Histoire coloniale et postcoloniale

Nous contacter

Accueil > l’Algérie > Algérie : les disparus des années 1990 > “la tragédie des « disparus » en Algérie”, par Robert Fisk

“la tragédie des « disparus » en Algérie”, par Robert Fisk

vendredi 7 janvier 2011

Alors que les émeutes s’étendent en Algérie – voir le site Algeria-Watch – un article de Robert Fisk, « The tragedy of Algeria’s ’disappeared’ », publié le 20 décembre dernier dans The Independant et repris ci-dessous en traduction française, rappelait un autre aspect du malaise algérien : la volonté du pouvoir d’occulter les crimes de la décennie noire des années 1990 – pudiquement désignée par l’expression “La tragédie nationale”.

Manifestation à Alger de familles qui veulent savoir ce qu’il est advenu de leurs disparus pendant la guerre civile. (AFP/GETTY IMAGES)

La tragédie des "disparus"

par Robert Fisk, The Independant, 20 décembre 2010 [1]


Ils sont des centaines, des milliers, sur le mur du bureau de Nassera Dutour. Des jeunes, des vieux, des barbus et des rasés de près, des femmes voilées, une jeune fille souriante avec un ruban dans les cheveux, la plupart en couleur, le bain de sang des années 1990 ayant couvert [soak] d’un rouge sanglant la grande révolution qui avait fini par vaincre le pouvoir colonial français.

Ironiquement, les bureaux exigus de Nassera – dénommés "SOS Disparus" en allusion aux « disparus » du Chili et d’Argentine – se trouvent au rez de chaussée d’un ancien logement de pieds-noirs, derrière une porte en bois sculpté à motifs géométriques, au n ° 3 rue Ghar Djebilet, juste à côté de la rue Didouche Mourad. Didouche aussi a été un martyr – de la première révolution, celle que nous étions venus commémorer à Alger ce mois-ci – plutôt que tous ces visages sur les murs de Nassera. Parce que Nassera, elle ausssi, pleure un martyr.

A la conférence d’Alger consacrée à l’anticolonialisme, aucun exposé n’a évoqué les 6 000 hommes et femmes morts sous la torture aux mains de la police, de l’armée ou des hommes encagoulés de la sécurité algérienne, au cours des années 1990. A Sidi Fredj [les Français parlent habituellement de Sidi Ferruch] – oui, à côté du lieu de débarquement des Français en 1830 – le pouvoir avait rassemblé une collection d’anciens présidents des terres mystiques de la lutte anticolonialiste, pour rappeler le rôle primordial de l’Algérie dans la lutte contre l’impérialisme mondial. Il y avait le vieil Ahmed Ben Bella – plutôt squelette à cheveux blancs que premier dirigeant de l’Algérie, renversé par un coup d’État en 1965 (cela n’était pas rappelé). Il y avait le pauvre vieux Dr Kenneth Kaunda qui, sans pitié, a tenté d’entonner une chanson sous les yeux émerveillés de Thabo Mbeki. Et puis il y avait les Vietnamiens dont la victoire à Dien Bien Phu avait montré au FLN (Front de libération nationale) qu’ils pouvaient battre les Français ici, ce qu’ils réalisèrent en 1962 au prix, disons, d’un million et demi de "martyrs".

En théorie, tout cela était organisé pour célébrer le 60e anniversaire de la résolution 1514 de l’Assemblée générale de l’ONU qui avait proclamé le droit de l’indépendance pour tous les peuples colonisés (avec, bien entendu, une attention particulière à Alger pour les Palestiniens et les réfugiés sahraouis). Mais la véritable raison qui avait incité le pouvoir – “les autorités” – à réunir en Algérie ces vieux anciens présidents était de construire une nouvelle chape [ – ? – foundation] – en bois ou en béton, je ne sais pas encore – sur les fosses communes des 250 000 « martyrs » d’un autre conflit, la guerre civile barbare des années 1990-98, à supposer qu’elle soit vraiment terminée. Le pouvoir a trouvé une expression merveilleuse pour désigner ce bain de sang : ils parlent de “tragédie nationale“, comme si la suspension des élections par le gouvernement et la guerre brutale, ponctuée d’assassinats par égorgement de familles entières, déclarée aux Islamistes sauvages du Groupe islamique armé, le GIA, avait été une pièce de Shakespeare, peut-être Othello, ou Hamlet avec Ben Bella dans le rôle-titre. Plutôt Titus Andronicus, si vous voulez mon avis.

