Histoire coloniale et postcoloniale

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point de vue de la section LDH de Toulon

le silence de la mer ...

dimanche 9 novembre 2008

« On ne saura jamais leur véritable histoire. Sinon en écoutant, plus sûrement que le fracas du monde, le terrible silence de la mer. »

Didier Pobel, Le Dauphiné libéré du 8 juin 07
[Page mise en ligne le 8 juin 2007, complétée le 9 nov. 2008]

Communiqué de presse

LE SILENCE DE LA MER….

La cérémonie officielle en hommage aux 12 hommes, 4 femmes et 2 adolescents, repêchés au large de Malte où croisent parfois des yachts qui mènent grand train, a eu lieu hier matin 7 juin au cimetière ouest de Toulon dans la plus grande discrétion. Soit 18 cercueils en pin, de toutes tailles, réunis là, loin du bruit de la ville. Seuls quelques gabians animent ce lieu de leurs cris angoissants.

Cérémonie digne et sobre. Le Préfet maritime, le Préfet du Var et le Maire de Toulon sont présents, recueillis et silencieux. Que pouvaient-ils dire ? Trois aumôniers militaires de religion musulmane, juive et catholique liront quelques prières.

Il fallait se lever tôt ce matin là pour apprendre dans la presse locale l’heure de la cérémonie fixée à 9h. Une trentaine de personnes, guère plus, anonymes ou pas, ont pu arriver à temps, de Toulon, de La Seyne ou de Pierrefeu, émues, un peu perdues, décontenancées …

Silence voulu sans doute pour éviter toute réaction dérangeante. Et pourtant ces 18 naufragés n’auraient-ils pas eu droit à une reconnaissance de la population varoise pour leur courage, leur volonté de vivre et d’aider les leurs restés au pays mais … au fait, de quels pays ces « migrants inconnus » sont-ils originaires ?

Silence de la mer … silence des autorités … pas de vague …

Pourtant le droit de circuler, d’aller et venir, est un droit élémentaire inscrit dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Tant que les beaux discours sur le co-développement ne seront pas appliqués, tant que les visas ne seront pas accordés, tant que les murs se dresseront pour consolider notre Europe-forteresse, ces hommes, ces femmes, ces enfants, ces immigrés objets de tant de rejets, continueront coûte que coûte à tenter leur chance, à risquer leur vie, à mourir en mer, en silence.

Toulon le 8 juin 2007

Immigrés clandestins : des larmes de crocodile et puis l’indifférence

par Pierre Haski, www.rue89.com le 3 juin 2007

Une vingtaine de cadavres d’Africains repêchés en Méditerranée par un navire français, rentré dimanche à Toulon avec sa sinistre découverte. Des déclarations pleines d’émotion — le ministre de l’Immigration, Brice Hortefeux, est venu rendre hommage dimanche à ces « victimes de l’immigration clandestine ». Et puis... rien.

Dans quelques jours, les pays les plus riches au monde se retrouveront en Allemagne pour le sommet annuel du G8. Il leur suffirait de regarder un peu plus au sud, au milieu de la Méditerranée, pour trouver un sujet de discussion qui mériterait plus qu’une conversation entre maîtres du monde.

Le sort de ces Africains qui, par l’Atlantique ou dans la Méditerranée, tentent par tous les moyens de gagner les rivages de l’Europe et disparaissant par milliers chaque année à bord de leurs embarcations de fortune, fait partie de ces sujets qui surgissent au journal télévisé lorsqu’il y a des images aussi fortes que celle de ces hommes accrochés à des filets de pèche, retrouvés non loin de Malte la semaine dernière. Mais ces drames, le reste du temps, replongent dans le trou noir de l’information et de l’indifférence.

Il y a deux dimensions au problème. La première touche à ce qui se passe en Méditerranée. Les 27 hommes du filet de pèche maltais ont eu la chance d’être repêchés par un navire italien. Les 18 autres Africains ramenés dimanche par la frégate La Motte Picquet n’en ont pas eu : leurs corps ont été retrouvés décomposés par les marins français à environ 200 milles nautiques au sud de Malte.

