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le premier qui a dit la vérité sur le massacre d’Algériens à Paris le 17 octobre 1961

dimanche 25 février 2007, par la rédaction

Le 12 février 1999, pour la première fois, un représentant de l’Etat, le substitut Vincent Lesclous, a reconnu la réalité du massacre d’Algériens commis le 17 octobre 1961 à Paris par des membres des forces de l’ordre. C’est le procès en diffamation de Maurice Papon contre l’historien Jean-Luc Einaudi [1], à l’issue duquel Maurice Papon a été débouté de toutes ses demandes, qui a conduit la justice à reconnaître que la répression policière pouvait être qualifiée de « massacre ».

Il est important de connaître comment la vérité a pu être établie.

Le contexte de l’époque

Le 5 octobre 1961, Maurice Papon, préfet de police de Paris, décrète « le couvre-feu, pour les Français musulmans d’Algérie [2], de 21 h 30 à 5 h 30 du matin », et la fermeture dès 19h des « débits de boissons tenus et fréquentés par les Français musulmans ». Quelques jours plus tard, le 17 octobre, répondant à l’appel du FLN, plusieurs milliers d’Algériens descendent pacifiquement des banlieues vers le centre de Paris, afin de protester contre ce couvre-feu « au faciès ». Au cours de la nuit, plus de 11000 arrestations sont opérées. Des autobus de la RATP seront utilisés pour transporter des manifestants au Parc des expositions, Porte de Versailles, et au gymnase Japy, comme ils l’avaient été en 1942 pour transporter des Juifs. Les arrestations continuent les jours suivants. Des détenus sont battus, violentés, jetés dans la Seine.

Le 17 octobre 61 et le procès Papon à Bordeaux

Dès les premiers jours de son procès [3], est évoqué le rôle de Maurice Papon, en tant que préfet de police de Paris d’avril 1958 à janvier 1967.

Le 15 octobre 1997, il donne sa version de la journée du 17 octobre 1961 :

« La répression s’est réduite à prier les Algériens de monter dans les cars et les autobus [...]. Il n’y a pas eu de morts par arme à feu par la police mais par les groupes d’assaut du FLN [...]. Les cadavres des Algériens jetés dans la Seine étaient ceux des tenants du Mouvement Nationaliste Algérien, des dissidents du FLN que les commandos FLN ont fait disparaître en les jetant à la Seine et en les imputant sur notre dos. Aucun des morts repêchés dans la Seine n’est imputable aux services de police. »
Papon à Bordeaux, le 15 octobre 1997 (Riss, « Le procès Papon », Charlie hebdo, hors-série n° 6, avril 1998).

Le lendemain Jean-Luc Einaudi devait déclarer :

« Des témoins font état du caractère absolument pacifique de cette manifestation [...]. A la hauteur du cinéma Rex, les policiers ouvrent le feu. Là, des Algériens sont tués par balles [...]. Au pont de Neuilly, la police ouvre également le feu, des gens sont tués et puis on voit des policiers jeter à la Seine des personnes raflées [...] Plusieurs policiers, en état de choc, se présentent au siège du journal France-Observateur et disent au rédacteur en chef Claude Bourdet, une grande figure de la Résistance puisqu’il fut le fondateur de Combat avec Henri Frenay, que 50 Algériens viennent d’être tués dans la cour de la préfecture de police et que leurs corps ont été ensuite jetés à la Seine [...] Le bilan officiel serait de 3 morts [...]. Je pense, après les recherches que j’ai pu faire, qu’il y a eu durant cette période un minimum de 200 morts, vraisemblablement environ 300. »

Devant l’émotion soulevée, Catherine Trautmann, ministre de la Culture, entrouvre les archives [4]. L’historien David Assouline en profite pour consulter aux Archives de Paris les registres d’information du Parquet. Il en communique des extraits à la presse, et, le 22 octobre, le journal Libération publie une liste de 70 noms de victimes « FMA » – frappés du tampon Mort et suivis de l’indication de la cause du décès, homicide volontaire, et parfois de la précision repêchage.

De son côté, le Premier ministre, Lionel Jospin, nomme une commission d’enquête présidée par le conseiller d’État Dieudonné Mandelkern. Son rapport, dévoilé le 4 mai 1998, reconnaît une répression très dure et conclut à 34 tués. C’est dix fois plus que le bilan officiel, et beaucoup moins que les 200 à 300 victimes selon Einaudi. La réticence de notre pays à assumer son passé se manifeste une fois de plus.

