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le mausolée de Brazza

vendredi 2 juin 2006, par la rédaction

Le Congo se prépare à célébrer le rapatriement des restes de son père fondateur, Pierre Savorgnan de Brazza. Un mausolée est en cours d’édification sur les rives du fleuve Congo.

Cet article fait suite aux deux pages suivantes de ce site : Pierre Savorgnan de Brazza (1852 - 1905) et Brazza dérangerait-il encore ?.

Le gouvernement congolais a tenu à construire à Brazzaville un mausolée de grande taille en l’honneur de Savorgnan de Brazza. En voici la maquette :

Samedi 5 février 2005, Jacques Chirac participait, « avec une certaine émotion », « à la pose de la première pierre du monument Savorgnan de Brazza ».

La photo suivante a été publiée en mars 2006 dans Le Moustique [1].
Voyant dans cette opération une manipulation du pouvoir en place à Brazzaville, le journal apostrophe ainsi les descendants de Savorgnan de Brazza :

Le chantier du mausolée.

Il n’y a aucune différence entre les concessions privées qui sont à l’origine du massacre des populations autochtones au temps de votre ancêtre et un clan qui détient aujourd’hui le pouvoir au Congo en enfermant 70% de la population Congolaise dans la plus abjecte misère.

Savez-vous que, contrairement à votre ascendant, le régime Congolais actuel s’est construit sur le sang de milliers d’innocents ? Savez-vous que c’est le Président Sassou Nguesso lui-même, avec 2 autres protagonistes, qui a armé les milices qui sont à l’origine de la guerre civile des années 90, tout cela afin de récupérer par les armes le pouvoir qu’il avait perdu par les urnes ?

Savez-vous que malgré sa propre parole donnée, plusieurs centaines de concitoyens du Président Denis Sassou Nguesso ont disparus lors de leur retour depuis la RDC voisine après la cessation des hostilités - affaire qui a ensuite donné lieu à une mascarade de procès [2].

Croyez-vous réellement que Pietro aurait mis en priorité la construction de son mausolée alors que le Congo n’a plus d’hôpital digne de ce nom au point que les dirigeants se soignent, ainsi que leurs familles, en Europe avec l’argent détourné du Trésor Public Congolais ?

Croyez-vous qu’il aurait bâti un tel mausolée alors que le système éducatif Congolais est à l’abandon avec des enfants qui n’ont ni table ni bancs et que les bourses des étudiants ne sont pas versées ?

Pensez-vous en votre âme et conscience que Pietro aurait souhaité cela alors que la majorité de la population de Brazzaville vit sans eau et sans électricité ?

Balayeurs et jardiniers s’activent dans un Brazzaville en pleine effervescence [3]

Né en Italie, naturalisé Français, mort en 1905 à Dakar alors qu’il revenait d’une mission au Congo, Brazza repose au cimetière Bru d’Alger en compagnie de son épouse Thérèse de Chambrun et de leurs quatre enfants. Pour accueillir les restes de l’explorateur dont « la mémoire est pure de sang humain », le président Denis Sassou Nguesso n’a pas lésiné sur les moyens. Pas moins de 7,6 millions d’euros ont été investis dans la construction d’un mausolée vêtu de marbre blanc importé de Carrare.

Enjeu politique

Une fois arrivés à bon port, les cercueils seront placés en grande pompe dans la crypte de la somptueuse bâtisse surmontée d’un dôme de verre et d’acier. Huit chefs d’Etat dont ceux de France, d’Algérie et du Gabon sont attendus à la cérémonie d’inauguration qui s’annonce grandiose. Les festivités s’étendront sur une semaine, du 10 au 16 juin prochain.

L’enjeu n’est pas seulement sentimental, il est aussi politique pour Denis Sassou Nguesso qui préside cette année l’Union africaine. Le président du Congo veut montrer de son pays, l’un des plus pauvres au monde, une image moins consternante que celle exhibée dans les tabelles du FMI. Tant sur le plan de la qualité de vie, du revenu de ses habitants que des droits de l’homme, le Congo traîne en queue de peloton.

Hymne à la réconciliation

Découvreur du Congo, libérateur d’esclaves, tenant d’une vision pacifique pour l’Afrique, mythe continental, Brazza est le symbole rêvé de cette renaissance médiatique. La commémoration du centenaire de sa mort, l’an dernier, n’avait pas pu avoir lieu car la construction du mausolée n’avançait pas, faute de fonds. Aujourd’hui l’édifice est presque achevé et le pouvoir congolais ne veut plus perdre de temps.
D’autant que les nuages s’accumulent autour d’un événement qui se voulait au départ un hymne à la réconciliation des peuples du Congo. D’abord la communauté Batéké, qui rassemble le tiers de la population du pays, est en majorité hostile au transfert à Brazzaville de la dépouille de l’explorateur. Rassemblée à Paris au sein du comité Makoko-Brazza, des membres éminents de sa diaspora - un millier de personnes : des enseignants, des médecins, des prélats - invoquent le pacte scellé en 1880 à Mbé, au centre du pays, entre l’explorateur et le roi Makoko dont le descendant règne toujours sur une étendue vaste comme une fois et demi la France [4].
Une alliance qui permit à cette dernière d’exercer une influence durable au coeur de l’Afrique.

