Histoire coloniale et postcoloniale

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La plate-forme des historiens

mercredi 20 avril 2005, par la rédaction

[Première publication, le 20 avril 2005
mise à jour, le 18 juin 2005]

Les historiens contre une histoire officielle :
contre la loi du 23 février 2005 « portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés. »

Outre qu’elle constitue un acte législatif alors que les programmes d’enseignement qui y sont visés relèvent du domaine réglementaire, donc de l’exécutif, cette loi, en ses articles 1er et 4, a des implications sur l’exercice de notre métier : elle dénature les engagements scientifiques, pédagogiques, civiques, de notre discipline. Elle doit être abrogée car

• elle impose une histoire officielle, contraire à la mission des chercheurs et des enseignants.

Elle bafoue la liberté de pensée qui est au cœur de la laïcité ;

• en ne retenant que le « rôle positif » de la colonisation comme vérité officielle, elle impose un mensonge officiel sur des ignominies, sur le travail forcé, sur le racisme inhérent au fait colonial, sur des crimes qui purent aller jusqu’au massacre de masse, toutes vérités qui pèsent encore lourd sur le présent. Des victimes, l’historien doit parler de toutes, sans exclusives, et pas seulement de celles liées au processus d’indépendance des colonies ;

• elle rigidifie unilatéralement le divers historique. Au demeurant, jamais un historien digne de ce nom n’étudie un phénomène en fonction de son caractère téléologique, « positif » ou « négatif » ;

• c’est une loi de glaciation. Elle va à l’encontre des acquis de la recherche historique et des aspirations des derniers témoins de cette histoire qui souhaitent mettre fin aux entrechocs du passé pour engager des débats sereins. Une telle loi constitue un obstacle à une intégration paisible dans le respect des différences, et sans exclusives ;

• elle encourage ceux qui réactivent aujourd’hui les réflexes nationalistes et conforte, par contrecoup, ceux qui prônent l’enfermement communautaire des groupes disqualifiés, ainsi interdits de passé. Pour reprendre le mot de Jacques Berque, les uns et les autres sont unis comme le sont les nénuphars par leurs racines.

• elle est de nature à provoquer des violences dans certains départements d’outre-mer où le souvenir de l’esclavage, lequel fait partie du passé colonial français, est extrêmement vivace et douloureux, y compris au sein des jeunes générations.

Les historiens ont la responsabilité de promouvoir des recherches et un enseignement

• qui confèrent toute leur place à la colonisation et à l’immigration, processus contradictoires comme tous les phénomènes historiques. Leur fonction leur impose de ne rien cacher ni édulcorer : le processus colonial a été vécu par les colonisés souvent dans la douleur et la répulsion, mais aussi dans l’ouverture et l’attirance pour d’autres modèles de société ;

• qui rendent compte de la complexité de ces phénomènes. Ce travail doit être un travail inter-national, notamment dans le débat avec les historiens des sociétés impliquées. Il perdrait son sens s’il se figeait dans le repli nombriliste français ;

• qui s’assignent pour tâche l’explication des processus tendant vers un monde à la fois de plus en plus unifié et divisé ;

• qui veulent œuvrer pour une mondialisation ouverte, fraternelle, sublimant le passé, et où la pluralité soit source d’enrichissement, et non d’antagonismes hors de saison.

Défendre l’autonomie de l’histoire contre tous les mensonges officiels

« Il n’est pas admissible non plus que les historiens, même se posant en anticolonialistes intransigeants, restent muets sur les violences dont a été responsable le FLN militarisé, sur les massacres dont été victimes des populations rétives devant la loi des seigneurs de la guerre (massacre de la nuit rouge, 13 avril 1956, massacre de Melouza, 27 mai 1957...), sur les purges sanglantes qui ont décimé les wilâya(s), sans compter les sanglants affrontements au sommet de l’appareil. Et les massacres dont furent victimes les harkis et la fuite en panique des Européens d’Algérie sont des faits historiques, et ils ne doivent pas être laissés en pâture aux seuls groupes mémoriels affrontés et aux « historiens » idéologues. Le silence de ces « historiens » laisse le champ libre à l’exploitation du rôle de victime par ceux qui se prétendent leur porte parole. Il n’y a ni bonne ni mauvaise victime selon la couleur des idéologies. Ceci dit, environ les 4/5 des victimes algériennes de la guerre furent bien tuées par les forces françaises, le reste par le FLN/ALN. La guerre d’indépendance de l’Algérie fut sanglante et cruelle. Elle traumatisa et bouleversa dramatiquement le peuple algérien à une grande échelle... »

Claude Liauzu et Gilbert Meynier [1]


[1(Extrait de l’article Sétif, la guerre des mémoires.