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la lente résurgence des massacres d’Algériens en octobre 1961, dans la mémoire collective française

lundi 10 octobre 2011, par la rédaction

D’après les historiens britanniques Jim House et Neil MacMaster, les massacres d’Algériens à Paris, en octobre 1961, constituent « dans toute l’histoire contemporaine de l’Europe occidentale, la répression d’État la plus violente et la plus meurtrière qu’ait jamais subie une manifestation de rue désarmée [1] ». Le nombre de victimes, morts ou disparus, n’est pas connu de façon précise, mais les historiens l’évaluent à plusieurs centaines.

En février 1962, les huit morts du métro Charonne provoqueront une mobilisation sans précédent des grands partis de gauche et des syndicats contre l’OAS, la police et les partisans de l’Algérie française. « C’est le plus sanglant affrontement entre policiers et manifestants depuis 1934 », titrera
en page 2 Le Monde du 10 février 1962 [2], témoignant ainsi de l’occultation des massacres des Algériens qui s’étaient déroulés quelques mois auparavant.

Un demi-million de personnes ont suivi les obsèques des victimes de Charonne, alors qu’aucune manifestation d’ampleur n’avait eu lieu après le 17 octobre 1961. « Les Français ont “choisi entre les morts” », dira avec un sentiment de malaise un témoin présent au défilé [3].

Ce n’est qu’à l’occasion du procès pour crimes contre l’humanité intenté à Maurice Papon, en octobre 1997 – l’ancien secrétaire général de la préfecture de la Gironde doit répondre de son rôle dans la déportation de 1690 Juifs en 1942 –, que l’ampleur du carnage d’octobre 1961 est portée à la connaissance du public, grâce au témoignage de l’historien Jean-Luc Einaudi. Un pas de plus est franchi en février 1999, lorsque Papon attaque Einaudi en diffamation au tribunal correctionnel de Paris. Les dépositions de quelques survivants sont confortées par le témoignage de deux conservateurs aux Archives de Paris en charge des archives judiciaires. Etablie de façon éclatante, la réalité des faits est alors reconnue par le substitut du procureur de la République, représentant de l’État. Il met en pleine lumière la spécificité des massacres d’octobre 1961 : il ne s’agissait pas d’un fait de guerre “ordinaire”, car les victimes n’étaient pas des combattants, mais des familles venues manifester pacifiquement !

Ces événements se sont déroulés il y a cinquante ans, et ils continuent à être souvent confondus avec ceux du métro Charonne. Mais on assiste à leur lente ré-émergence dans la mémoire collective française ; vous en trouverez ci-dessous une chronologie sommaire.

Il est temps que l’État français reconnaisse enfin sa responsabilité !
Il est vrai que, selon l’historien Pierre Vidal-Naquet, « ne pas parler de la guerre d’Algérie fait partie d’un patrimoine commun à la gauche et à la droite [4] ».

[Mis en ligne le 22 septembre 2011, mis à jour le 10 octobre]


Le préfet Maurice Papon.
  • 1972 : dans son livre La torture dans la République, Pierre Vidal-Naquet rappelle les massacres d’octobre 1961 : « Paris avait été en 1961, le théâtre d’un véritable pogrom [5] ».
  • 17 octobre 1980 : Libération consacre un dossier de plusieurs pages, rédigé par Georges Mattéi et Jean-Louis Péninou, intitulé : « Il y a 19 ans : un massacre raciste en plein Paris ».
  • 17 octobre 1981 : pour le vingtième anniversaire, Libération revient à la charge, suivi par Le Monde. Et, pour la première fois, les événements du 17 octobre 1961 sont évoqués à la télévision : Antenne 2 diffuse au journal télévisé de 20h un reportage de Marcel Trillat et Georges Mattéi, lancé en plateau par Patrick Poivre d’Arvor :

17 octobre 1981 : vingtième anniversaire de la rafle

Journal Télévisé de 20h, sur Antenne 2 (3min 58s)


Vingtième anniversaire de la manifestation FLN contre le couvre-feu à Paris, suivie d’une ratonnade policière qui fît 140 victimes parmi les Algériens. Des survivants racontent :
- le journaliste et photographe Georges Mattei,
- un maçon algérien rescapé après avoir été jeté dans la Seine avec 4 autres compagnons,
- Eugène Claudius-Petit critique la politique de couvre-feu mise en place à l’époque par le préfet Maurice Papon, et la compare à la politique de l’Occupation.

