Histoire coloniale et postcoloniale

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l’inauguration bien discrète d’une exposition sur les tirailleurs sénégalais

lundi 1er octobre 2007, par la rédaction

Samedi matin 22 septembre, au Musée du Chemin des Dames, a été inaugurée l’exposition « Dans la guerre des toubabs. Les tirailleurs sénégalais en 14-18 », consacrée aux soldats africains qui ont été lancés le 16 avril 1917 à l’assaut des crêtes du Chemin des Dames et aux milliers d’entre eux qui y ont perdu la vie. Voir sur ce
sujet, l’article d’Emmanuel Blanchard les tirailleurs, bras armé de la France coloniale.

Bizarrement, ni les historiens qui ont travaillé sur cette histoire, ni les associations concernées n’avaient été invités, et même les élus locaux du département les plus impliqués dans le travail de mémoire autour de la Grande Guerre comme le maire de Craonne n’ont été informés qu’au dernier moment. Comme si les autorités étaient désireuses que l’inauguration se fasse en catimini.

Notons, par ailleurs, que plusieurs médias avaient annoncé la présence à cette inauguration du président de la République, en particulier le quotidien gratuit Matin plus du vendredi 21 septembre, alors que Nicolas Sarkozy n’est pas venu. Cette annonce reposait-elle sur une information erronée ou révélerait-elle changement de programme ?

Matin plus, vendredi 21 sept. 2007, page 13.

Le fait est que l’inauguration a eu lieu sans Nicolas Sarkozy ni aucun ministre.


Le secrétaire d’Etat aux Anciens combattants, Alain Marleix, s’était pourtant déplacé à Fréjus, dans le Var, le 1er septembre 2007 pour présider une cérémonie toute militaire en l’honneur du 150e anniversaire de la création du corps des tirailleurs sénégalais alors qu’on peut penser que c’est surtout sur les lieux mêmes qui furent les champs de bataille de la Grande Guerre que le souvenir de ces sacrifices doit être entretenu et transmis aux jeunes et à toute la population.

La veille, l’Esplanade des tirailleurs africains avait été inaugurée à Fréjus [Var matin du 1er sept. 07]

En même temps, le 22 septembre, grâce au département de l’Aisne, était aussi inaugurée une sculpture monumentale intitulée « Constellation de la Douleur », de Christian Lapie, composée de neuf statues en bois brut calciné toute en longueur dressées vers le ciel. Commandée par le Conseil général afin de rendre hommage à ces milliers d’hommes venus des ex-territoires de l’Afrique Occidentale Française, enrôlés et précipités dans une guerre que se livraient alors les Européens, cette oeuvre pérennise désormais le souvenir du sacrifice des combattants noirs de 1914-1918.

La cérémonie était présidée par le Président du Conseil général de l’Aisne et le Préfet de l’Aisne. Seul Africain présent, l’attaché militaire de l’ambassade du Sénégal à Paris, alors que les tirailleurs venaient de tous les pays de l’AOF...

Un hommage musical par le saxophoniste Manu Dibango et la lecture du célèbre poème « Hosties Noires » de l’écrivain et chef d’Etat Léopold Sédar Senghor par le comédien et metteur en scène de la compagnie L’Echappée, Didier Perrier, ont ponctué la cérémonie.

Aux Tirailleurs Sénégalais morts pour la France

Voici le Soleil
Qui fait tendre la poitrine des vierges
Qui fait sourire sur les bancs verts les vieillards
Qui réveillerait les morts sous une terre maternelle.
J’entends le bruit des canons — est-ce d’Irun ?
On fleurit les tombes, on réchauffe le Soldat Inconnu.
Vous, mes frères obscurs, personne ne vous nomme.
On vous promet 500 000 de vos enfants à la gloire des futurs morts, on les remercie d’avance, futurs morts obscurs
Die schwarze Schande !

Ecoutez-moi, Tirailleurs Sénégalais, dans la solitude de la terre noire et de la mort
Dans votre solitude sans yeux, sans oreilles, plus que dans ma peau sombre au fond de la Province
Sans même la chaleur de vos camarades couchés tout contre vous, comme jadis dans la tranchée, jadis dans les palabres du village
Ecoutez-moi, tirailleurs à la peau noire, bien que sans oreilles et sans yeux dans votre triple enceinte de nuit.

Nous n’avons pas loué de pleureuses, pas même les larmes de vos femmes anciennes
Elles ne se rappellent que vos grands coups de colère, préférant l’ardeur des vivants.
Les plaintes des pleureuses trop claires
Trop vite asséchées les joues de vos femmes comme en saison sèche les torrents du Fouta
Les larmes les plus chaudes trop claires et trop vite bues au coin des lèvres oublieuses.

