Histoire coloniale et postcoloniale

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la guerre d’Algérie est finie - pour les harkis aussi

jeudi 29 septembre 2005, par la rédaction

Plus de quarante ans après, il est temps de tourner la page du sens infâmant donné au mot « harki ». Pour "mieux vivre ensemble", il faut, sur les deux rives de la Méditerranée, cesser d’en faire des boucs émissaires. Il faut redire que le système colonial et la guerre coloniale sont les responsables de l’existence des harkis. Ceux-ci n’ont, bien souvent, été que des victimes de la guerre d’Algérie.

Un article de Karim Kettani intitulé "Paradoxe : un ministre harki [Hamlaoui Mékachéra] renvoie une conseillère pour cause de parenté avec un collabo [Papon] " [1] avait attiré notre attention.

Certes, on peut comprendre que des associations de déportés se soient émues de la présence au sein du ministère de la mémoire d’une personne dont le grand-père a été condamné pour "complicité de crime contre l’humanité ". Mais nul n’est responsable des agissements de ses parents et grands-parents. Et Serge Klarsfeld a raison d’estimer que cette éviction relève d’"un cas de discrimination pure et simple ".

Cependant, puisque Karim Kettani insiste et nous cite dans un nouvel article [2], nous en profitons pour aborder ce qui nous paraît être le fond du problème. Nous sommes en effet choqués que le terme "harki " puisse continuer à être utilisé couramment de façon dépréciative et même comme une injure, en Algérie et en France.

Les harkis étaient les soldats de certaines unités supplétives autochtones recrutés par l’armée française pendant la guerre d’Algérie. Mais cette appellation recouvre une réalité complexe et hétérogène. Tous n’ont pas eu la possibilité de choisir : la violence française a été accompagnée d’enrôlements forcés, et la propagande de guerre a tiré parti de l’image de ce "loyalisme ".
 [3]

Comme l’écrit Mohamed Harbi, "Quand on analyse cette population harki, on est confronté à une réalité sociologique très hétérogène où on trouve essentiellement les classes les plus faibles de la population et les plus liées à la tradition et à la religion, des groupes de population pris entre deux feux et jouant le double jeu, ayant un membre de la famille dans l’ALN et un autre harki. Il y avait aussi des résistants de la première heure qui connurent, après leur arrestation, les pires tortures, ce qui explique certains abandons, enfin des déçus de la résistance. " [4]

Un ancien maquisard ou un sympathisant du FLN pouvait également devenir harki, pour des raisons que l’on pourrait qualifier d’absurdes. Dans un de ses livres
 [5], l’ethnologue Germaine Tillion a illustré ce cas par une histoire vraie. Dans un village de Grande Kabylie, elle raconte qu’un règlement de comptes a eu lieu sous couvert de ce qu’elle appelle les trois guerres : « un collecteur du FLN est dénoncé par un ennemi héréditaire ; traqué, puis « retourné », il accepte de se faire « harki ». Le voilà libre, avec une solde et un fusil. Sans traîner, il assassine celui qui l’a dénoncé, et ensuite, comme il se doit, la famille du mort se met à surveiller les allées et venues du harki. Elle le tue. A-t-elle tué un ancien FLN ou un ennemi du FLN ? Qui venge-t-elle ? L’ennemi d’un harki ou un agent de renseignement français ? »

Il faut que nous, les vivants, comprenions que cette guerre nous traverse tous, et qu’il est temps de "dire enfin que la guerre [d’Algérie] est finie" (Mohamed Harbi).


Fatima Besnaci-Lancou, présidente de l’association Harkis et droits de l’Homme,
François Nadiras, section toulonnaise de Ligue des droits de l’Homme.


Ce texte a été repris sur une page du site Minorités, précédé de commentaires de Karim Kettani : http://www.minorites.org/article.ph....


[2Dans http://www.minorites.org/article.ph...Karim ne s’adresse qu’à un des deux signataires car nous lui avions adressé ce texte avec une seule signature.

[3Fatima Besnaci-Lancou et Claude Liauzu, les harkis, prisonniers de la mémoire, Libération, 2 août 2005.

[4Mohamed Harbi, dire enfin que la guerre est finie, Le Monde, 4 mars 2003.

[5A la recherche du vrai et du juste, Paris, Le Seuil, 2001.