Le reportage de Marcel Trillat alterne témoignages, images et photographies d’archives.


  • janvier 1984 : parution du livre Meurtres pour mémoire de Didier Daeninckx.
  • 1985 : parution du livre Les ratonnades d’octobre - Un meurtre collectif à Paris en 1961 de Michel Levine.
  • 17 octobre 1985 : rassemblement au pont de la Tournelle, à l’initiative de SOS-Racisme.
  • 1990 : création de l’association Au nom de la mémoire par Samia Messaoudi et Mehdi Lallaoui.
  • 17 octobre 1990 : rassemblement, à l’appel du mouvement des Beurs civiques, d’environ 200 personnes au métro Charonne pour commémorer le massacre d’octobre 1961.
  • 1991 : parution de La bataille de Paris de Jean-Luc Einaudi.
    Le silence du fleuve livre d’Anne Tristan et film documentaire de Mehdi Lallaoui et Agnès Denis.
  • 17 octobre 1991 : manifestation à Paris à l’appel du MRAP, de la LDH, de l’UNEF, etc.
  • à partir de 1992 : un rassemblement a lieu le 17 octobre de chaque année au Pont Saint-Michel, à l’initiative du MRAP, de la LDH et de nombreuses associations.
  • 22 octobre 1997 : Libération publie un extrait des registres d’information du Parquet de Paris, une liste de 70 noms de victimes FMA - Français Musulmans d’Algérie – , tous marqués du tampon « MORT » et suivis de l’indication de la cause du décès : « homicide volontaire », et parfois de la précision « repêchage ». Des poursuites sont immédiatement engagées contre le conservateur qui a communiqué ce document.
  • octobre 1997 : témoignage de Jean Luc Einaudi devant la Cour d’Assises de de la Gironde lors du procès de Maurice Papon accusé de crime contre l’humanité pour son rôle à Bordeaux pendant l’Occupation : l’historien rappelle les crimes du 17 octobre et souligne la responsabilité de Maurice Papon.
Papon à Bordeaux, le 15 octobre 1997 (Riss, « Le procès Papon », Charlie hebdo, hors-série n° 6, avril 1998).

16 octobre 1997 : anniversaire de la rafle du 17 octobre 1961

Journal Télévisé de 20h, sur Antenne 2 (3min 20s)  [6]


Au procès de Bordeaux, des témoins évoquent l’attitude de Maurice Papon pendant la guerre d’Algérie et notamment lorsqu’il était préfet de police de Paris. Interviews :
- Mohamed Ouchik : « A ce moment-là, l’étau s’est resserré sur les Algériens. La police prenait des Algériens et les jettait dans la Seine ».
- Elie Kagan, photographe de presse : « Ils ont chargé... C’est la peur... Ils ont tiré et les autres foutaient le camp ». « Des tas de journaux ont refusé mes photos ».
- Joseph Gommenginger, ancien gardien de la paix, témoin des rafles : « Au fur et à mesure que les cars arrivaient, ils étaient déchargés manu militari, projetés à terre, frappés par une double haie de gardiens de la paix qui se disaient comité d’accueil. »
- Jean-Luc Einaudi : « Plus tard, dans la nuit, il s’est produit des événements plus tragiques puisque une cinquantaine d’Algériens ont été tués, alors que Maurice Papon était présent à la Préfecture. Tués, puis ensuite, leurs corps ont été jetés à la Seine. »".

