Histoire coloniale et postcoloniale

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“la bataille d’Einaudi” par Fabrice Riceputi

samedi 19 septembre 2015, par la rédaction

Octobre 1997. Maurice Papon est enfin jugé pour son rôle actif, entre 1942 et 1944, dans la déportation de 1690 juifs de la Gironde vers Drancy, dernière étape avant Auschwitz. Lors de l’interrgatoire de l’accusé, Jean-Luc Einaudi est appelé à témoigner. A la barre, il affirme qu’il y avait eu, à Paris en octobre 1961, un massacre perpétré par des forces de police agissant sous les ordres de Maurice Papon alors préfet de police. L’écho médiatique et politique de cette déposition est considérable. On a « découvert » d’autres cadavres dans les placards de Papon. Des cadavres qui ne sont pas ceux de Vichy, mais de la République.

Fabrice Riceputi, né en 1958, enseigne l’histoire-géographie dans un quartier populaire de Besançon. Il anime le blog campvolant.com consacré à l’actualité des questions coloniales et postcoloniales. Il a mené un important travail de recherche pour écrire ce livre, dont les sources comprennent, notamment, des archives privées et des entretiens avec certains des protagonistes de « la bataille d’Einaudi ».

Le livre est en librairie à partir du 8 octobre 2015.

[Mis en ligne le 19 septembre 2015]


La Bataille d’Einaudi
Comment la mémoire du 17 octobre 1961 revint à la République
de Fabrice Riceputi, préface de Gilles Manceron, éd Le passager clandestin, octobre 2015, 240 p., 15 €
Ci-dessous, un extrait de l’introduction (pages 23 à 26) de La bataille d’Einaudi.


Pour reprendre l’expression d’un auteur britannique, la République
gaullienne, en commettant ce crime, puis en le niant, avait
fabriqué une « french memory’s bombe à retardement » [1]. Longtemps
restée enfouie dans les tréfonds de la société française, cette
bombe mémorielle explosa véritablement devant la cour d’assises
de Bordeaux, trente-six ans plus tard. Ce 16 octobre 1997, une
brèche s’est alors ouverte dans le mur de silence derrière lequel un
consensus national avait si longtemps relégué le drame.

Cette brèche ne s’est plus refermée. Au point, selon Henry
Rousso, que le 17 octobre 1961, date du massacre d’Algériens
pacifiques occulté durant trente ans, est devenu depuis les années
2000 une sorte de « métaphore métonymique » de la guerre
d’Algérie, « sale guerre » coloniale dont on dissimula les nombreux
crimes. Son abondante commémoration dans les media à chaque
anniversaire, une production très importante de livres et de films
d’histoire ou de fiction le prenant pour objet depuis les années
2000, font qu’après une longue « amnésie », on pourrait désormais
parler, selon lui, d’une « hypermnésie » [2] : l’événement longtemps
occulté aurait désormais une place pour ainsi dire disproportionnée
dans la mémoire collective.

Quoi qu’il en soit, ce retour fracassant doit sans conteste
beaucoup à un homme, Jean-Luc Einaudi. C’est ce combat pour
la connaissance historique et pour la reconnaissance politique
d’un crime raciste colonial d’État que ce livre entend retracer. Un
combat qui s’étendit sur trois décennies.

La fameuse déposition d’Einaudi à Bordeaux n’en fut que
l’épisode le plus connu. Commencé dès le milieu des années
1980, ce combat fut d’abord celui que Jean-Luc Einaudi mena en
solitaire pour parvenir à dresser le procès-verbal du massacre dans
La bataille de Paris. Il s’agissait en somme de redonner « un nom et
une adresse » à un crime d’État nié officiellement et devenu depuis
une sorte de rumeur mémorielle, un événement sans historien ni
histoire.

Puis survint la double confrontation judiciaire avec Maurice
Papon. Cette confrontation, Einaudi l’avait en quelque sorte lui-même
engagée dès la première page de son livre. Il avait en effet
conjointement dédié ce dernier à deux enfants victimes de ce
serviteur de l’État, l’une juive, Jeannette Griff, 9 ans, déportée en
1942 de Bordeaux à Drancy avant de l’être à Auschwitz [3],
l’autre « française musulmane d’Algérie », Fatima Bedar, 15 ans, noyée
dans le canal Saint-Denis en octobre 1961
 [4] Bien que seul le premier de ces deux crimes ait pu être jugé par la Cour d’asises de Bordeaux en 1997, le second fut finalement examiné lors d’un autre procès retentissant en 1999. Étrangement, c’est au cours de
ce procès intenté par Maurice Papon lui-même à Jean-Luc Einaudi
que la justice reconnut « un massacre ».