Prenant appui sur ce rapport, mais en maintenant son évaluation, Jean-Luc Einaudi publie son point de vue sous le titre Octobre 1961, pour la vérité enfin, dans Le Monde du 20 mai 1998. Il conclut ainsi : « Je persiste et signe. En octobre 1961, il y eut à Paris un massacre perpétré par des forces de l’ordre agissant sous les ordres de Maurice Papon. »

En juillet 1998, Papon attaque Einaudi en diffamation et lui réclame un million de francs à titre de dommages et intérêts.

Deux témoignages pour la vérité

L’auteur de La bataille de Paris avait déposé en février 1998 une demande de dérogation aux Archives de Paris pour avoir accès aux registres d’information du parquet [5] : il recherchait en effet les preuves judiciaires du massacre d’Algériens intervenu au cours de la manifestation du 17 octobre 1961 et les jours suivants à Paris .

Dix mois plus tard, en décembre 1998, Jean-Luc Einaudi se voit notifier un refus d’accéder aux documents qu’il avait demandés et sur lesquels il comptait pour assurer sa défense face à Maurice Papon. A deux mois de son procès, il sollicite le témoignage de deux archivistes, Brigitte Lainé et Philippe Grand.

En effet, en charge depuis vingt-cinq ans des séries des archives judiciaires aux Archives de Paris, les deux conservateurs en chef du patrimoine avaient accès aux documents que recherchait Jean-Luc Einaudi, mais qu’ils ne pouvaient pas lui communiquer puisque la dérogation nécessaire ne lui avait pas été accordée.

« Nous ne pouvions passer sous silence l’existence des documents dont nous avions assuré le versement, le classement et la conservation, sachant que, face à la thèse défendue par Maurice Papon, ces documents apportaient la preuve incontestable du massacre opéré à Paris par les policiers le 17 octobre 1961 et les journées et semaines suivantes.
Nous taire eût été commettre une faute au regard du code international de déontologie des archives. »

« La seule solution permettant de conjuguer le respect de la déontologie de notre profession et notre conscience de citoyen, est donc d’accepter d’être cités comme témoins » devaient-ils écrire plus tard [6].

Le procès de Papon contre Einaudi

L’affaire est examinée par la 17ème chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de la Seine, du 4 au 12 février 1999.

Les témoignages de Brigitte Lainé, à l’audience, et de Philippe Grand, par écrit, sont déterminants : cotes d’archives à l’appui, les deux archivistes révèlent que l’ampleur du massacre des Algériens par la police parisienne a dépassé de beaucoup ce que les déclarations officielles prétendaient, étayant ainsi les affirmations de Jean-Luc Einaudi et contredisant celles de Maurice Papon.

Brigitte Lainé se dit « étonnée qu’il y ait encore une censure 38 ans après et révoltée que M. Einaudi n’ait pas eu accès aux archives », alors que dans le même temps des lecteurs qui avaient obtenu des dérogations pouvaient étudier ces mêmes documents.

Le 12 février, le représentant du parquet prend la parole : « Il y a eu un nombre important de morts. Des pauvres morts qui,pour certains d’entre eux, pèsent lourd sur la conscience. C’était, pour la plupart, des gens simples et laborieux. Pour la plupart, ils resteront anonymes. Dans la rue et dans les centres d’identification certains des tueurs portaient des uniformes. » Pour Vincent Lesclous, les premiers responsables de ce massacre sont en effet « les meurtriers eux-mêmes, qui ont vu jaillir le sang sous leurs coups », mais aussi « la hiérarchie intermédiaire
[de la police] qui était sur les lieux, n’a pas arrêté les tueurs et n’a pas dénoncé les faits » [7].

Le 26 mars, au terme d’un jugement solidement étayé, le tribunal déboute Maurice Papon de l’ensemble de ses demandes, prononce la relaxe de Jean-Luc Einaudi, et reconnaît que la répression policière peut être qualifiée de « massacre ». La vérité commence à se faire jour.

Sanctionnés pour avoir témoigné

Dès le lendemain de leurs témoignages, Brigitte Laîné et Philippe Grand sont l’objet d’une enquête administrative par l’inspection du ministère de la Culture et de la Communication. Dans l’esprit de ses initiateurs, elle devait déboucher sur une convocation devant le conseil de discipline, voire le tribunal correctionnel, pour viol du secret professionnel. L’éventualité d’une poursuite au pénal est vite abandonnée, car tout fonctionnaire qui témoigne en justice est libéré du secret professionnel [8]. Et Catherine Trautmann refusera d’envisager la moindre sanction administrative.

