Histoire coloniale et postcoloniale

Nous contacter

Accueil > Roms et gens du voyage > le génocide des tsiganes > l’internement des tsiganes en France pendant la Seconde Guerre (...)

l’internement des tsiganes en France pendant la Seconde Guerre mondiale

mardi 9 mars 2010

En France, entre 1940 et 1946, de nombreuses familles tsiganes – 6000 à 6500 hommes, femmes, vieillards, enfants – furent internées dans des camps gérés par l’administration française.
Les livres d’histoire sont souvent silencieux sur ce versant sombre de l’histoire de notre pays, que Tony Gatlif rappelle dans son dernier film, Liberté.

Afin de faire connaître et reconnaître une histoire oubliée et de rendre hommage aux victimes et à leurs familles, un collectif d’associations a décidé de programmer en 2010 un événement intitulé Une mémoire française : Les Tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale, 1939-1946 [1].

Nous remercions Marie-Christine Hubert, co-auteure, avec Emmanuel Filhol, de Les Tsiganes en France : un sort à part 1939-1946 [2], de l’aide qu’elle a apportée à la mise au point de cette page.

Différents par leur mode de vie et par leur culture, les tsiganes ont de tous temps été discriminés, sinon persécutés, en Europe.

En Allemagne, la politique anti-tsigane a été intégrée à la politique raciale des nazis avec le second volet des décrets de Nuremberg qui visait les Juifs. Pour être considéré comme tsigane, il suffisait d’avoir un grand-parent dit « tsigane ». Des familles mixtes ont ainsi été visées par les stérilisations forcées, la détention en camps de concentration et, à partir de 1942, par l’ordre de Himmler de déportation vers Auschwitz-Birkenau, où fut créé un Zigeunerlager, lieu des expérimentations médicales criminelles menées par Mengele. Les derniers survivants furent gazés dans la nuit du 2 au 3 août 1944. Quelque 95% des 80 000 tsiganes vivant sur les territoires du Grand Reich ont été ainsi anéantis [3].

En France, une loi a imposé en 1912 une règlementation spécifique d’exception, instituant notamment un carnet anthropométrique d’identité, qui permettra une surveillance quotidienne de ceux que l’on appellera désormais les “nomades”. Ils ont été les premiers à subir un fichage administratif. Les pouvoirs de l’administration préfectorale furent encore renforcés par la loi du 3 août 1926, suivie du décret du 5 novembre 1926.

Le 6 avril 1940, un décret-loi interdit la circulation des nomades sur l’ensemble du territoire métropolitain et leur imposa « une résidence forcée sous la surveillance de la police et de la gendarmerie ». Mais sans attendre la mise en application de cette mesure sur tout le territoire, l’occupant allemand ordonnait le 4 octobre 1940 l’internement systématique des tsiganes. En fait, nombre d’entre eux y échappèrent... et tous les internés n’étaient pas des tsiganes. Il semble que les Allemands aient décidé de remettre à plus tard leur projet de déportation qui, dans une première étape, ne concernait pas la France, mais la victoire des Alliés ne leur en laissa pas le temps.

Les dernières familles internées n’ont pu quitter les camps qu’en mai 1946, après l’abrogation du décret d’avril 1940. Les familles libérées restèrent néanmoins soumises au “régime des nomades” qui n’a été abrogé qu’en 1969, remplacé par le régime du “carnet de circulation”, imposé aux Français désormais enregistrés comme “gens du voyage” et créant d’autres formes de discrimination légale, dont l’absence de carte d’identité et des restrictions au droit de vote [4].

Les Tsiganes en France, de 1939 à 1946

par Marie-Christine Hubert [5].


Dès les mois de septembre et octobre 1939, la circulation des nomades [6] est interdite dans plusieurs départements. En Indre-et-Loire, les nomades sont même expulsés. Le 6 avril 1940, un décret-loi interdit la circulation des nomades sur l’ensemble du territoire métropolitain pendant toute la durée de la guerre. Comme pendant la première guerre mondiale, ils sont soupçonnés d’espionnage.

Le ministère de l’Intérieur charge les préfets de les assigner à résidence en dehors des agglomérations mais à proximité d’une brigade de gendarmerie. L’invasion allemande ne permet pas l’application du décret dans tous les départements.

