Histoire coloniale et postcoloniale

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“la rémanence des stérétotypes coloniaux dans le discours politique, 1962-2005”, par Yann Scioldo-Zürcher

samedi 14 avril 2007, par la rédaction

Les pieds-noirs ne forment pas une communauté, ni même un groupe homogène, et plusieurs mémoires, parfois concurrentes, les caractérisent. Pourtant, il se dégage une « vision pied-noir de l’histoire franco-algérienne ». Faite de mythologies coloniales, de sophismes politiques, de justifications a posteriori, de rejets et de victimisation, cette vision est souvent leur unique point de rencontre.
Dans sa contribution au colloque de Lyon de juin 2006, Yann Scioldo-Zürcher
 [*] s’est d’abord attaché à définir cette vision historique telle qu’elle existait au temps de la colonisation, et à analyser les dénis de mémoire et les refus d’histoire sur lesquels elle reposait.

Dans la dernière partie, reproduite ci-dessous, il montre comment, après l’indépendance de l’Algérie, cette vision fut réintroduite en métropole au point de redonner vie à des stéréotypes coloniaux qui ont survécu à la fin de la colonisation.

Une mémoire de groupe, même sans cesse activée par le discours télévisuel, n’explique pas à elle seule l’extraordinaire diffusion en métropole de la pensée des Français d’Algérie. Ces derniers, qui étaient électeurs, ont aussi su organiser un travail de pression auprès des hommes politiques et notamment parlementaires [1].

Si dès 1962, la politique d’intégration mise en place par le gouvernement était peu critiquée dans son principe, à défaut d’être jugée suffisante, les parlementaires, tous partis et tendances confondus, se firent l’écho des doléances des rapatriés qui réclamaient l’indemnisation des biens qu’ils avaient perdus outre-mer. Entre 1963 et 1969, à l’Assemblée nationale, le groupe de l’UNR/UDT posa la question de l’indemnisation à sept reprises, le Rassemblement démocratique treize fois, les Républicains indépendants deux fois, le Centre démocrate / Progrès et démocratie moderne dix-huit fois, la Fédération de la gauche démocrate et socialiste douze fois, le Groupe communiste quatre fois, les non-inscrits quatre fois. Afin d’insister auprès des différents membres des gouvernements sur l’urgence de voter une telle mesure, les pieds-noirs furent présentés de façon systématiquement misérabiliste, sans que ne soient jamais mentionnés les résultats de la politique d’intégration mise en place. L’élection de Georges Pompidou à la présidence de la République, le 15 juin 1969, changea la donne. Les efforts financiers consacrés à la réinstallation des rapatriés étaient désormais réduits et en écho à ses promesses de campagne électorale, il impulsa la première loi d’indemnisation des rapatriés. Jugée insuffisante, le discours empathique des parlementaires allait encore être mobilisé afin de conduire au vote des autres lois d’indemnisation du 2 janvier 1978, du 6 janvier 1982 et du 16 juillet 1987. S’il ne s’agit bien évidemment pas de nier les difficultés des rapatriés et le besoin de légiférer qui en découlait, on remarque cependant que chaque majorité législative allait désormais se préoccuper de voter des lois de secours aux rapatriés, au point que la politique publique d’aide aux rapatriés évolua, à partir de la décennie 1980, du principe d’indemnisation vers celui de réparation de la guerre d’Algérie.

Le discours politique considérait à partir du vote de la première loi d’indemnisation que les difficultés rencontrées par un ménage rapatrié, même plusieurs décennies après son arrivée en métropole, étaient dues à son rapatriement. En parallèle, le législateur reconnaissait enfin la situation particulière parmi les rapatriés des « anciens membres des forces supplétives en Algérie en situation de surendettement » et commençait à prendre quelques mesures particulières à leur intention. Parmi de nombreuses lois, citons celle du 6 janvier 1982 qui permettait aux rapatriés agriculteurs en difficultés financières de demander la remise et l’aménagement de leurs prêts. Le décret du 28 août 1987 instituait des remises de prêts, celui du 9 novembre 1987 créait des prêts de consolidation, tandis que la loi du 31 décembre 1992 abandonnait finalement le recouvrement des prêts spéciaux consentis aux rapatriés. Les lois du 28 mars 1994 et du 21 avril 1995 organisaient enfin une aide au désendettement des rapatriés réinstallés dans une profession non salariée.