Une courageuse petite équipe de jeunes femmes entre dans des ordinateurs portables de nouvelles familles à la recherche de traces de ces victimes des forces de sécurité pour qui tout espoir est perdu. Des policiers passent de temps en temps au bureau pour un moment de harcèlement, mais il n’ont pas besoin de s’inquiéter. Amina Beuslimane, une jolie fonctionnaire de 28 ans a été arrêtée par les forces de sécurité le 13 décembre 1994, pour avoir pris des photos de cimetières et de bâtiments détruits par attentats, en vue peut-être d’établir des preuves des crimes commis par les autorités. Sa famille a été informée qu’elle ne la reverrait pas ; elle avait apparemment disparu au centre spécial d’interrogatoire et de viol à la caserne de Chateauneuf. Les bouchers de Chateauneuf peuvent vivre tranquilles : la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, adoptée par référendum le 29 septembre 2005 et accordant une amnistie aux “islamistes”, a également lavé les forces de sécurité de leurs crimes. De plus, la maman d’Amina est décédée il y a quelques jours, cela fait une personne de moins dont il faut se soucier de la mémoire

J’ai marché dans les ruelles d’Alger pendant plusieurs jours, en des quartiers dont un étranger ne serait pas sorti vivant il y a 16 ans. Dans la Casbah, j’ai revu l’endroit où le pauvre Olivier Quemener, journaliste à la télévision française dont j’avais apporté la veille des accessoires de caméra, a été abattu par des barbus “islamistes” en 1994, son collègue journaliste gisant, blessé, à côté de lui, pleurant sur son ami mort. Par rapport aux civils décapités et violés par le GIA en dehors d’Alger, je pense que le pire a été épargné à Quemener. De même pour ce qui concerne les anciens flics des années 1990 qui utilisaient le supplice de l’eau jusqu’à faire éclater l’estomac – la plupart doivent être morts, quelques-uns à la retraite.

Et, qui sait, certains des violeurs de Châteauneuf, par le biais de promotions, peuvent avoir été désignés pour protéger les vieux délégués de la conférence de Sidi Fredj. Et, soit dit en passant, Jacques Vergès était là, lui dont la femme a été si cruellement traitée par les Français et qui a défendu le boucher nazi Klaus Barbie. Les ironies s’entassent ici comme de vieux os. Et oui, le gouvernement a gagné la guerre civile, n’est-ce pas, et de toute façon qui aurait voulu être gouverné par les barbus du Front islamique du salut, qui auraient imposé la charia, le voile pour les femmes et le meurtre des opposants... d’ailleurs le pouvoir actuel n’est-il pas le véritable héritier de l’ancien Front de libération nationale, le FLN ? C’est ce que les Algériens expriment en parlant de « réchauffer la vieille soupe ».

L’art vient au secours de la mémoire. On assiste actuellement en Algérie à une floraison de nouveaux livres, des romans d’une grande richesse, beaux et tristes, le seul moyen pour leurs auteurs d’affronter les charniers des années 1990. Dans une nouvelle librairie d’Alger, une femme voilée m’en recommande deux. Dans Le lit de la vierge impure d’Amin Zaoui, Momou vieux fleuriste – oui il est établi dans cette même rue Didouche Mourad – se lamente sur l’assassinat en 1973 de son vieil ami le poète Jean Sénac. Persuadé qu’il incarnera Sénac dans un film, Momou – il n’aime qu’Alger, les fleurs, le vin et la poésie – dérive lentement vers la folie, récitant la poésie de Sénac dans les rues et les salons de thé, terminant dans la cour d’une petite ville sous un arbre où il cite nuit et jour les mots de Sénac, un véritable poète anarchiste et ami (oui, encore !) de ce vieux fantôme de Ben Bella qui est sorti de sa tombe la semaine dernière. Mais la cour est utilisée pour la prière par les islamistes des années 1990 et parce que Sénac était un “homo” – c’est leur mot – et parce que c’est contre l’Islam et parce que Momou pourrait avoir été l’amant de Sénac, ils enchaînent le fleuriste fou à l’arbre, et son corps pend pendant trois jours et trois nuits alors que les barbus disent leur prière du matin sous son cadavre. N’est-ce pas Camus que je sens ici ?