Mais, si c’est par lui que la France redécouvrit véritablement
le 17 octobre 1961, la bataille ne se réduisit pas, comme nous
le verrons, à ce mano a mano finalement victorieux avec l’ancien
préfet de police de Paris, qui fit les délices de la presse et personnifia
à l’excès le débat historique. Einaudi ne fut pas seulement celui
qui « défia Maurice Papon ». En effet, une fois défaite et ruinée la
version officielle de 1961, restait encore à faire plier la raison d’État
qui refusait la vérité. Il fallait notamment affronter la résistance
acharnée de l’appareil d’État lui-même à livrer ses archives. Le
combat pour obtenir leur ouverture sur le 17 octobre contribua
à une libération de la recherche sur la guerre d’Algérie. Mais la
même raison d’État fit deux victimes trop souvent oubliées : deux
archivistes, Philippe Grand et Brigitte Lainé. Ces deux là payèrent
chèrement un héroïsme bien ordinaire : le simple fait d’avoir, en
défense d’Einaudi face à Papon, témoigné de ce qu’ils savaient, en
tant qu’archivistes, devant la justice. Leur ahurissante « affaire » est
également racontée ici.

Enfin, la bataille d’Einaudi porta en elle une exigence politique
dont l’enjeu fut et est encore considérable. Elle touche à l’identité
même de la France d’hier, mais aussi d’aujourd’hui : celle d’une
reconnaissance officielle, d’une intégration à « l’histoire de France »
d’un massacre colonial et raciste hautement emblématique de ce
que fut la République coloniale. La France, selon une formule tant
de fois employée depuis les années 1990, allait-elle enfin « regarder
en face son passé colonial » et en tirer les leçons en s’attaquant à un
impensé colonial toujours à l’œuvre ?

Cette exigence heurtait de front un consensus français majeur,
formé dès la guerre d’Algérie entre les principales forces politiques
de la Ve République pour maintenir l’omerta, sur ce crime colonial-là
comme sur tous les autres. Ce pacte du silence ne fut rompu
qu’en 2012, le plus haut sommet de l’État admettant enfin, mais
du bout des lèvres, qu’« une tragédie » avait eu lieu le 17 octobre.
Einaudi considéra alors que son combat était largement victorieux.
L’« amnésie » proprement dite était bel et bien vaincue. Mais il
savait que si la République consentait désormais, contrainte et
forcée, à compatir à la « douleur des victimes » de certains crimes
coloniaux, elle s’arrêtait toujours, comme frappée d’aphasie, au
seuil de la vérité la plus difficile à admettre, celle des responsabilités
politiques.


[1Cette formule, titre d’un article de Richard J. Golsan (« Memory’s bombes à retardement. Maurice Papon, crimes against humanity and 17 october 1961 », Journal of European Studies, voL. 28, n° 109-110, 1998, p. 153-172) est citée dans Jim House et Neil MacMaster, Paris 1961. Les Algériens, la terreur d’État et la mémoire (Paris, Tallandier, 2008), remarquable
somme sur la répression de l’automne 1961 et son histoire mémorielle, abondamment utilisée pour écrire ce livre.

[2Henry Rousso, « Les raisins verts de la guerre d’Algérie », in Yves Michaud (dir.), La Guerre d’Algérie (1954-1962), Paris, Odile Jacob, 2004, p. 127-151.

[3Arrêtés en gare de Mont-de-Marsan le 18 août 1942, Jeannette Griff, ses trois jeunes frères et sa mère sont morts à Auschwitz le 9 septembre 1942 (voir site internet du MRAP des Landes : www.mrap-landes.org/spip.php ?article561).

[4Sur Fatima Bedar, voir Jean-Luc Einaudi, Octobre 1961. Un massacre à Paris, Arthème Fayard/Pluriel, 2011 (réed.), p. 471-474, ainsi que Didier Daenninckx, « Fatima pour mémoire », Mediapart, 22 septembre 2011 (www.mediapart.fr/journal/france/260911/fatima-pour-memoire-par-didier-daeninckx).