêche sont retranscrits à la fin de notre article.