  • Février 1997 : Maurice Papon, ancien préfet de police et ex-ministre de Valéry Giscard d’Estaing (1978 - 1981) porte plainte pour diffamation en février 1999, à propos d’un article où Jean-Luc Einaudi avait écrit : « En octobre 1961, il y eut à Paris un massacre perpétré par des forces de police agissant sous les ordres de Maurice Papon. »
  • 26 mars 1999 : au terme d’un procès qui a permis d’entendre de nombreux témoignages démontrant la matérialité des faits décrits par Jean-Luc Einaudi, le tribunal déboute Maurice Papon de ses demandes et reconnaît que la répression policière du 17 octobre 1961 peut être qualifiée de « massacre ».
Une déclaration de Maurice Papon, lors de son procès à Bordeaux (octobre 1997).

  • 17 octobre 2001 : inauguration par Bertrand Delanoë, maire de Paris, d’une plaque commémorative au pont Saint-Michel « A la mémoire des nombreux Algériens tués lors de la répression sanglante de la manifestation pacifique du 17 octobre 1961 ».
Le 17 octobre 2001, inauguration de la plaque sur le pont Saint-Michel
David Henry, © 2002, tous droits réservés

Éléments bibliographiques consultés

- Les graphismes sont extraits de Riss, Le procès Papon, Charlie hebdo, hors-série n° 6, avril 1998, pages 12 et 13 (« Monsieur Frey » désigne Roger Frey, alors ministre de l’Intérieur.)

- Mogniss H. Abdallah, Agence IM’media, « Le 17 octobre 1961 et les médias. De la couverture de l’histoire immédiate au “travail de mémoire” », in Hommes & Migrations, N°1228, novembre-décembre 2000.

- Olivier Le Cour Grandmaison (dir), Le 17 octobre. Un crime d’État à Paris, Éd. La Dispute, 2001, 288 pages.

- Marcel et Paulette Péju, Le 17 octobre des Algériens, inédit, préface et texte de Gilles Manceron La triple occultation d’un massacre, éditions La Découverte.

- Jean-Luc Einaudi, La Bataille de Paris, Seuil 1991, pages 275-276 ; Octobre 1961. Un massacre à Paris, éd. Fayard/Pluriel, 2010.

- Alain Dewerpe, Charonne 8 février 1962, Folio histoire, 2006.


[1Jim House et Neil MacMaster, Paris 1961, Les Algériens, la terreur d’État et la mémoire, Tallandier, Paris, 2008, 542 p, cité par Gilles Manceron, dans sa préface au livre de Marcel et Paulette Péju, Le 17 octobre des Algériens, éditions La Découverte.

[2Cité par Mogniss H. Abdallah, Agence IM’media, « Le 17 octobre 1961 et les médias. De la couverture de l’histoire immédiate au “travail de mémoire” », in Hommes & Migrations, N°1228, novembre-décembre 2000.
Nous devons à la vérité d’ajouter que le même 10 février, Pierre Viansson-Ponté écrivait en première page du Monde : « Seule est comparable à cette soirée du 8 février 1962 la journée du 14 juillet 1953 où, à la fin d’un défilé organisé par la CGT et le Parti communiste de la Bastille à la Nation, des musulmans qui réclamaient la libération de Messali Hadj se heurtèrent à la police : il y eut sept morts, dont six musulmans et cent cinquante blessés, dont la moitié parmi les policiers. Mais le sang musulman a coulé aussi sur le pavé de la capitale le 17 octobre dernier, sans que le nombre des victimes ait jamais pu être exactement connu. »

[3D’après Jean-Luc Einaudi, La Bataille de Paris, Seuil 1991, pages 275-276, cité par Mogniss H. Abdallah, Agence IM’media, « Le 17 octobre 1961 et les médias. De la couverture de l’histoire immédiate au “travail de mémoire” », in Hommes & Migrations, N°1228, novembre-décembre 2000.

[4Déclaration attribuée à Pierre Vidal-Naquet, qui a été reprise dans la presse algérienne en octobre 2010. Par exemple : « 17 octobre 1961, dissimulation d’un massacre. Témoignages accablants sur un passé refoulé.

[5Pierre Vidal-Naquet, La torture dans la République, Éditions de minuit 1972, Petite collection Maspéro, 1975 page 113.

[6Source : http://www.ina.fr///video/CAB971333....
D’autres extraits de journaux télévisés de 1996-1999 sont regroupés dans cette page.