Aux côtés du roi Makoko

« Ces deux prophètes, hommes de paix profondément mystiques et religieux, avaient une conscience aiguë des terribles chocs qui seraient engendrés par la rencontre de civilisations alors inconnues l’une de l’autre. La mémoire de cette rencontre mérite d’être préservée durablement », écrit Hervé Zebrowski, le secrétaire permanent du comité Makoko-Brazza. Dans une missive adressée l’an dernier au président du Congo, ce personnage haut en couleur demandait déjà que la dépouille de Brazza soit transférée à Mbé, aux côtés du roi Makoko, et non à Brazzaville. Peu de chances toutefois qu’il soit entendu tant au Congo qu’à Paris. En février 2005, Jacques Chirac a posé la première pierre du mausolée à Brazzaville. Le mois prochain, il réitérera l’appui de la France à son allié Denis Sassou Nguesso, chef d’Etat d’un pays dont le sous-sol regorge de matières premières, du pétrole entre autres.
Le président français risque par contre d’être davantage embarrassé par un courrier envoyé à son intention en date du 21 mars 2006 auquel il n’a pas encore donné réponse. Brazza n’ayant plus de postérité directe, la lettre est signée par quinze descendants de ses frères et soeur, domiciliés en Italie, en France, en Espagne et en Suisse. La famille assortit le transfert des restes de Brazza de plusieurs conditions. L’une d’entre elles est la sauvegarde de la stèle d’origine, un monument aux inscriptions historiques. Une autre l’octroi d’une sépulture chrétienne à Brazza et aux siens. Les descendants exigent enfin la présence aux cérémonies de la famille royale de Mbé à laquelle la lie « une amitié historique et tellement symbolique ».

Christian Campiche


Le Centre des archives d’outre-mer à Aix-en-Provence a mis en ligne le 2 juin 2006 une exposition virtuelle consacrée à Savorgnan de Brazza : http://www.brazza.culture.fr/.

Réalisée par le Centre des archives d’outre-mer, avec la participation de la Délégation aux célébrations nationales et de la Mission de la recherche et de la technologie, sous la direction d’Isabelle Dion, conservateur en chef du patrimoine, elle présente plus de 400 documents (iconographie et documents d’archives).

Le site s’articule en cinq grandes parties : La légende, L’homme, L’Afrique centrale, Les missions, La vie de l’explorateur.

Ainsi, la vie de l’explorateur et ses différentes missions au Congo y sont retracées sous différentes formes : films destinés aux écoliers conservés par le Musée national de l’Education à Rouen, photographies de la Société de géographie conservées par la Bibliothèque nationale de France ; objets emportés par l’explorateur conservés au musée Branly ; archives de Stanley du Musée royal de l’Afrique centrale de Tervuren ; sans oublier les souvenirs des familles de Brazza, de Chambrun et par les familles des compagnons de Brazza.

Cette exposition est bienvenue après la quasi-absence de manifestation en France à l’occasion du centenaire du décès de Savorgnan de Brazza [5].


[2Une note de la LDH de Toulon : Procès des « disparus du Beach » de Brazzaville : des crimes sans auteurs !

Malgré plus de trois semaines de procès à Brazzaville, précédées d’une instruction bâclée, la lumière n’a pas été faite sur la disparition en 1999 au port fluvial du Beach de plus de 350 réfugiés congolais. La Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH) et l’Observatoire congolais des droits de l’Homme (OCDH) dénoncent le verdict de la Cour criminelle de Brazzaville qui acquitte purement et simplement les quinze accusés. L’arrêt de la Cour, qui reconnaît que la vérité sur les circonstances de la disparition de ces personnes n’a pas pu être établie, conclut un simulacre de procès et signe la violation flagrante du droit fondamental des victimes à un recours effectif devant une juridiction indépendante et impartiale.

La Cour criminelle de Brazzaville a décidé, par son verdict du mercredi 17 août, d’acquitter les quinze accusés dans l’affaire des disparus du Beach, tout en reconnaissant la disparition de plus de 85 personnes lors des événements de 1999. Alors qu’il s’agissait de juger des responsabilités pénales individuelles, non seulement la justice congolaise n’a pas pu ni voulu s’acquitter de son obligation ; mais cela ne l’a pas empêché de statuer sur la responsabilité civile de l’Etat, en reconnaissant celui-ci responsable de ces disparitions, le condamnant à payer 10 millions de francs CFA (15 000 euros) à chaque famille de victimes.) ?

La suite de ce communiqué de la FIDH, en date du 18 août 2005.

[3Un article de Christian Campiche, publié le 2 mai 2006 dans le magazine du quotidien romand La Liberté, édité à Fribourg (Confédération Helvétique).