Et puis il y a le roman d’Adlène Meddi qui met en scène, dans l’Alger d’aujourd’hui, deux vieux militaires (diplômés du Collège militaire algérien de Cherchell ) parlent des années 1990, l’un des deux évoquant une expérience cauchemardesque. Dans le monde arabe, les romans sont souvent de la fiction saupoudrée de vérité. En Algérie, c’est de la vérité enrobée de fiction. Lisez maintenant avec horreur la description par Meddi du sort d’un officier de l’armée algérienne, Djaafar Rahb, commandant de la 2ème Division Blindée de Tlegema, qui, après avoir déserté pour rejoindre les « terroristes », est capturé et attaché à un arbre. Le commandant arrive de Constantine en hélicoptère, les soldats sont alignés, l’épouse de l’homme et ses deux enfants sont conduits à la scène, les soldats arrosent Rahb d’essence et y mettent le feu... l’odeur de chair carbonisée fait vomir les cadets.

Qu’y a-t-il derrière ces écrits ? Le héros de Meddi est Djo, un policier à la retraite qui continue à travailler pour payer ses dettes ; l’enquête pour homicide dans laquelle il se lance ramène tous les fantômes des années 1990. Ras, son ami journaliste, encore en deuil de ses collègues égorgés par le GIA, marche avec lui dans une rue d’Alger, encore terrifié par le passé. « Ras marchait comme Djo. Un œil en avant, l’autre derrière la tête ... suivi de la mort depuis des années, il avait développé un fort sentiment de prudence et de désastre imminent. Tout laisse des traces ... »

Et c’est exactement comme cela que le pouvoir se comporte aujourd’hui, un œil confiant tourné vers l’avenir, un œil effrayé vers le passé, agissant prudemment, de crainte d’un retour des cauchemars des années 1990. La grande lutte anticolonialiste dont tous les délégués algériens ont parlé a été livrée contre les Français. Et pourtant, le mot « France » n’a pas été prononcé une seule fois à la conférence de Sidi Fredj. Il ne pouvait pas l’être, car pendant que les délégués étaient conduits au “Monument des martyrs” de la guerre anti-française d’indépendance de 1954-62, un autre petit voyage d’un certain Abdelaziz Belkhadem, représentant spécial du président Bouteflika, en disait beaucoup plus sur l’Algérie moderne.

Après avoir assommé les délégués avec un discours abrutissant d’ennui (“des progrès indéniables, après les lourdes séquelles de l’ère coloniale”, etc, etc), il avait foncé vers le sépulcre décharné [gaunt sepulchre] de la cathédrale récemment restaurée de Notre-Dame d’Afrique, consacrée en 1872, au plus haut de la puissance française, et qui domine toujours la ville d’Alger. Profanée par des islamistes, brisée par un tremblement de terre plus récent, cet ancien symbole de la domination de la France catholique sur l’Algérie musulmane, a été magnifiquement restaurée pour un coût de plus de 4 millions de livres par l’Union européenne, l’ambassade de France et de nombreux donateurs algériens – et rouverte [heritage-style] comme un monument à la coexistence. Et l’homme qui venait de condamner les lourdes séquelles du colonialisme était là avec les Français pour commémorer cette grande église – et il a refusé de lire son discours.

Parce que, comme cela a été suggéré, il pensait que les Français n’avaient pas accordé aux Algériens des crédits suffisants pour la restauration ? Ou parce qu’il était debout à côté d’un autre fantôme, le courageux ex-archevêque d’Alger, Monseigneur Henri Teissier, celui qui avait reçu l’appel téléphonique du 21 mai 1996 l’informant que les sept moines de Tibherine – maintenant immortalisés par un film – avaient été décapités ? “Trois des têtes étaient pendues à un arbre près d’une station essence”, me dit-il alors. “Les quatre autres étaient en dessous, sur l’herbe.” Maintenant les Français soupçonnent l’armée algérienne d’avoir tenté de libérer les moines des mains de leurs ravisseurs du GIA, de les avoir tués par erreur, puis d’avoir camouflé le désastre en enterrant les corps criblés de balles et en laissant derrière eux les têtes comme lors d’un autre “crime” du GIA.

