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le 13 janvier, mort d’un jeune Guinéen dans le port de Marseille

samedi 25 janvier 2014

Lundi soir 13 janvier 2014, Ibrahima Dialo a quitté libre le centre de rétention du Canet. Vendredi soir, la police aux frontières l’avait refoulé sur le cargo à bord duquel il était arrivé. Peu après, le jeune Guinéen a sauté du bateau avec un compatriote. Ce dernier a été retrouvé noyé dans les bassins du port. Une enquête est diligentée sur les circonstances de sa mort.

L’Association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers (Anafé) demande aux autorités françaises de tirer toutes les conséquences de ce drame, notamment quant à la pratique de remettre les « passagers clandestins » sur les navires qui les a acheminés, contraire au respect des droits de l’homme aux frontières maritimes.

Communiqué de l’Anafé

Zone d’attente de Marseille / Mort d’un jeune Guinéen dans le Port de Marseille : l’Anafé demande une enquête

Le 13 janvier 2014

L’Anafé demande au ministre de l’Intérieur de diligenter une enquête sur la tragique noyade d’un jeune guinéen, « passager clandestin » sur un navire marchand italien.

Après vingt-cinq jours d’un périple épuisant à bord d’un cargo parti de Dakar, deux jeunes exilés Guinéens arrivent enfin, ce vendredi 10 janvier, au port de Marseille, et sont amenés à terre par les autorités.

La police aux frontières refuse d’enregistrer leur demande d’asile et leur notifie un refus d’entrée sur le territoire. Ils sont alors remis à bord quelques heures plus tard pour être ramenés à leur point de départ, sans avoir été placés en zone d’attente [1]. Par ailleurs, n’ayant pas été informés de la possibilité de ne pas être renvoyés durant un délai de 24h, ces deux ressortissants Guinéens n’ont pu bénéficier de ce droit au jour franc.

Alors que le bateau quitte le port de Marseille en début de soirée, ces deux hommes - désespérés par ce renvoi forcé - décident de se jeter à l’eau pour regagner la terre ferme et demander à la France la protection qu’ils étaient venus chercher. Tandis que l’un parvient à gagner le rivage, son compatriote se noie dans les eaux françaises.

  • Comment ce jeune homme a-t-il pu se noyer si près du port de Marseille sans qu’aucun secours n’intervienne, et alors même qu’il se trouvait toujours sous la responsabilité des autorités françaises ?
  • Pourquoi leur demande d’admission au titre de l’asile n’a-t-elle pas été enregistrée et ces deux jeunes hommes placés en zone d’attente pour que le ministère de l’Intérieur l’examine, après avis de l’OFPRA ?

Par ailleurs, les autorités françaises ne pouvaient pas imposer au transporteur maritime de reprendre à son bord les deux jeunes Guinéens. Le transporteur était uniquement responsable de la prise en charge du réacheminement qui aurait pu se faire par avion ou sur un autre bateau.

Alors que le survivant de cette tragédie a été admis sur le territoire ce jour par le ministère de l’Intérieur, l’Anafé demande aux autorités françaises de tirer toutes les conséquences de ce drame, notamment quant à la pratique de remettre les « passagers clandestins » sur les navires qui les a acheminés, et de diligenter une enquête pour lever le voile sur l’opacité qui entoure ce genre de pratiques expéditives et contraires au respect des droits de l’homme aux frontières maritimes.

Soutiennent ce communiqué : Boats4People et Migreurop

Noyade à l’entrée du port : le migrant rescapé témoigne

par Benoît Gilles avec Jean-Marie Leforestier et Julien Vinzent
Mars Actu, le 13 janvier 2014


La nuit tombe sur le centre de rétention administrative (CRA) du Canet en même temps qu’une petite pluie fine. Dans une voiture noire, Ibrahima Dialo attend, prostré. Il y a quelques minutes à peine, il vient de franchir ce portail après avoir passé plusieurs jours dans la zone d’attente du centre de rétention administrative de Marseille. Cette zone d’attente pour personnes en instance (ZAPI), distincte du centre, accueille les personnes ayant demandé l’asile à leur arrivée à la frontière.

C’est là que ce jeune ressortissant guinéen de 21 ans a reçu la première nouvelle positive de son court séjour en France. Sa demande d’admission sur le territoire au titre de l’asile a été acceptée. Une information confirmée par l’Office français de protection de réfugiés et des apatrides (Ofpra). "On nous a transmis la demande dimanche soir, elle a été instruite ce matin, il a été entendu par un agent de l’Ofpra. L’Office a ensuite donné un avis favorable." Le ministère l’a suivi, considérant que sa demande ne pouvait pas être écartée sans un examen plus approfondi. Son avocate, Vanina Vincensini, a pu aller le chercher en zone d’attente et, enfin, lui redonner un peu d’espoir. Son compagnon d’infortune, Mamadou Saydou, n’aura pas cette chance : il s’est noyé vendredi soir en tentant de rejoindre à la nage le rivage marseillais.

Parti sur une pirogue avant Noël

Enfoncé dans le siège arrière de la voiture de son avocate, Ibrahima Dialo raconte son histoire. "Nous sommes arrivés à Marseille vendredi 10 janvier. Avant cela, le bateau s’est arrêté en Belgique, au Portugal et en Italie. A chaque fois, nous n’avons pas pu descendre". Selon son récit, sur place, à chaque fois, les autorités refusent de les entendre. Ils ont quitté la côte guinéenne à bord d’une pirogue, avant de trouver refuge sur un bateau plus robuste, en direction de l’Europe, but de leur voyage. Ibrahima Dialo ne trouve pas les mots pour décrire la façon dont ils ont rejoint le navire qui va les conduire jusqu’ici, ni ce qu’il est advenu de ceux qui ont pris la mer avec eux, un peu avant Noël.

À Marseille, pour la première fois, les pieds de Dialo et Saydou touchent le sol de l’Europe. Ils sont vite remis à des agents de la police de l’air et des frontières (PAF). "Ils nous ont conduits dans un commissariat. Là, les policiers nous ont dit que leur métier était de nous faire signer un refus d’entrée sur le territoire. Ils nous ont dit de remonter sur le bateau". Schéma appliqué. Quelques heures après être arrivés en France, ils prennent à nouveau la mer, direction l’Espagne. C’est en quittant le port, à proximité de la passe Nord que les jeunes hommes décident de tenter leur chance en gagnant le bord à la nage. "Nous sommes partis sans bagage à part les vêtements que l’on avait sur nous". Très vite, l’épuisement et l’eau glacée ont raison de leurs forces.

"On nageait à un mètre l’un de l’autre. Les derniers mots que j’ai pu entendre de lui, c’est un appel à l’aide. Il a dit qu’il était fatigué et m’a demandé de l’aider. Mais moi aussi, j’étais fatigué. Je n’ai pas pu. Je l’ai vu disparaître". Ses mots s’épuisent. Il est toujours sous le choc, prostré. Sollicité, il reprend son récit. "J’ai ensuite marché jusqu’au commissariat. Comme nous y étions déjà allés, j’ai pu retrouver et expliquer aux policiers qu’il avait disparu". Le corps de son compagnon sera retrouvé par la gendarmerie maritime samedi en début d’après-midi, a indiqué l’AFP.

Une enquête ouverte

Les policiers finissent par le conduire à la zone d’attente du CRA du Canet où il passera plusieurs jours seul avant de rencontrer un militant du Réseau éducation sans frontières, dimanche matin. C’est lui qui a recueilli le premier son témoignage qu’il a aussitôt médiatisé, comme un exemple tragique "d’une Europe bunkerisée". Car, comme le souligne Me Vincensini, les policiers de la police aux frontières qui ont accueilli les deux jeunes hommes n’auraient pas respecté leurs droits. "En descendant du bateau, ces policiers se sont bien aperçus qu’ils n’étaient pas là pour faire du ping-pong, s’emporte-t-elle. Ils auraient dû enregistrer leurs demandes d’asile plutôt que de les faire réembarquer. On aurait pu éviter la mort d’un homme". À la préfecture de police, on dit n’avoir "pas connaissance" d’une demande refusée.

Dans le dossier que l’avocate a retiré au tribunal de grande instance, elle trouve bien trace d’un refus d’entrée puis d’un maintien en zone d’attente. "En revanche, il n’y a rien sur le fait qu’ils ont été réembarqués sur le bateau, ni sur la mort de Mamadou Saydou. Comme si rien ne s’était passé dans le port de Marseille". Une enquête sur les circonstances de cette noyade a été confiée à la gendarmerie maritime.

Ainsi l’avocate ne sait pas à quel moment la demande d’Ibrahima Dialo a été enregistrée. En tout cas, c’est avec l’acceptation de cette dernière qu’il a pu quitter le CRA pour rejoindre un foyer "où il pourra enfin être tranquille". Le jeune homme a huit jours pour formaliser sa demande d’asile. Une fois celle-ci dûment enregistrée, il obtiendra une autorisation provisoire de séjour, le temps que son cas soit examiné sur le fond. "C’est une procédure beaucoup plus longue, cela peut prendre plusieurs mois", nous précise l’OFPRA.


[1Lorsqu’ils ne sont pas autorisés à entrer sur le territoire français, les étrangers qui se présentent aux frontières peuvent être maintenus dans une zone d’attente pendant une durée maximum de vingt jours, le temps pour la police aux frontières d’organiser leur renvoi. Voir sur notre site l’article Qu’est-ce qu’une zone d’attente ?