Les Tsiganes d’Alsace-Lorraine sont les premières victimes de l’Occupant qui les expulsent, dès juillet 1940, vers la zone libre où ils sont progressivement internés dans les camps d’Argelès-sur-Mer, Barcarès et Rivesaltes avant d’être transférés en novembre 1942 dans le camp de Saliers (Bouches-du-Rhône) spécialement créé par le gouvernement de Vichy pour l’internement des Tsiganes. En zone occupée, une ordonnance allemande du 4 octobre 1940 exige leur internement dans des camps administrés et surveillés par les autorités françaises. Dans chaque département, les préfets demandent à la gendarmerie de recenser puis de regrouper les nomades et de les surveiller.

La plupart des familles qui sont alors internées ont été assignées à résidence en avril 1940.
Dans un premier temps, les Tsiganes sont regroupés dans des lieux très hétéroclites : un château désaffecté, une carrière ou un ancien cinéma.
L’ordonnance allemande du 22 novembre 1940 interdisant l’exercice des professions ambulantes dans 21 départements de l’Ouest de la France permet l’arrestation de nouveaux nomades et forains que les Allemands assimilent aux Tsiganes contrairement aux autorités françaises.

Les Tsiganes circulant en Charente et Charente-Inférieure sont internés dans le camp des Alliers à Angoulême. Le 27 novembre, 201 nomades refoulés de la Seine-Inférieure se trouvent détenus à Linas-Montlhéry dans la Seine-et-Oise. Devant l’afflux des internés, les petits camps installés dans l’urgence et la précarité en octobre sont remplacés par des camps plus structurés. A la fin du mois de décembre 1940, environ 1700 nomades et forains étaient internés dans 10 camps.
Dans l’Est de la France, les Tsiganes subissent l’internement à partir du mois d’avril 1941.

A l’automne 1941, environ 3 200 personnes étaient internées dans 15 camps. Les plus importants se situent à Jargeau (Loiret), Poitiers (Vienne), Moisdon-la-Rivière (Loire-Atlantique) et Coudrecieux (Sarthe).
En novembre 1941, les Allemands décident de réorganiser l’ensemble des camps d’internement pour nomades - appellation officielle -, afin de réduire les frais de fonctionnement et pallier le manque de personnel de surveillance. Les internés sont transférés dans des camps à vocation régionale.
De nombreux forains obtiennent à cette occasion leur libération. Des familles sont libérées tout en étant assignées à résidence tandis que d’autres connaissent à nouveau la détention dans de nouveaux camps. Des Tsiganes ont ainsi connu 4 ou 5 camps d’internement. L’internement comme la libération dépendaient du bon vouloir des autorités françaises et allemandes. Il n’y avait pas de politique globale mais des décisions discrétionnaires.

Le plus grand camp d’internement pour nomades, le camp de Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire) entre en service le 8 novembre 1941. Ses internés proviennent de quatre camps. L’effectif le plus élevé est atteint le 18 août 1942 avec 1 018 internés.

Le camp de Montreil-Bellay en 1944 (source : Gavroche n° 150)

Les derniers Tsiganes ne furent libérés du camp des Alliers qu’à la fin du mois de mai 1946 lorsque le décret de cessation des hostilités abrogea le décret d’assignation à résidence auquel les autorités issues de la Libération se sont référées pour cautionner l’internement des nomades.

Environ 6 500 hommes, femmes et enfants ont été internés entre 1940 et 1946 dans 30 camps d’internement français en raison de leur appartenance réelle ou supposée au peuple tsigane.
Les familles ont vécu ces 6 années dans la plus grande précarité matérielle et morale.
Leur sort ne suscita que de l’indifférence tant de la part de la population française que des œuvres caritatives pourtant très présentes dans les camps d’internement. On ne reconnut aux Tsiganes que le droit d’être internés en famille, les hommes étant rarement séparés de leurs femmes et leurs enfants.

Cette sédentarisation forcée servit aux autorités françaises qui tentèrent de socialiser les Tsiganes.
Les adultes furent obligés de travailler pour des entreprises françaises mais aussi allemandes dans le cadre de l’organisation Todt ou le Service du Travail Obligatoire. On scolarisa les enfants, souvent dans l’enceinte même du camp. L’accent fut également mis sur leur éducation religieuse. Dans les cas les plus extrêmes, les enfants furent séparés de leurs parents et placés à l’Assistance Publique ou dans des institutions religieuses pour les extraire définitivement d’un milieu jugé pernicieux.

