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le drame et les dénis d’Israël, par Pierre Vidal-Naquet

mardi 24 mai 2005

La paix est-elle possible tant qu’existera un mur entre Israéliens et Palestiniens ?

[Article paru dans l’édition du 20.05.05 du Monde des Livres]

Les lecteurs du Monde connaissent Sylvain Cypel, qui en est l’un des rédacteurs en chef. Son ouvrage est à la fois un journal issu d’un séjour de douze ans en Israël dans les années 1960-1970 et de nombreuses visites postérieures, dont les lecteurs du quotidien ont eu la primeur, et un livre d’histoire, un des meilleurs assurément qu’il m’ait été donné de lire sur ce pays à la fois vieux et neuf, comme le disait Herzl dans un livre au titre prophétique, Altneuland. Sylvain Cypel connaît bien les deux côtés de la barricade : il a fait des études en hébreu, fils d’un père qui fut rédacteur en chef d’un journal yiddish ; il a enquêté sur Camp David et « couvert » la seconde Intifada.

Cypel part d’une double constatation : quatre ans et demi après le début de la seconde Intifada, le 29 septembre 2000, « la société palestinienne est exsangue, démembrée et au bord du chaos », et « la société israélienne, tendue comme jamais, est en plein désarroi ». Oslo (1993) est mort, et le pacte de Genève, qui seul a ouvert, en 2004, un programme réaliste, a été déclaré par Sharon « pire qu’Oslo ».

Le mot-clef du livre est le mot « déni ». Pendant longtemps, en France et dans le monde occidental, on n’a vu qu’un seul déni, celui que symbolisait le « refus arabe », comme l’appelait Maxime Rodinson. Lors de sa visite historique à Jérusalem, Sadate a mis un terme à ce refus dans sa globalité. Il n’en subsiste pas moins ce que Cypel appelle « la difficulté palestinienne à appréhender les Israéliens ». Mais le déni israélien existe, lui aussi, profond, existentiel. Rencontrant Golda Meir en 1967, en compagnie de Laurent Schwartz et d’Alfred Kastler, au domicile de Daniel Mayer, je lui avais parlé de la suggestion, que nous avions été plusieurs à émettre, dès le mois de juin et la guerre de six jours, de créer un Etat palestinien. Elle s’exclama : « Where to put it ? » ( « Où l’installer ? »). Elle alla même jusqu’à se prononcer pour l’annexion de la bande de Gaza.

Chez beaucoup (la majorité ?) d’Israéliens, les Palestiniens n’existent pas en tant que tels. Le premier déni porte naturellement sur les conditions de la création de l’Etat en 1948 : le « Retour », avec ce qu’il comporte de mythes et de mensonges. On admet l’existence du massacre de Deir Yassine, parce qu’il fut, principalement, l’oeuvre de « dissidents » de l’Irgoun et du groupe Stern, mais on nie l’existence de celui de Tantoura, le 23 mai 1948, découvert par un vieil étudiant de l’université de Haïfa, alors que les archives de Tsahal attestent de sa réalité, et même un historien sérieux comme Elie Barnavi s’associe à cette dénégation.

Le rapport au passé est à ce point perverti en Israël qu’on proclame la continuité entre les héros du siège de Jérusalem en 70 de notre ère et les combattants de 1948, sautant allégrement par-dessus vingt siècles de diaspora, frappés d’un signe négatif. Par rapport aux Palestiniens, il y a une double dénégation : on nie les avoir expulsés en 1948, et on nie aujourd’hui exercer sur eux une domination. La « pureté des armes » est proclamée, à défaut d’être toujours réelle. Entre Israéliens et Palestiniens, y aura-t-il un jour une Commission vérité et réconciliation, comme c’est le cas en Union sud-africaine ?

« OCÉAN DE MENSONGES »

Le pire peut-être est que l’historien qui, plus que tout autre en Israël, a mis en lumière, en travaillant sur les archives, la réalité de l’expulsion de 1948, Benny Morris, en est maintenant à la justifier, voire à regretter qu’elle n’ait pas été poussée à son terme. Cypel a intitulé son chapitre 2 : « La pureté des armes ou comment éluder un océan de mensonges ».

Et c’est ainsi qu’Arafat est en réalité, ou plutôt était, « égyptien », qu’Israël se compare à une « villa dans la jungle », que la torture a été légitimée un temps par la Cour suprême, mais qu’elle est interrompue par le shabbat. En bref, on est parfois tenté d’utiliser à propos d’Israël le mot de Woody Allen sur les Autrichiens, « ce peuple convaincu qu’Hitler était allemand et Beethoven autrichien ».

Passé lointain ? Hélas, Oslo a conduit à un immense gâchis, que la brèche ouverte par la poignée de main de Washington, le 13 septembre 1993, n’a pas été irréversible, que Barak n’a pas osé, que Sharon n’a pas voulu, que l’ordre donné à Arafat de « faire cesser le terrorisme » lui supposait un pouvoir dont on s’était acharné à le démunir, et que si l’occupation a été pendant vingt ans, de 1967 à 1987, relativement « tranquille », elle a bien cessé de l’être, et que le « mur » de séparation enferme les Israéliens autant que les Palestiniens.

Le drame d’Israël est qu’il ressemble de plus en plus à la caricature que ses ennemis ont depuis longtemps tracée de lui ; et, inversement, le drame des Palestiniens est aujourd’hui « la primauté prise par le terrorisme suicidaire sur toute autre forme de résistance ». Sylvain Cypel est certes conscient, autant que tout autre, qu’il ne peut pas y avoir de symétrie absolue entre les dominants et les dominés, mais les fautes structurelles d’Israël ne sont pas une excuse suffisante pour justifier celles de la classe politique qui parle au nom des Palestiniens.

Il était absurde de comparer Arafat à Ben Laden. Comme le disait en 2001 Ami Ayalon, ancien chef des services spéciaux israéliens : « Ben est le gourou d’une secte très nuisible qui vise au chaos et n’a que faire de la communauté internationale. Arafat, lui, rêve d’y être accepté. » Arafat ne rêve plus, mais ce rêve n’est-il pas celui de tout un peuple ? Sera-t-il un jour accompli ?

Pierre Vidal-Naquet