Histoire coloniale et postcoloniale

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la guerre révolutionnaire et la tragédie des harkis, par Pierre Vidal-Naquet

mercredi 13 décembre 2006, par la rédaction

Un texte signé "Pierre Vidal-Naquet, secrétaire du comité Maurice Audin" publié dans Le Monde du 11-12 novembre 1962.

Protection, engagement, contrôle, c’est par ce « triptyque » que le colonel Argoud résumait l’enseignement de la « guerre révolutionnaire », dont il fut lui-même un des grands maîtres , et qui resta la doctrine officielle de l’armée française en Algérie, même après le départ des plus bruyants des colonels d’Alger.

Dans une note du 4 mars 1960, le général Crépin, qui était à la veille de succéder au général Challe, écrivait : « Le triptyque […], base de toute l’action de pacification, demeure toujours valable. » S’il n’est guère utile de revenir sur ce que fut en réalité la protection, il n’est pas mauvais de préciser une fois de plus le sens exact des mots « engagement » et « contrôle ». Dans une guerre dont l’enjeu était la conquête de la population musulmane, population dont il était chaque jour plus évident qu’elle souhaitait, dans sa grande majorité, son indépendance, il fallait que des musulmans servent d’auxiliaires aux pacificateurs, d’abord parce qu’on les « compromettait » ainsi à nos côtés en provoquant un engagement irréversible, ensuite parce qu’ils semblaient à même mieux que personne de contrôler et de détruire, par tous les moyens, l’appareil politique de la rébellion, l’Organisation politico-administrative (OPA) du FLN.

Les « bleus de chauffe » à Alger, la « force auxiliaire de police » à Paris, les « harkis » dans le bled, furent ainsi engagés aux côtés de l’armée. Certains ont pu agir par conviction ; les autres en revanche ont été recrutés par persuasion, par contrainte ou par force. Tantôt la vie sauve était promise à des rebelles faits prisonniers ; parfois jouait l’attrait qu’exerçait dans un pays misérable une solde relativement élevée ; dans certains cas, enfin, furent utilisées les rivalités de tribus et de clans. En fin de compte, les harkis et assimilés furent nombreux, plus de cent mille, et l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle, pourtant personnellement peu favorable aux techniques de la guerre révolutionnaire, ne diminua pas leur nombre. Il n’est aucun gouvernement français qui ne se soit publiquement réjoui de la mise en jeu d’une telle masse d’Algériens musulmans. Qu’ils aient ou non torturé, les harkis, par leur seule présence, inspiraient la terreur. Ceux qui ont pu voir Octobre à Paris se souviendront toujours du visage des témoins algériens quand ils prononcent ce nom détesté. Que cette terreur ait été un instrument de guerre qui seul pouvait à son tour maintenir les harkis dans l’obéissance à leurs chefs, il n’est pas permis d’en douter.

Dans un rapport officiel rédigé à la fin de mai 1961, un lieutenant chef de harka exposait que ses hommes « avaient été dès le début habitués à avoir toute liberté d’action après les accrochages » ; il expliquait aussi qu’au lendemain de l’interruption des opérations offensives (20 mai 1961), il ne put empêcher ses harkis de gagner le djebel qu’en les autorisant à exécuter six prisonniers. Une haine générale s’est ainsi accumulée contre les harkis, dont il eût été naïf de ne pas prévoir l’explosion et que les accords d’Évian, malgré l’amnistie qu’ils comportaient, pouvaient d’autant moins endiguer que, dans le bled, l’OPA, qui seule aurait pu assurer une transition relativement calme entre l’ancien et le nouveau régime, avait été précisément détruite, les cadres du peuple algérien exterminés, et que l’OAS régnait dans les grandes villes. Car c’est un fait qu’il serait vain et malhonnête de nier depuis le cessez-le-feu, dans le bled surtout, des harkis et aussi des femmes et des enfants ont été torturés, ont été massacrés dans des conditions souvent atroces par des soldats de l’ALN, par des villageois trop longtemps terrorisés (souvenons-nous de ce que fut la Libération, pour les miliciens précisément, dans certains villages du midi de la France), et aussi, et peut-être surtout, par ces éternels résistants du lendemain de la victoire, ceux qu’on appelle en Algérie les « Marsiens ». Dans le bled, sans que le gouvernement algérien puisse exercer de contrôle – on sait d’ailleurs à travers quelles crises il s’est installé au pouvoir –, des camps sommaires ont été créés – non sans doute partout car il est des régions d’Algérie qui semblent avoir échappé à la répression –, d’où des hommes ont été extraits pour être conduits à la torture et à une mort abjecte. Ce n’est pas par de tels procédés qu’une justice pourra s’installer en Algérie. Un Français ne s’adressera pas sans hésitation et difficulté aux autorités algériennes. Sans même évoquer sa propre histoire qui, des jacqueries aux massacres de septembre et à tant d’autres fourmille d’événements analogues, il sait que la campagne contre la torture elle-même n’a rencontré dans son pays qu’un écho et n’a probablement sauvé à peu près personne. Il faut cependant le dire, un peuple torturé, même dans les conditions difficiles que traverse l’Algérie, a plus qu’aucun autre le devoir de bannir la torture ; du gouvernement algérien, nombreux sont les Français, et nombreux aussi, nous en avons la certitude, les Algériens qui attendent qu’il mette la torture hors la loi.

Mais plus lourdes encore sont les responsabilités qui pèsent sur le gouvernement français. En enrôlant les harkis, en en faisant un instrument de la politique de répression, le gouvernement et l’armée ont compromis, pour l’instant irrémédiablement, ces hommes aux yeux de leurs compatriotes. Responsable des tortures et des assassinats dont ils ont été coupables, il est aussi responsable des tortures et des assassinats dont ils sont les victimes. Il n’a certes aucun droit de protester, car il a ordonné ou couvert les tortures et amnistié ses tortionnaires, mais il était, il est, de son devoir le plus élémentaire de protéger les hommes qu’il a engagés. Or il semble bien que ce n’est pas par hasard si les harkis sont si peu nombreux à s’être réfugiés en France ; des ordres ont été donnés pour éviter un afflux massif que l’économie française est pourtant en état de supporter ; en Algérie même, la protection des harkis semble laissée à l’initiative individuelle. Il y a là la continuation de la vieille attitude raciste et coloniale.

Les résistants algériens ont sans doute, le droit de mépriser les harkis et de les tenir pour des traîtres, le gouvernement français ne l’a pas. Et il est d’ailleurs trop évident que ces hommes, même ceux qui ont commis, sur ordre, des crimes, sont des victimes autant que des coupables, des victimes de l’ordre colonial et du mythe de l’Algérie française auquel certains ont pu croire. Nous ne nous faisons pas beaucoup d’illusions sur la portée de cet appel, mais ce scandale doit cesser. C’est en France que les anciens harkis et leurs familles peuvent être sauvés, c’est en France que pourront se trouver des militants algériens – moins marqués par la répression qu’en Algérie, malgré ce qu’ils ont subi, eux aussi – capables d’entreprendre là rééducation nécessaire. On a pu concevoir que les harkis risquaient de devenir une masse de manœuvre entre les mains d’officiers OAS ; cette crainte n’a plus guère de sens aujourd’hui. Et d’ailleurs, il appartient aux Français et aux Algériens de France, notamment aux militants ouvriers, de faire en sorte que cette crainte soit vaine. Les harkis n’ont en tout cas pas à payer pour nos fautes : bien qu’on tende aujourd’hui à l’oublier, la guerre d’Algérie a eu lieu.

Pierre Vidal-Naquet
secrétaire du comité Maurice Audin