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le fantasme de l’invasion migratoire

mercredi 16 mars 2011

Communiqué commun des cinq associations présentes en CRA

11 mars 2011

Alors que des sources multiples, tant publiques que médiatiques, brandissent le fantasme de l’invasion en annonçant la venue de milliers de migrants depuis la Tunisie ou la Libye, nos équipes présentes dans les centres de rétention ne constatent à ce jour qu’un flux très limité de personnes ressortissantes de ces pays.

Depuis la mi-février, 335 Tunisiens et 2 Libyens venus par Lampedusa sont passés par les centres de rétention. Pour la plupart d’entre eux, ils ne souhaitaient pas demander l’asile. La majorité de ces personnes ont été interpellées à la frontière franco-italienne ou dans des gares lors de contrôles exceptionnels, souvent en violation du droit communautaire.

Nous rappelons que les migrations de l’Afrique vers l’Europe sont un phénomène de faible ampleur par rapport aux migrations intra-européennes et intra-africaines. Selon la Banque Mondiale , 69% des migrations subsahariennes sont des migrations sud-sud. Ces dernières semaines, la Tunisie et l’Egypte ont accueilli plus de 200 000 personnes qui fuyaient la Libye. Des réfugiés reconnus par le HCR en Libye craignent également de nouveau pour leur sécurité. Le sort de ces personnes devrait être la priorité de nos gouvernements avant la gestion d’invasions fantômes.

Nos associations appellent à rester objectifs sur cette question et mettent en garde contre les effets d’annonce.

ASSFAM, Forum Réfugiés, France Terre d’Asile, Ordre de Malte, La Cimade


Claire Rodier « Ces jeunes Tunisiens sont juste assoiffés de liberté »

entretien avec Marie Barbier, L’Humanité, le 14 mars 2011


L’arrivée de 8 ?000 Tunisiens ?sur les côtes italiennes a réveillé le mythe de « l’invasion migratoire ». Une enquête associative, à laquelle a participé Claire Rodier, éclaire sur les motivations de ces migrants et dénonce la vision eurocentrée des pays de l’Union.

Depuis un mois, l’arrivée de 8 000 Tunisiens sur les côtes italiennes déchaîne les commentaires. Des plus catastrophistes (« flux migratoires incontrôlables », selon Nicolas Sarkozy) aux plus ignobles (la députée UMP Chantal Brunel proposant de les « remettre dans des bateaux »). Aujourd’hui, c’est au tour de la patronne du Front national, Marine Le Pen, d’instrumentaliser ces arrivées en se rendant sur l’île de Lampedusa. Face à ce déferlement politique et médiatique, le Réseau euroméditerranéen des droits de l’homme a diligenté une mission d’enquête pour étudier ce phénomène. Du 19 au 26 ?février, plusieurs associations françaises et tunisiennes se sont rendues en Tunisie et en Italie. Claire Rodier, de Migreurop, faisait partie de ces observateurs. De Zarzis à Lampedusa, elle raconte les raisons du départ des jeunes Tunisiens, les traversées tragiques et la difficile arrivée dans une Europe terrorisée par le mythe de l’invasion.

  • Que pensez-vous de la controverse européenne autour des questions migratoires ??

Claire Rodier. Nous assistons à une surenchère du rejet qui pose la question de notre rapport à la liberté des autres. Il faut savoir ce qu’on veut ? : est-ce qu’on préfère la démocratie, synonyme de mobilité, ou des régimes autoritaires qui interdisent à leurs ressortissants de partir ? Le besoin d’émancipation passe aussi par la traversée des frontières, mais la Tunisie ne va pas se vider ! Il est consternant de comparer la frilosité de l’Europe pour ces 8 ?000 personnes arrivées en Italie et son silence total sur la situation en Tunisie, où c’est par dizaines de milliers que les migrants arrivent de Libye. Sans être équipé, ce pays fait ce qu’il peut pour absorber les besoins du moment. Face à ces jeunes assoiffés de liberté, la seule réponse de l’Europe est de les traiter en agresseurs qu’il faut repousser. Cette mission a mis en lumière une vision extrêmement eurocentrée de la Méditerranée. Considérée comme une barrière ici, elle est vue comme un espace de partage du côté tunisien.