Dès lors, si le principe de réparation sociale de la guerre d’Algérie avait fini par être adopté par le législateur, il n’y avait aucune raison pour que ce dernier ne finisse par satisfaire les demandes de réparations morales et mémorielles, en permanence réitérées par les associations de rapatriés. Il est édifiant de constater qu’à partir du milieu des années 1980, chaque fois que le Parlement débattait sur les rapatriés, sénateurs et députés se faisaient l’écho de propos colonialistes, hérités du xixe siècle, qui glorifiaient la « mission civilisatrice » de la France, quand ils ne falsifiaient pas l’histoire de l’Algérie. L’idée d’une contre-culture politique, notamment du parti communiste, telle qu’elle a souvent été formulée, est ici à relativiser. Si les parlementaires communistes ne faisaient pas l’apologie de la colonisation, ils étaient aussi oublieux des actes de leur parti, en assurant qu’ils étaient à l’origine de l’indépendance des colonies françaises [2]. En d’autres termes, aucun groupe politique, ne contredit la doxa coloniale et tous laissaient au contraire se tenir les discours les plus apologétiques sur la colonisation française.

Lors des débats à l’Assemblée nationale au cours du mois de décembre 1981, les parlementaires de droite reprochaient au nouveau gouvernement socialiste de ne pas faire référence à l’histoire des rapatriés en Algérie et de ne pas leur rendre hommage pour « le travail accompli » [3]. Six années plus tard, lors des débats de la loi de 1987, les propos étaient tout autres. Le ministre des rapatriés de la nouvelle majorité, André Santini, lors de la séance du 12 juin 1987, proposait « que le débat puisse se dérouler sur le seul plan où il parai[ssai]t concevable, de le situer, c’est-à-dire dans la perspective de l’histoire et de la continuité de la nation » [4]. Or, l’histoire appelée à la tribune du Parlement n’était pas particulièrement objective et semblait de toute évidence sacrifiée sur l’autel de l’unité nationale, par les députés de la majorité, mais aussi par les députés socialistes. La guerre d’Algérie était tout d’abord grandement revisitée et le processus qui avait conduit au départ des Français d’Algérie grandement simplifié. Le ministre affirmait que le retour des rapatriés d’Algérie avait été en fait guidé par la raison d’État. Il citait Danton, qui devant la Convention, en 1793, affirmait que « les nobles, les prêtres ne sont point coupables, mais il faut qu’ils meurent parce qu’il sont hors de place, entravant le mouvement, gênant l’avenir » [5]. Ce discours de déculpabilisation qui expliquait les départs de 1962 en omettant l’origine coloniale de la guerre d’Algérie était repris par Jean Bonhomme, député RPR du Tarn-et-Garonne, qui minimisait, non sans faire référence au gaullisme, les violences de l’Organisation Armée Secrète (OAS) :

« Si le désespoir a rejeté cette population dans une violence qui n’était en fait qu’une réaction instinctive et collective de légitime défense, comme l’aurait fait toute autre communauté soumise à la terreur aveugle, c’est parce qu’ils n’ont pas été compris […] alors que notre sollicitude s’épanchait sur le tiers monde et s’épuisait dans une prodigalité de crédits en faveur des pays africains, crédits dilapidés aussitôt qu’attribués, et se faisait de plus en plus aiguë en faveur des victimes de toutes sortes, curieusement, la solidarité nationale est restée muette vis-à-vis de la société française qui avait tout perdu parce que l’ensemble de la société française l’avait ainsi voulu. » [6]

De tels propos qui légitimaient de fait la colonisation, en expliquant que les sociétés coloniales n’avaient disparu que par la volonté de la métropole et qui distribuaient les absolutions avec un manichéisme confondant, faisaient aussi des rapatriés des victimes de la société métropolitaine. Paul Alduy, député-maire socialiste de Perpignan, n’hésitait pas à parler de génocide en ce qui concernait les assassinats de harkis et décrivait la lutte contre l’OAS comme l’expression d’un extrémisme [7]. Outre ces volontés de déculpabilisation de la société coloniale et de victimisation de ses ressortissants, les discours prononcés glorifiaient la colonisation. Jacques Farran, élu de Port-Vendres qui venait de recevoir en mai 1987 l’accord du ministre de la Défense pour que le monument qui avait été construit lors du centenaire du débarquement français à Sidi-Ferruch soit reconstruit dans sa circonscription affirmait :

« Aucune indemnisation pécuniaire, si importante soit-elle, ne pourra suppléer l’absence de réhabilitation par la France de son œuvre en Algérie et de tous ses morts pour l’Algérie française, civils et militaires, même si la cause pour laquelle ils ont donné leur vie s’est avérée incomprise pour l’instant au regard de l’histoire. » [8]

Claude Barate, député RPR des Pyrénées-Orientales et rapporteur de la loi de 1987, donnait le mot d’ordre à la pensée des députés :