Nous vous apportons, écoutez-nous, nous qui épelions vos noms dans les mois que vous mourriez
Nous, dans ces jours de peur sans mémoire, vous apportons l’amitié de vos camarades d’âge.
Ah ! puissé-je un jour d’une voix couleur de braise, puissé-je chanter
L’amitié des camarades fervente comme des entrailles et délicate, forte comme des tendons.
Ecoutez-nous, morts étendus dans l’eau au profond des plaines du Nord et de l’Est.
Recevez le salut de vos camarades noirs, Tirailleurs Sénégalais
Morts pour la République

Leopold Sedar Senghor, Hosties noires, Tours 1938

Prévenu au dernier moment, le collège qui accueille les enfants de la commune de Craonne et des communes voisines et s’appelle « Collège Léopold-Sédar Senghor » a tenu à être présent. Il avait pourtant été baptisé ainsi en 1983, en la présence du président Senghor qui avait rendu hommage à cette occasion à ses « frères tirailleurs ». En trois jours, le principal du collège a organisé la venue d’une classe de Troisième dont les élèves avaient revêtu pour l’occasion un T-shirt avec « Amitié aux jeunes d’Afrique » et le dessin d’une main noire serrant une main blanche.

Noir destin sur le Chemin des Dames [1]

Au matin du 16 avril 1917, plus de 15 000 tirailleurs sénégalais s’élancent à l’assaut des crêtes du Chemin des Dames. Paralysés par le froid, ils sont fauchés par les mitrailleuses allemandes qui devaient être détruites au cours des bombardements qui ont précédé l’offensive. Dans la seule journée du 16 avril, plus de 1 400 « Sénégalais » meurent dans les combats pour la conquête du Mont des Singes, pour la prise des fermes de Moisy et d’Hurtebise ou sur les pentes d’Ailles… au total, plus de 6 000 tirailleurs sont tombés sur le Chemin des Dames.

1917 est l’année de l’engagement massif des tirailleurs sénégalais. Les pertes énormes depuis 1914 ont rendu indispensable le recours aux hommes des colonies d’Afrique-Occidentale Française (AOF). Plus de 50 000 ont été recrutés en 1915-1916, parfois sans ménagements, et au prix de milliers de morts et de centaines de villages incendiés, en particulier dans l’actuel Burkina Faso, provoquant ce que l’historien Marc Michel a appelé «  la plus grande révolte coloniale de l’Afrique noire française  ».

Le général Nivelle, qui a remplacé Joffre en décembre 1916 pour mener l’offensive qu’il présente comme décisive, accepte, dans une note signée de sa main, l’idée de « ne pas ménager le sang noir pour conserver un peu de blanc »... D’ailleurs Nivelle a confié la 6e Armée, celle qui doit entrer dans Laon au soir du 16 avril, au général Mangin. Celui-ci espère trouver au Chemin des Dames l’occasion de faire triompher définitivement ses idées sur la « Force noire », du titre du livre qu’il a publié en 1910. Mangin a donc placé « ses » Sénégalais aux deux ailes de son armée et les fait attaquer à la fois autour de Vauxaillon-Laffaux et autour de Paissy-Hurtebise.

« ne pas ménager le sang noir pour conserver un peu de blanc... »

20 bataillons, soit environ 15 000 hommes, sont rassemblés en première ligne. Ils ont passé les mois d’hiver dans les camps du Midi. Mais c’est un vrai temps d’hiver qu’ils trouvent en arrivant sur le front de l’Aisne ! Au moins 1 100 d’entre eux ont dû être évacués avant le 16 avril, victimes des intempéries, pour pneumonies ou engelures.

Lors des deux premiers jours de l’offensive, le 16 et le 17 avril, les bataillons de
tirailleurs sénégalais perdent souvent les trois quarts de leurs effectifs. Les officiers
et sous-officiers blancs ne sont pas épargnés. Ce qu’il reste des unités doit être relevé dès le 18 avril.
Le général Mangin a gagné au Chemin des Dames la réputation de « boucher » et
de « broyeur de Noirs » qui amène Nivelle à lui retirer, le 29 avril, le commandement
de la VIe Armée.

Ceux qu’on appelait les « tirailleurs sénégalais » pendant la guerre de 14-18 étaient en fait originaires de toute l’ancienne Afrique Occidentale Française, c’est-à-dire des Etats actuels suivants : Sénégal, Côte d’Ivoire, Bénin, Guinée, Mali, Burkina-Faso, Niger et Mauritanie. La plupart de ces territoires n’étaient soumis à l’autorité coloniale française que depuis moins de 30 ans. La conquête du Dahomey (actuel Bénin) ne remontait par exemple qu’à 1892-1893.