  • Beaucoup de rumeurs ont circulé ?sur les migrants de Lampedusa.? Avez-vous réussi à en savoir plus ?sur eux ??

Claire Rodier. Ce sont tous des jeunes, la moyenne a entre 20 et 35 ans, essentiellement des hommes. Des rumeurs persistantes affirmaient qu’ils avaient été manipulés, envoyés par le clan Ben Ali ou la Libye pour déstabiliser le gouvernement transitoire tunisien. Aucun élément n’a confirmé cette thèse. Personne ne s’est dit contre-révolutionnaire. Beaucoup de ces jeunes venaient de la région de Zarzis, dans le Sud tunisien, ils se connaissaient, habitaient les mêmes quartiers et étaient tous poussés par les mêmes motivations. Ce ne sont pas les plus miséreux qui partent. Beaucoup travaillaient ou étaient saisonniers et se sont retrouvés au chômage faute de touristes. Ils voulaient aller voir ailleurs, pas forcément de manière définitive. La plupart souhaitaient partir depuis longtemps, mais ne pouvaient pas à cause des contrôles et, surtout, du prix des visas (12 ?000 dinars, 6 000 euros à cause de la corruption). Le prix du passage était de 2 000 dinars, donc ils ont profité de l’opportunité et d’un concours de circonstance avec la disparition de la police et des contrôles frontaliers. Il y a eu aussi quelques départs spontanés. On a retrouvé en Calabre des jeunes partis sur un coup de tête. Quatre d’entre eux ont demandé à rentrer en Tunisie.

  • Lors de la traversée, l’un des bateaux, le Liberté 302, a chaviré. Certains ont parlé d’une attaque volontaire des garde-côtes tunisiens. Avez-vous pu enquêter sur ce naufrage ??

Claire Rodier. Nous avons recueilli beaucoup d’éléments, la thèse d’une attaque volontaire n’est pas vérifiée. Il s’agirait plutôt d’une manœuvre involontaire de la marine tunisienne. Elle a percuté ce bateau et il s’est cassé en deux. Il y avait 115 personnes à bord. On a retrouvé les corps de huit noyés et il reste environ 25 disparus. Ce qui est certain, en revanche, c’est que toute diligence n’a pas été de mise pour sauver les gens. Les rescapés disent que les secours ont mis énormément de temps à arriver et que les garde-côtes tunisiens n’étaient pas du tout pressés de lancer les bouées et les gilets de sauvetage. Sur les quatre petits Zodiacs à bord du bateau de la marine, un seul a été mis à flot. Une semaine après le drame, il n’y avait eu aucun contact des autorités avec les familles des victimes et les rescapés, personne d’interrogé, pas d’enquête déclenchée.

  • Quelle sera la politique migratoire ?de la nouvelle Tunisie ??

Claire Rodier. Le représentant du ministère de l’Intérieur nous a laissé entendre qu’elle pourrait être dans la continuité. L’accord italo-tunisien sur les questions migratoires pourrait être renégocié, pas dans un sens plus favorable aux migrants mais avec plus d’exigences de la Tunisie pour les contreparties (aide au développement, visas, etc.).

  • Une arrivée massive de migrants ?en Europe est-elle plausible ?

Claire Rodier. Je ne vois pas sur quelle base on peut prédire des arrivées massives. L’OIM (Organisation internationale des migrations) a parlé de 1,5 ?million de migrants en Libye. Ça a été interprété comme si 1,5 ?million d’entre eux allaient venir en Europe, mais les étrangers de Libye n’ont pas comme premier souci de venir en Europe ?! Qu’ils soient égyptiens ou tunisiens, la plupart aspirent à rentrer chez eux. Quant aux autres, ceux qui ont besoin de protection, je ne trouverais pas choquant que l’Europe les accueille, plutôt que de les redouter ?!