« Au-delà des divergences d’opinion qui peuvent se manifester, sur ma gauche, quant à l’action que la France a eu à ce moment-là, il est essentiel de montrer que cette action civilisatrice n’a pas porté atteinte aux droits de l’homme, qu’elle s’est au contraire constamment efforcée de développer. Les rapatriés nos frères, ont raison d’être fiers de l’œuvre qu’ils ont accomplie dans leurs pays d’origine et ils peuvent être fiers, aujourd’hui, de voir l’ensemble de la nation française en reconnaître toute la valeur. Encore une fois, Monsieur le secrétaire d’État, ce qui importe, c’est qu’au-delà de l’indemnisation, vous leur apportez l’onction morale dont ils avaient besoin. » [9]

Le principe de réparation morale des rapatriés, par la continuité d’un discours colonial qui ne faisait jamais référence aux travaux des historiens sur la société coloniale, pourtant largement diffusés, s’était produit sans aucune polémique. Le vote de la loi du 23 février 2005, qui reconnaissait notamment « le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord » n’était en rien choquant pour les parlementaires tant le texte se plaçait dans la continuité des débats consensuels qui avaient lieu depuis plus de vingt ans au sein du Parlement. Lors des débats à l’Assemblée nationale du 11 juin 2004, on note, à l’exception du groupe communiste, le parfait accord entre députés sur ce thème mémoriel. Si le groupe socialiste était peu présent le jour des débats, leur représentant en commission, Alain Néri, député du Puy-de-Dôme, n’avait nullement combattu l’article 4. Gérard Bapt, député socialiste de l’Hérault évoquait quant à lui le besoin de reconnaissance des rapatriés et de leur histoire [10]. La même pensée se retrouvait chez les députés de l’UDF, de l’UMP dont le député Michel Diefenbacher affirmait

« la ferme volonté de la représentation nationale que l’histoire enseignée à nos enfants dans nos écoles garde intact le souvenir de l’épopée de la plus grande France […]. » [11]

L’expression même de « mission civilisatrice » était formulée par Kléber Mesquida, député socialiste de l’Hérault, lui-même rapatrié. En mélangeant drames familiaux et histoire de France, le député donnait une vision tragique de l’histoire des Français d’Algérie particulièrement poignante, afin d’appuyer sa volonté de légiférer l’histoire et la mémoire [12]. Après le vote de la loi, « la boucle était fermée ». La vision des rapports franco-algériens propre aux Français d’Algérie s’était non seulement réimplantée en métropole, mais s’était aussi diffusée au point de devenir une histoire officielle de la France.

La vision particulière des Français d’Algérie quant aux rapports entretenus avec les Algériens, avec l’histoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie est non seulement un héritage de la pensée coloniale propre à l’Algérie française, mais était aussi le fruit d’un immense décalage entre mémoire et histoire sans cesse promu par le monde associatif pied-noir. Plus encore, la grande connivence entre la mémoire particulière des rapatriés et celle des parlementaires a évacué tout ce qui touchait aux suites du rapatriement dont les aides mises en place par l’État. Les parlementaires oublièrent que l’histoire coloniale était de fait complexe et qu’une mémoire, même officielle, ne pouvait servir de catharsis à tous les maux, ni réconcilier la société française sur la question de son passé colonial.


[*Yann Scioldo-Zurcher, « Existe-t-il une vision pied-noir des rapports franco-algériens ? », colloque Pour une histoire critique et citoyenne. Le cas de l’histoire franco-algérienne, 20-22 juin 2006, Lyon, ENS LSH, 2007, http://ens-web3.ens-lsh.fr/colloque....

[1Didier Lavrut, « Rapatriés et politique à Nîmes et dans le Gars, 1962-1965 » (à paraître).

[2Journal Officiel de la République française (par la suite JORF), « Débats parlementaires », Sénat, séance du 12 juin 1987, p. 1778. Jean-Luc Bécart, sénateur du Pas-de-Calais affirmait ainsi que le parti communiste avait toujours lutté pour la paix et l’indépendance de l’Algérie, ce qui était un raccourci évident.

[3JORF, « Débats parlementaires », Assemblée nationale, séance du 2 décembre 1981, p. 4363. Ces propos étaient notamment tenus par le député Jean-Claude Gaudin.

[4JORF, « Débats parlementaires », Sénat, séance du 12 juin 1987, p. 1759.

[5Ibid., p. 1765.

[6JORF, « Débats parlementaires », Assemblée nationale, séance du 25 juin 1987, p. 3167.

[7JORF, « Débats parlementaires », Sénat, séance du 12 juin 1987, p. 1772.

[8JORF, « Débats parlementaires », Assemblée nationale, séance du 25 juin 1987, p. 3159.

[9JORF, « Débats parlementaires », Assemblée nationale, séance du 7 juillet 1987, p. 3720.

[10JORF, « Débats parlementaires », Assemblée nationale, séance du 11 juin 2004, p. 4823.

[11Ibid., p. 4828.

[12Ibid., p. 4839 et suiv.