Lorsqu’ils étaient libérés, les Tsiganes se trouvaient en but au mieux à l’indifférence au pire à l’hostilité des populations. Ils regagnaient seuls et à pied le lieu où ils avaient été arrêtés en espérant retrouver leur roulotte et le peu de biens qu’ils possédaient. La plupart n’ont rien récupéré et durent recommencer leur vie à zéro. Nombre d’entre eux n’ont eu d’autre choix que de se sédentariser.

Bien que les Tsiganes de France aient échappé à l’Auschwitz Erlass du 16 décembre 1942 qui ordonnait la déportation à Auschwitz des Tsiganes du Grand Reich, un certain nombre connut les camps de concentration et d’extermination nazis. Des hommes furent déportés en Allemagne comme en 1943 depuis le camp de Poitiers après avoir été livrés aux Allemands par les autorités françaises qui pensaient ainsi remplir les quotas de travailleurs qu’exigeaient les autorités d’occupation dans le cadre du Service du Travail Obligatoire. Des familles furent raflées par les Allemands comme celles qui vivaient dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais.

Après la guerre, rares furent les Tsiganes qui ont obtenu une carte d’interné ou de déporté politique, les démarches administratives étant insurmontables pour des gens illettrés et plus méfiants que jamais envers l’Administration française. Ils n’ont ainsi reçu aucune indemnisation pour les années passées dans les camps français, ni même de compensation morale puisque cette réalité n’a laissé aucune trace dans la mémoire collective. Ce n’est que depuis quelques années que des historiens et des militants associatifs ont exhumé ces événements tragiques, et que des plaques commémoratives rappellent que des camps d’internement pour nomades ont existé en France.

Pour faire connaître et reconnaître une histoire oubliée ...

Une mémoire française : Les Tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale, 1939-1946

Un collectif d’associations a décidé de programmer en 2010 un événement intitulé « Une mémoire française : Les Tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale, 1939-1946 » visant à faire connaître et à faire reconnaître une histoire oubliée et à rendre hommage aux victimes et à leurs familles.

Il s’agit finalement de contribuer à un nécessaire et légitime devoir de mémoire. La participation des Gens du voyage est posée comme principe de ce projet. Un comité scientifique a été constitué, composé de Henriette Asséo, Emmanuel Filhol, Marie Christine Hubert, Alain Reyniers, Jacques Sigot). Le projet est parrainé par le cinéaste Tony Gatlif, et il est porté par un comité d’organisations [7].


[1Le site internet consacré à cet événement : http://www.memoires-tsiganes1939-19....

[2Marie-Christine Hubert et Emmanuel Filhol, Les Tsiganes en France : un sort à part 1939-1946, préface de Henriette Asséo, éd. Perrin, octobre 2009, 22 €.

[3Pour approfondir le sujet, voir « Le génocide tsigane en Europe » de Marie-Christine Hubert.

[4Concernant les discriminations légales dont les Gens du voyage continuent à être victimes, voir ces deux pages :

[5Reprise de l’Introduction des « Repères historiques » sur le site www.memoires-tsiganes1939-1946.fr.

[6Le nomadisme des Tsiganes a toujours été combattu par les autorités françaises qui l’ont identifié comme le principal obstacle à leur intégration dans la société française. La loi du 16 juillet 1912 sur l’exercice des professions ambulantes et la circulation des nomades a permis d’identifier et de surveiller les Tsiganes non sédentaires en les dotant d’une pièce d’identité spéciale, le carnet anthropométrique. Toutes les mesures anti-tsiganes qui ont été prises en France tant par les autorités françaises que par les autorités allemandes définissaient les Tsiganes comme les porteurs du carnet anthropométrique. Les Tsiganes sédentarisés et par conséquent non identifiés comme tels n’ont pas été inquiétés.

[7Le comité est constitué des associations suivantes : ANGVC (Association Nationale des Gens du Voyage Catholiques), ASNIT (Association Sociale Nationale Internationale Tzigane), FNASAT-Gens du voyage (Fédération Nationale des Associations Solidaires d’Action avec les Tsiganes et les Gens du voyage), LDH (Ligue des Droits de l’Homme), MRAP (Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples), Romani Art, UFAT (Union Française des Associations Tsiganes).

Le texte de la charte qui régit cet événement : http://www.ldh-france.org/Une-memoi...