Le prochain édifice catholique à être dépoussiéré sera la basilique Saint Augustin d’Annaba. Car, que cela vous plaise ou non, les Français sont à nouveau tombés amoureux de l’Algérie – et les Algériens sont tombés amoureux des bénéfices d’une nouvelle relation avec la France. L’ancien premier ministre français Jean-Pierre Raffarin vient de passer ici pour apporter son soutien à des projets industriels à long terme – une nouvelle usine Renault devrait bientôt ouvrir à la périphérie d’Alger – et Claude Guéant est venu s’entretenir avec le président Bouteflika au nom de Nicolas Sarkozy. Et, maintenant que la France peut participer à la fameuse “lutte contre le terrorisme”, l’ex-général Christian Quesnot est venu en visite, alors que l’Élysée était occupé à remettre les cartes des champs de mines français de l’époque coloniale à l’armée algérienne. Les chefs de cabinet français et algériens se téléphonent régulièrement. Cette nouvelle relation sera-t-elle durable ? A Blida, les anciens combattants tentent de convaincre le maire de renommer certaines rues en utilisant les noms des sept Algériens tués par l’armée française lors d’une manifestation anti-française en juillet 1961. D’autres gardiens de la guerre – il s’agit bien entendu de celle qui a précédé la « tragédie nationale » – ont fait installer la sinistre vieille guillotine française dans le musée de Tlemcen afin que “les jeunes Algériens prennent conscience que leur indépendance n’est pas venu comme un cadeau, mais à un prix ” [came not as a gift but at a price]. Dans sa dernière interview, le bourreau survivant de cette machine infernale a expliqué l’importance de la rapidité lors des exécutions d’Algériens – car si la victime se débattait, la lame pouvait ne pas couper le cou, et il devenait nécessaire de terminer le travail avec un couteau.

Et pendant ce temps, à Tizi Ouzou on entend les canons. Oui, bien sûr, les islamistes sont toujours là-bas, le GIA s’étant depuis longtemps transformé en “al-Qaïda au Maghreb”, actuellement aux prises avec une division de troupes algériennes au-delà de la capitale berbère, objet d’un ratissage par des blindés et des attaques d’hélicoptères, les villages coincés sans nourriture et avec tous les téléphones mobiles locaux fermés par le gouvernement. « Douze terroristes tué » titre El Moudjahid.

Et où avons-nous déjà entendu cela ? En Irak, bien sûr. Et en Afghanistan aujourd’hui. Et tout au long de la “tragédie nationale”. Que des “terroristes”, remarquez-le. La rumeur attribue à l’armée la mort d’Abdelmalek Droukdel (alias Abou Mousaab Abdelouadoud), chef d’al-Qaïda en Algérie, ce qui, selon le quotidien Liberté, fait de l’opération “un tournant dans la lutte anti- lutte terroriste”. Mais nous avions déjà entendu tout cela auparavant quand le gouvernement avait tué le “monstre” Antan Zouabia et après la mort de Nabil Saharoui, prédécesseur de Droukdel. Pas d’implication de [– ? – No "embeds" with] l’armée algérienne, bien sûr.

Et si la rumeur est juste, et il y a de bonnes raisons pour cela : parce que les officiers des forces spéciales américaines observent l’opération kabyle depuis leur camp près de Tamanrasset. Et pourquoi pas ? Après tout, la semaine dernière le commandant en chef des forces américaines dans la région, le général David Hogg, ne tarissait pas d’éloges sur les progrès impressionnants des services de sécurité algériens dans la conduite de la lutte antiterroriste. Il a souhaité plus de coopération avec les États arabes voisins – c’est pourquoi le chef des services secrets tunisiens, un des hommes de confiance du dictateur tunisien Ben Ali, a rencontré son homologue algérien cette semaine.

Et j’ai demandé à Nassera ce qu’elle pensait des éloges adressés par des officiers américains aux services de sécurité qui ont torturé et tué tant d’Algériens pendant la guerre civile. Elle sortit alors une vieille photo de son fils Amin à l’âge de 21 ans, enlevé le 31 janvier 1997 (il aurait trente-cinq ans aujourd’hui) et jamais revu depuis, elle la mit sur sa poitrine comme un bouclier. Elle ne prononça qu’un mot, en français, avec une grande émotion : “un scandale !

Robert Fisk


Inauguration de la basilique Notre-Dame d’Afrique, lundi 13 décembre à Alger après plusieurs années de travaux (AFP/FAYEZ NURELDINE).

[1Traduction française libre de LDH-Toulon.