Histoire coloniale et postcoloniale

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la guerre d’Algérie à l’université

samedi 22 décembre 2007, par la rédaction

Il a beaucoup été question ces dernières années du retour de la question coloniale dans la société française, et du retard pris par les intellectuels français à affronter cette séquence d’histoire récente. Au cœur de cette fameuse question coloniale, existe comme on le sait le moment cruel de la guerre d’Algérie qui continue de provoquer des effets, des affrontements de mémoires, redoutables, à l’intérieur des sociétés.

Le retard se rattrape

par Benjamin Stora [1]

Mais précisément, depuis quelques années, une nouvelle génération d’historiens français arrive en force, et silencieusement, pour combler tous ces retards dans la connaissance de ces histoires coloniales. Au cours du dernier trimestre 2007, j’ai assisté, ou siégé, comme membre ou directeurs de thèse, dans … cinq jurys de thèses où il a été question de l’Algérie, et de la guerre livrée contre la présence française en Afrique du Nord.

Le premier a ouvrir le feu a été Jean-Pierre Peyroulou, avec une thèse soutenue à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) sur les événements terribles de Sétif et de Guelma. S’appuyant sur une grande documentation, en particulier les archives de police, il a montré en particulier comment s’est structuré tout un imaginaire de la peur conduisant aux terribles guerres entre les communautés de l’Algérie. Sa description des massacres de plusieurs centaines d’Algériens musulmans dans la seule ville de Guelma en mai-juin 1945 est saisissante, terrible, accablante.

Le mois suivant, en octobre, Tramor Quemeneur dans une grande thèse portant sur les refus de la guerre d’Algérie dans l’armée française nous livre un élément jamais révélé : près de … 15 000 jeunes Français ont été insoumis, déserteurs ou objecteurs de conscience pendant la guerre d’Algérie. C’est la même proportion de refus que celle des jeunes Américains pendant la guerre du Vietnam. L’étude longue et fouillée de Tramor Quemeneur — la thèse fait plus de 1000 pages et s’appuie sue une masse considérable déposées dans le service historique de l’armée française — lève un coin du voile sur cette jeunesse française que l’on croyait soumise ou indifférente dans la France des années 50, et qui ne se réveilla qu’en 1968 … Non, nous dit l’auteur, simplement cette « génération qui a dit non » n’a jamais trouvé de représentants politiques capables de porter sa voix et ses aspirations. Et dans une société emportée par la frénésie de la consommation, bien peu ont voulu écouter les paroles de ceux qui revenaient ou fuyaient les traumatismes d’une guerre sans nom.

En novembre 2007, à l’INALCO, c’est au tour de Malika Rahal, agrégée d’histoire, de nous donner une belle étude sur une formation algérienne peu connue, les partisans de Ferhat Abbas regroupés dans une Union démocratique du manifeste algérien (l’UDMA) et qui, de 1946 à 1956 ont cru à la possibilité d’une Algérie autonome et liée à la France. Ces nationalistes modérés, voulant une sorte d’indépendance dans une interdépendance, francophiles et attachés à la religion musulmane, ces républicains musulmans n’ont jamais réussi vraiment à faire entendre leurs voix. Coincés qu’ils étaient entre les ultras de l’Algérie française ne voulant jamais faire une quelconque concession aux Algériens musulmans, et les nationalistes purs et durs qui donneront naissance au FLN, prônant la seule culture arabo-musulmane. On connaît la suite, l’isolement dans la guerre, puis la mise à l’écart dans l’Algérie indépendante de ce courant démocratique.

Dans le mois de décembre 2007 qui s’achève, deux autres thèses ont été soutenues traitant de cette période de la guerre d’Algérie. Marie Muyl, à l’université de Paris 1 Sorbonne, a présenté un travail sur la mémoire des pieds-noirs. Les études d’histoire sur les mémoires des Européens devenus des « rapatriés » après 1962 sont rares, et c’est pourquoi ce travail est si précieux. L’auteure, en s’entretenant avec soixante témoins et acteurs, des pieds-noirs de tous âges et de toutes conditions sociales, a construit de véritables archives orales. On voit bien, derrière le flot de paroles blessées, cinquante ans après l’indépendance de l’Algérie, que le traumatisme n’est pas surmonté. La mémoire oscille entre nostalgie de la terre perdue, hostilité à l’égard des Algériens du FLN et ressentiment vis à vis des Français de métropole coupables de les avoir abandonnés. Et la question qui vient est celle de la transmission de cette mémoire : comment pourra-t-elle continuer de vivre en l’absence de passerelles avec l’Algérie d’aujourd’hui ? La voix des pieds-noirs, qui se perd dans le temps de l’avant 1962, ne peut-elle pas survivre en engageant le dialogue avec l’Algérie d’aujourd’hui ?

Enfin, cette semaine Nicolas Hubert a soutenu une thèse à l’université de St Quentin en Yvelines sur les éditeurs français pendant la guerre d’Algérie. Ce travail dessine un passionnant paysage intellectuel français des années 50, des éditions Maspéro aux éditions de la Table ronde, donc entre adversaires et partisans de l’indépendance algérienne, entre les éditions de Minuit et les éditions France Empire … Et l’on apprend que près de … 1000 ouvrages ont été publiés sur la guerre d’Algérie pendant la guerre elle-même, entre 1954 et 1962.

En trois mois donc cinq thèses ont été soutenues, avec des milliers de pages, des centaines de cartons d’archives consultés et des dizaines de personnes interrogées : ce n’est donc pas le travail des historiens qui fait défaut. Reste à donner les moyens institutionnels, universitaires à cette nouvelle génération de chercheurs pour que progresse la connaissance de l’histoire, et que s’atténuent les fantasmes et préjugés des uns sur les autres, d’une rive à l’autre de la Méditerranée.

Benjamin Stora

[1Référence : la chronique de Benjamin Stora, du 20 décembre 2007 à 11h54, sur France culture.
Benjamin Stora est professeur d’Histoire du Maghreb contemporain à l’INALCO.