Histoire coloniale et postcoloniale

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la "mission Marchand" - Fachoda

Loango, juin 1896 - Djibouti, mai 1899

lundi 11 octobre 2004, par la rédaction

Où deux grandes nations prétendument civilisées faillirent se jeter l’une contre l’autre pour la possession d’une région que les protagonistes avaient eux-mêmes décrite comme « un pays de marécages et de fièvres » (Robert Salisbury) ou « un pays peuplé par des singes et par des Noirs pires que des singes » (Gabriel Hanotaux).

Paris compte un monument injustement méconnu : un mur de pierre sculptée, de près de dix mètres de long, qui se dresse en face de feu le " Musée des Arts Africains et Océaniens " [1], Porte Dorée, à Paris (12e), en hommage à la "mission Congo-Nil" (1896-1899).

photo Dominique Hasselmann

Cette expédition militaire, également désignée comme "Mission Marchand", avait en fait débouché sur un fiasco retentissant : la "reculade de Fachoda" [2] en 1898.

À cette époque, l’Afrique, principal champ de l’expansion coloniale européenne du XIXe siècle, est le théâtre d’une concurrence féroce entre les États européens.
 [3]

Depuis qu’elle occupe l’Égypte, en 1882, l’Angleterre rêve de constituer à son profit un axe Nord-Sud Le Caire-Le Cap.
Le Premier ministre Robert Salisbury veut sécuriser l’Égypte en soumettant les contrées du Haut-Nil. En mars 1986, le général Kitchener reçoit la mission de conquérir le Soudan.

Marchand en colonel, commandant le 4ème Rima

De son côté, la France veut relier ses possessions de Dakar avec Djibouti, suivant un axe Ouest-Est. En 1896, elle décide d’envoyer une mission d’exploration en Afrique, baptisée Congo-Nil, sous les ordres du capitaine Jean-Baptiste Marchand [4] . Il s’agit, en se portant les premiers sur le Nil depuis les territoires d’Afrique occidentale sous contrôle français, de contester l’hégémonie britannique sur le grand fleuve et d’implanter au sud de l’Égypte un nouveau protectorat français.

Le capitaine Marchand a préparé l’expédition avec le plus grand soin. Il emporte 70 000 mètres de textile, 16 tonnes de perles vénitiennes, ...
pour séduire les chefs africains, et force alcools, foie gras,... pour les besoins des gradés. Au total 600 tonnes de matériel !

Avec huit gradés (dont un certain lieutenant Charles Mangin, futur concepteur de la Force noire), environ deux cent cinquante tirailleurs sénégalais et plusieurs milliers de porteurs, l’expédition doit traverser l’Afrique d’ouest en est.

Le 24 juillet 1896, ils partent de Loango, un poste français sur le littoral atlantique, au nord de l’estuaire du fleuve Congo. L’expédition remonte le Congo puis le Bahr-el-Ghazal avant d’arriver au Nil. Elle utilise un petit bateau à vapeur, le Faidherbe, pour remonter les rivières. Lorsque celles-ci ne sont pas navigables, il faut démonter le bateau et le transporter à dos d’homme !

Après un raid épique de 5 500 kilomètres, Marchand parvient à Fachoda le 10 juillet 1898, avec 120 tirailleurs et 8 officiers.

Tirailleurs sénégalais de l’expédition.
Officiers et sous-officiers.

L’affrontement

Partie le 18 mars 1898, une armée anglo-égyptienne de 20 000 hommes, conduite par Lord Kitchener, remonte le Nil. Après avoir vaincu les Soudanais le 2 septembre à Omdourman au terme d’une campagne brutale et meurtrière, Kitchener parvient à Fachoda le 18 septembre ; il y rencontre l’expédition française arrivée sur place trois mois plus tôt.

Kitchener réclame l’évacuation des Français. Marchand refuse. De part et d’autre de la Manche, le nationalisme se déchaîne. La France est alors en pleine Affaire Dreyfus, dont l’une des thématiques est la trahison nationale, et l’opinion publique appelle à en découdre avec l’ennemi héréditaire.

Mais, le rapport des forces est vraiment trop inégal. En novembre, soucieux d’éviter un conflit avec l’Angleterre, le gouvernement français donne l’ordre à Marchand de se retirer.

Un accord signé en 1899 entre les deux pays confirme le renoncement de la France à toute ambition sur la vallée du Nil.

Les historiens considèrent généralement que cette affaire permit le rapprochement politique de la France et l’Angleterre, qui aboutit à l’Entente Cordiale le 8 avril 1904. La France reconnaît la possession de l’Egypte par l’Angleterre, cette dernière appuie la France dans son entreprise de conquête du Maroc.

Mais l’épopée n’est pas terminée. En même temps qu’il recevait du Ministre des Colonies, l’ordre de quitter Fachoda, Marchand - nommé commandant - qui ne veut ni faire marche arrière comme un vaincu, ni descendre le Nil chez les Anglais comme un prisonnier, a reçu du gouvernement l’autorisation de poursuivre sa route vers l’est et Djibouti.

Le 16 mai 1899, presque 3 ans après avoir quitté la côte atlantique, la "Mission Congo-Nil" devenue la "Mission Marchand" atteint son second objectif, l’Océan Indien, réalisant ainsi la grande traversée Ouest-Est de l’Afrique.

Le retour en métropole fut triomphal : accueil grandiose au débarquement à Toulon ; délire au défilé du 14 juillet ; Marchand est devenu un héros national !


[1Ce bâtiment fut construit pour l’Exposition coloniale de 1931 organisée à la gloire de l’Empire français alors à son apogée.

[2Fachoda : aujourd’hui Kodok est une ville du Soudan, située sur la rive droite du Nil Blanc, à plus de 800 km au Sud de la capitale Khartoum.

[3Sur l’incident de Fachoda et les rivalités coloniales en Afrique, un ouvrage de référence : Le partage de l’Afrique 1880-1914 de Henri Wesseling.

[4Jean Baptiste MARCHAND (1863 - 1934). Il s’engage en 1883 à Toulon dans le 4e régiment d’infanterie de marine. En fevrier 1886, il est reçu à l’école de St Maixent. Il en sort sous-lieutenant en décembre 1887 et, après six mois au 1er régiment d’Infanterie de Marine, devient officier de tirailleurs sénégalais. L’essentiel de sa carrière devait dès lors de dérouler outre-mer, surtout en Afrique.
Lieutenant en janvier 1890. Il participe aux opérations de la conquête sous les ordres du colonel Archinard (prise de Segou et de Koniakri) contre le sultan Ahmadou.
Il est promu capitaine en décembre 1892, et colonel en 1902. Après un voyage d’études en Afrique du Nord, il est placé à la tête du 4e régiment d’infanterie de marine.
Marchand donne sa démission en mars 1904.
Revenu à la vie civile, il entame une carrière politique dans les rangs nationalistes - sans grands succès.
Il reprend du service dès le début de la première guerre mondiale.
En fevrier 1915 il est nommé général de brigade et général de division en avril 1917.