Fatalité ? Dimanche, la Commission européenne a adressé une mise en garde aux autorités maltaises, en leur demandant de promettre de ne plus jamais abandonner en mer des immigrants clandestins qui auraient été repérés. "L’obligation de sauver des vies en mer procède d’une tradition internationale qu’aucun pays n’a jamais violée si manifestement", a lancé Franco Frattini, commissaire européen chargé des questions d’immigration, dans le quotidien italien La Repubblica. Même reproche du côté du commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, qui a adressé une mise en garde aux pays européens, pointant plus particulièrement Malte du doigt.

Mais l’autre aspect du problème touche à la réalité qui pousse ces hommes à fuir leur continent et risquer leur peau pour chercher une vie meilleure en Europe. Il suffit de jeter un coup d’oeil aux cartes thématiques du monde que nous avons publiées ce week-end pour comprendre à quel point l’Afrique a été la grande perdante de la transformation économique des vingt dernières années.

Et qu’à moins d’aider le continent noir à retrouver l’espoir, on continuera à repêcher des cadavres d’Africains dans l’eau, et à verser des larmes de crocodile à leur sujet. Plus facile à dire qu’à faire, évidemment, mais dans le cynisme international actuel (l’épisode de Paul Wolfowitz à la Banque mondiale, par exemple...), le pire est hélas souvent sûr.

Pierre Haski
Le corps d’un migrant flottant au large des Canaries, le 18 janvier 07 (Juan Medina/Reuters).

« Nous les Européens, nous sommes arrivés à la limite de l’indifférence la plus totale. 27 naufragés ont dû se transformer en “hommes-thons” pendant plus de trente-six heures, agrippés aux passerelles d’une cage flottante d’élevage de thons, sous les yeux du commandant du remorqueur. On dirait que la vie humaine n’a plus aucune valeur. La mer Méditerranée s’est de nouveau transformée en Far West. On dénombre près de cent disparus depuis le début du mois [1] et pas un seul homme politique n’a eu le courage de s’exprimer ! »

Laura Boldrini [2], La Croix du 30 mai 07

A Tripoli, un cimetière discret recueille les clandestins victimes du "désir d’Europe"

par Philippe Bernard, Le Monde, 24 octobre 2008

Jaunies par le soleil, les broussailles les ont déjà presque soustraites aux regards : 420 pierres tombales nues sont alignées sur une parcelle isolée du cimetière chrétien de Tripoli. Elles portent simplement une date et, en arabe, la mention "inconnu". Les migrants que la mer a rejetés sur la côte libyenne ont droit à une sépulture digne, financée par la municipalité, mais discrète, témoignage de la gêne qu’ils suscitent. [...]

Chacun le sait à Tripoli : la traversée se paie entre 1 500 et 2 000 euros auprès de passeurs dont certains ont presque pignon sur rue. Chacun sait aussi que les départs sont quotidiens depuis la plage libyenne de Zouara, près de la frontière tunisienne. Que la zone d’embarquement est largement contrôlée par les trafiquants de migrants. Mais tout le monde ignore combien de candidats au voyage arrivent vivants à Lampedusa, île italienne plus proche de la Tunisie que de la Sicile.

Amadou Traoré, un Malien de 28 ans, a déjà perdu 1 000 dollars, versés à un Libyen qui lui avait promis l’Italie mais l’a laissé croupir dans une baraque en bord de mer. Un de ses compatriotes économise depuis sept ans pour payer la traversée. Il ne se résout pas à cesser les envois d’argent à sa famille. "Si tu arranges tes parents au pays, tu ne réuniras jamais suffisamment d’argent pour partir, témoigne-t-il. Certains oublient le village." "Je ne savais qu’une chose : j’allais réussir et commencer ma vraie vie là-bas", se souvient un jeune Ghanéen dont le Zodiac, chargé de 28 personnes, a dû rebrousser chemin après six jours de tempête.

Mais, bien plus que d’Europe, la majorité des migrants de Tripoli rêvent d’un retour au pays pour fonder une famille et travailler. "J’ai été à l’école et je connais la mer : je ne veux pas risquer ma vie", explique un Togolais, gardien de la résidence d’un diplomate occidental. Un maçon nigérian, qui a décidé de rentrer au pays sans le moindre pécule, se console en pensant à ses parents : "Ils seront contents de me revoir vivant plutôt que de recevoir mon cadavre".

Philippe Bernard


[1Le site http://fortresseurope.blogspot.com/ a dénombré 135 victimes en Méditerranée ou au large des Canaries, au cours du mois de mai 2007.

[2Laura Boldrini est
responsable du siège italien du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR).