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“la violence doit être prohibée d’une manière absolue ...”, écrivait le gouverneur Naegelen en 1949

samedi 10 mars 2007, par la rédaction

« Il importe (...) de ne jamais lâcher la bride à des actes de vengeance individuelle ou collective, ni laisser la conduite des opérations à des éléments (...) irresponsables ».

Dès 1949, des mises en garde contre l’usage de la torture

par Jacques Isnard, Le Monde, du 5 février 1999

La question de la torture en Algérie a été l’un des sujets les plus délicats de la guerre, mais aussi l’un des plus pérennes puisque, avant même les accusations portées à rencontre des armées durant les opérations entre 1954 et 1962, les forces de sécurité (policiers, agents pénitentiaires et gendarmes) ont été mises en garde, dès octobre 1949, contre un usage « non justifié » de la violence, par Marcel-Edmond Naegelen, gouverneur général, qui détenait l’autorité gouvernementale.

Dans une circulaire en date du 21 octobre 1949, adressée aux préfets, le gouverneur général de l’Algérie rapporte avoir eu connaissance de plaintes de représentants nationalistes qui font état de « sévices » et de brutalités pour obtenir leurs aveux, « des sévices, observe-t-il, représentés parfois sous l’aspect de véritables tortures ». Même s’il s’agit d’« allégations avancées » pour servir de « moyen commode de défense », écrit-il, « il n’en demeure pas moins que les affaires de ce genre présentent un caractère de particulière gravité » qui discrédite tout ou partie de l’administration, et qu’il n’entend pas « couvrir ».

« Si, explique Marcel-Edmond Naegelen, l’emploi de la force, ordonné par la loi et commandé par l’autorité légitime, est légitime en cas de nécessité pour rétablir l’ordre public ou appréhender un délinquant récalcitrant, il est important de n’y recourir que dans la stricte limite de l’indispensable, en s’abstenant de toute violence superflue et de sévices ultérieurs. La violence doit surtout être prohibée d’une manière absolue en tant que méthode d’investigation en matière d’instruction criminelle. » Dès lors, le gouverneur général annonce que « les violences non justifiées par une nécessité légale » engageront, tant au civil qu’au pénal, la responsabilité de leurs auteurs parce qu’« elles constituent une atteinte à la dignité humaine » et sont sans aucune justification.

Le ton de la circulaire ne s’embarrasse d’aucune nuance administrative. On notera, en effet, que son auteur emploie le « je » assez inhabituel dans ce genre de texte officiel. « Je suis fermement décidé, conclut Marcel-Edmond Naegelen, à punir avec une extrême rigueur, non seulement les fonctionnaires reconnus coupables de sévices, mais aussi leurs supérieurs hiérarchiques lorsque, suite à un manque d’autorité ou à une surveillance insuffisante, ils auront toléré ou favorisé ces pratiques. »

Quelques mois après, l’un de ses successeurs au gouvernement général, Roger Léonard, adresse, le 4 mars 1952, une circulaire sur le maintien de l’ordre aux préfets susceptibles d’appeler les forces armées en renfort.

« Ces missions, écrit-il, doivent être menées au plus juste prix et dans l’esprit que l’adversaire du moment n’est pas un ennemi, mais un compatriote momentanément égaré. Il importe notamment de ne jamais lâcher la bride à des actes de vengeance individuelle ou collective, ni laisser la conduite des opérations à des éléments certes bien intentionnés, mais irresponsables ou mal informés. » « Une fois l’ordre et la sécurité rétablis, ajoute encore Roger Léonard, qui dit faire le plus grand cas de la mission accomplie par les officiers de renseignement en faveur d’une étroite collaboration entre la population civile et la force armée, il ne doit y avoir de sanctions que par les voies normales de la justice.  »

Ce thème récurrent de la « torture » (l’expression est de Marcel-Edmond Naegelen) ou des « actions plus énergiques » (le vocable est de Roger Léonard) va, des années après, traverser toute la durée de la guerre.

Chargée par l’autorité civile du maintien de l’ordre, notamment dans les grandes villes, comme Alger, où se dissimule la « rébellion », l’armée, arguant de la nécessité d’avoir du renseignement sur des attentats en préparation pour épargner des victimes potentielles, pratique la torture, pudiquement dénommée « méthodes de coercition », et la « corvée de bois », c’est-à-dire des exécutions sommaires.

En mars 1959, le général Jacques Massu, qui exerça la fonction de préfet d’Alger, puis celle de commandant le corps d’armée d’Alger pendant la « bataille »d’Alger, a édicté une « directive générale sur la guerre subversive » qui codifiait les façons d’interroger les suspects.
s’est appliqué à lui-même la « gégène » - des électrodes appliquées à des parties du corps - qui fut utilisée dès 1956 et dont il a prétendu, à plusieurs reprises, qu’« elle était la meilleure méthode pour obtenir rapidement des renseignements ».

Le texte de cette directive ne figure pas dans les documents rendus publics, qui s’arrêtent à fin 1954. On sait [1]
(Le Monde du 25 octobre 1995) que le numéro 200 (septembre 1995) de la Revue historique des armées en a diffusé le contenu, mais sans son annexe qui se rapporte aux « méthodes de coercition » et qui n’a pas été archivée selon les spécialistes.

Jacques Isnard

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« La Vraie Bataille d’Alger » de Jacques Massu

L’ouvrage publié (éd. Plon) en 1971 par le général Massu révèle l’état d’esprit et le système de pensée des cadres militaires en Algérie.

Un article de Jean Planchais, Le Monde du 4 novembre 1971

La bataille d’Alger, comme la guerre d’Algérie elle-même, c’est une mission ingrate, pénible pour un soldat. On la remplit ou on ne la remplit pas. Or, en 1957, il faut la remplir. Même si la politique menée à l’égard des musulmans a été stupide, inhumaine et dangereuse, l’Algérie c’est la France. Le gouvernement le dit, les Français dans leur grande majorité en sont persuadés. Et « ceux d’en face » sont, en ville du moins, gens peu recommandables. Surtout, il faut protéger les populations contre les attentats aveugles, les assassinats et les atrocités.

Le général Jacques Massu chargé en janvier 1957 du commandement militaire de la zone nord-algéroise.La police ? Elle est totalement incapable de remplir sa mission. Il existe même des policiers qui ont des scrupules. Massu, lui, très franchement, n’en a pas. Sa conscience est en paix : il obéit aux pouvoirs constitués, il sauve des vies humaines. Le général de Bollardière s’est démis de son commandement après avoir « condamné formellement » et par écrit certains procédés pour obtenir des renseignements. Le chef de la 10e division parachutiste a auprès de lui un théologien sur mesure, le Père Delarue, qui lui donne, ainsi qu’à ses hommes, tous apaisements. Quant au général Billotte, dont Le Monde - catalogué comme un « organe particulièrement bien renseigné sur l’ennemi » - reprend les thèses sur les lois de la presse et de l’honneur, c’est au fond un « militaire ». Et la longue réponse que lui adressera Massu peut se résumer en ces termes : « Venez-y voir ... Vous n’y connaissez rien à la guerre révolutionnaire. »

La torture épargne des vies humaines, de part et d’autre. Elle est « efficace » comme le répète le Père Delarue dans « un document explicatif à l’usage des hésitants » : « Des moyens efficaces même s’ils sont inhabituels [...]. Le coupable n’a qu’à s’en prendre à lui-même s’il
ne parle qu’après avoir été efficacement convaincu qu’il devait le faire.
 » Le mécanisme une fois monté et accepté finit en effet par broyer tout, à commencer par Massu. Il se fait lui-même passer à la « gégène »,
la torture électrique, pour voir si ça ne fait pas trop mal. Et en oubliant que le torturé, lui, ignore jusqu’où ira la douleur, que c’est dans la plupart des cas un être fruste pour qui la peur de l’inconnu est bien plus traumatisante que la douleur elle-même.

Tout est donc clair. La torture est un moyen efficace mais temporaire. Massu passe en revue tous les cas litigieux. Ben M’hidi s’est donné la mort par pendaison. Un coup de chapeau. Pour les autres, une
explication simple. Trop simple dans le cas de Maurice Audin. Et c’est là que l’on ne peut s’empêcher de croire que Massu « triche » au moins sur un point. Andin, assistant à la faculté des sciences d’Alger, communiste mais « considéré comme non dangereux », a « sauté » d’une jeep de parachutistes, la nuit, dans un virage. Le sergent du 1er RCP qui le convoyait vers l’« interrogatoire » a été « puni pour manque de réflexes, de quinze jours d’arrêt rigueur ». Simple. Regrettable, « parce que [l’affaire] a permis de supposer que certains de mes subordonnés "galopaient" un peu trop vite et que leur discernement s’émoussait. Je le répète : on avait exigé d’eux un métier dangereux ! » L’oraison funèbre est courte, et courte l’explication. Comment les paras omniscients n’ont-ils jamais su – eux, ni personne – ce qu’était devenu Audin ?

Mais le général se sent inexpugnable. Et s’il avait perdu en 1957 cette bataille d’Alger ? Lorsqu’il l’a « gagnée », presque toute la France a respiré. Et « les plus hautes autorités de l’époque », qui l’ont investi de ses pouvoirs, qui l’ont félicité, ces Clemenceau au petit pied qui l’encourageaient, le poussaient à faire plus encore, qui leur reproche aujourd’hui d’avoir fait employer tous les moyens ?

Jacques Massu démontre une fois de plus que, malgré la légende née du 13 mai 1958, il était le moins « politique » des militaires d’Algérie. Il n’a été ni président du conseil, ni ministre de la guerre, ni ministre-résident. Et s’il met aujourd’hui les pieds dans les plats, il ne faut pas oublier que ce n’est pas lui qui les a cuisinés.

Jean Planchais

[1La directive sur la torture employée par l’armée française n’aurait pas été archivée

[Extrait de l’article paru dans Le Monde du 25 octobre 1995 sous le titre « Des documents inédits sur la guerre d’Algérie ».]

AU CHÂTEAU de Vincennes, le service historique de l’armée de terre a en dépôt quelque cinq mille cartons relatifs à la guerre d’Algérie, le service historique de l’armée de l’air, pas moins de deux mille, et le service historique de la marine, un millier de cartons. Depuis 1992, les trois services ont ouvert leurs « fonds algériens » à des chercheurs, comme la loi leur en fait obligation trente ans après les événements ; en outre, à intervalles réguliers, ils font paraître des études de leurs propres spécialistes dans la Revue historique des armées, sous la direction d’un universitaire de Montpellier, Jean-Charles Jauffret.

Le numéro 200 (septembre 1995) de ce trimestriel publie, tirées des archives du service historique de l’armée de terre, la « directive générale sur la guerre subversive », signée du général Jacques Massu, le 10 mars 1959 à Alger, et trois annexes sur « La technique policière », « La technique militaire » et « La technique psychologique ». A cette publication manque apparemment, au moins, une directive particulière dont il est fait explicitement état dans l’annexe sur « La technique policière » et qui a plus spécialement trait à l’usage de « méthodes de coercition » autrement dit la torture dans la façon d’interroger des suspects. Ce texte n’est pas archivé, dit la rédaction en chef de la revue, et il ne serait probablement pas communicable. On sait, cependant, que le général Massu n’a jamais nié ultérieurement, dans ses Mémoires par exemple, que la torture ait été pratiquée en Algérie.