Pour sanctionner les deux archivistes, il ne reste plus à l’administration que le recours à la pratique éprouvée de la « mise au placard ». Deux notes de service de leur direction (19 avril et 5 mai 1999) privent Brigitte Lainé et Philippe Grand de leurs dossiers et de tout contact avec le public. Pétitions, lettres de soutien, interventions dans les médias [9], … rien n’y fait … les deux archivistes restent au placard, contrairement aux dénégations de la Ville de Paris. Mais, saisi par Brigitte Lainé, le Tribunal administratif reconnaît, en mars 2003, être en présence de « sanctions disciplinaires déguisées », et demande sa réintégration dans ses fonctions. Cette décision de justice n’ayant pas été appliquée, le Tribunal administratif enjoint en mars 2004, sous peine d’astreinte, le Maire d’exécuter le premier jugement.

Lors de sa séance du 5 avril 2004, le Conseil de Paris adopte un nouveau voeu – le quatrième – présenté par le groupe des élus Les Verts, avec le soutien du groupe des élus communistes : il demande une nouvelle fois au Maire de Paris d’exécuter ces jugements, et de présenter aux deux archivistes « des excuses de la Ville de Paris pour le préjudice subi au cours de ces cinq années de sanctions ».

En février 2004, Philippe Grand part à la retraite sans avoir retrouvé ses dossiers et sans que ses autorités de tutelle se soient le moins du monde excusées.

Brigitte Laîné s’adresse une nouvelle fois au tribunal qui, le 4 mai 2004, exige sa réintégration dans des fonctions similaires à celles qu’elle occupait avant 1999. Estimant que cette décision de justice n’est toujours pas satisfaite, elle saisit à nouveau le tribunal qui, cette fois, refuse de la suivre en la condamnant, en mai 2005, à payer 700 euros à la Ville de Paris [10]. « A la faveur d’une nouvelle nomination à la tête des Archives, [Brigitte Lainé] vient de retrouver ses dossiers. Après six ans et demi de placard » [11].

Longtemps, le 17 octobre 1961 a été une page blanche de notre histoire, refoulée derrière le souvenir des neuf morts du métro Charonne le 8 février 1962 [12]. Il aura fallu attendre près de quarante ans pour que la réalité du massacre d’Algériens en octobre 1961 à Paris soit reconnue par une instance officielle française.

Brigitte Lainé
Philippe Grand

Pour avoir, par leurs témoignages, contribué à établir la vérité, Brigitte Laîné et Philippe Grand ont été traités comme des coupables et injustement sanctionnés pendant des années. Faudra-t-il attendre à nouveau quarante ans pour que hommage soit rendu à leur geste ?


[1Jean-Luc Einaudi est l’auteur de l’ouvrage de référence La bataille de Paris (Seuil, 1991 – réédition Points-Seuil septembre 2001), et de Octobre 1961 - Un massacre à Paris (Fayard, 2001).

[2Souvent désignés par l’abréviation FMA.

[3Le procès de Bordeaux, s’est déroulé devant les assises de la Gironde, du 8 octobre 1997 au 2 avril 1998. Il concernait la responsabilité de Maurice Papon dans l’arrestation de Juifs. Il s’est conclu, le 2 avril 1998, par la condamnation de l’ancien secrétaire général de la préfecture de la Gironde de 1942 à 1944 à dix ans de réclusion criminelle pour complicité de crimes contre l’humanité.

[4Catherine Trautmann publie un communiqué de presse en ce sens dès le 16 octobre 1997.

[5Une dérogation est exigible pour certaines catégories de documents considérés comme sensibles, d’après la loi N° 79-18 du 3 janvier 1979 sur les archives.

[6Ces citations sont extraites d’une note de Philippe Grand et Brigitte Lainé à Bertrand Delanoë, maire de Paris, en date du 5 janvier 2004.

[7Le Monde, 14-15 février 1999.

[8Article 109 du Code de procédure pénale.

[9Depuis février 1999, les deux archivistes ont bénéficié du soutien de nombreux élus et de plusieurs pétitions : d’élèves et de professeurs de l’École des Chartes, d’universitaires anglo-américains, de la Ligue des droits de l’Homme, du MRAP, du SNASUB-FSU …

[10Le 17 octobre 2005, les quatre groupes de gauche du Conseil de Paris ont écrit à Bertrand Delanoë pour solliciter une dispense de paiement. Le maire de Paris leur a répondu le 12 décembre 2005 qu’il était « d’accord pour que Madame Laîné ne soit pas obligée de verser la somme de 700 € qui lui est réclamée. »
Brigitte Laîné a dû s’acquitter de la somme réclamée, selon un échéancier accepté par la Recette générale des Finances de Paris …

[11« Fin de sanction pour l’archiviste », par Jean-Pierre Thibaudat, Libération le 17 octobre 2005.

[12Autre répression meurtrière commise par la police de Paris sous les ordres de Maurice Papon.