A quelques rares exceptions, ces hommes venus d’Afrique pour défendre la République ne jouissaient pas des droits civiques et ils comprenaient à peine le français.

le 2 avril 1917, le président de la République, Raymond POINCARE, et le général MANGIN passent en revue un régiment de tirailleurs sénégalais à Fismes dans la Marne.

Y’a bon ! [2]

« Mes frères noirs, en versant le même sang, vous gagnerez les mêmes droits que vos camarades français. »
1918, Blaise Diagne, député, commissaire de la République.

« …La France n’est pas seule ! … Elle a un vaste Empire derrière elle. »…
18 juin 1940, Charles de Gaulle

« Chair à canon », « Indigènes », « Oubliés de la Victoire, « Sans papiers, sans pensions », « La dette »… Toutes ces expressions, toutes ces revendications se mêlent quand il s’agit d’évoquer le destin des soldats d’outre-mer qui ont servi la France, en particulier les tirailleurs africains et malgaches. De nouveaux stéréotypes se mêlent à une histoire qui les avait accumulés. Autrefois objets de tous les fantasmes, des images dégradantes aux clichés patriotiques, héroïsés de manière presque caricaturale par la presse ou les fabricants de « souvenirs », diabolisés par la propagande allemande, les tirailleurs, qu’on appelait alors tous « Sénégalais », sont aujourd’hui inscrits dans tous les débats de société autour de l’immigration. Ils sont même source de tensions diplomatiques entre la France et ses anciennes colonies.

Lorsque Faidherbe crée les tirailleurs, au Sénégal en 1857, il recrute des soldats pour occuper le terrain tout en affirmant sa volonté d’affranchir les captifs que l’abolition de la traite négrière a laissés sans statuts sur les côtes d’Afrique. L’immense continent s’offrant bientôt aux appétits des explorateurs et des conquérants, ce sont des milliers d’hommes qu’il faut à tout prix enrôler. Comme sous l’Ancien Régime en Europe, les sergents recruteurs, Européens ou chefs locaux, sont peu scrupuleux sur les moyens d’y parvenir et lèvent des « volontaires forcés ». Cependant, la relative autonomie et le butin qui leur sont accordés en campagne finissent par attirer des soldats de métier dont les exploits font la fierté de leurs chefs militaires et fascinent l’opinion publique française, avide de récits exotiques et guerriers après la défaite de 1870. Inquiète de sa faiblesse démographique par rapport à l’Allemagne, la France sublime leur doctrine d’emploi en un mythe, celui de la Force noire. A l’origine développée par le lieutenant-colonel Charles Mangin dans La Force noire, un livre paru en 1910, l’idée vise à substituer les tirailleurs, une troupe légère et nombreuse, aux lourds effectifs européens maintenus outre-mer comme forces de souveraineté. Porté par le « lobby » colonial métropolitain et la presse, le projet conforte la certitude de disposer en Afrique noire, d’un inépuisable réservoir d’hommes et de ressources. Bons élèves de l’armée coloniale à qui la République assigne un rôle civilisateur et émancipateur, les tirailleurs participent largement à la « pacification » de leur continent.

Dès 1915, l’hécatombe des combattants, la guerre d’usure et l’extension des fronts poussent le gouvernement à solliciter son Empire.

Participant dès juillet 1940 aux campagnes de la Libération, une fois encore célébrés par la propagande de la France Libre et de la France Combattante à qui ils apportent ses premières victoires militaires et sa légitimité politique, les soldats africains sont soudainement retirés du front à l’automne 1944. Rapatriés en Afrique, ils ne trouvent pas la concrétisation des espoirs d ‘évolution qu’avait soulevés la conférence de Brazzaville en janvier 1944. Et ilsgarderont longtemps le souvenir de la mutinerie brutalement réprimée du camp de Tiaroye en décembre 1944. Cependant, ils s’engagent en grand nombre pour les guerres d’Indochine et d’Algérie, poussés comme beaucoup de leurs anciens par le goût de l’aventure, et l’attrait du métier. Rapidement rejetés de la mémoire collective française au lendemain des indépendances africaines de 1960, les tirailleurs font la Une à l’occasion de quelques commémorations officielles ou lors des débats sur l’immigration. Au « droit du sol » réclamé par les mouvements xénophobes, les jeunes générations africaines opposent le droit du sang versé par leurs aïeux…

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L’exposition intitulée « Dans la guerre des Toubabs – les Tirailleurs sénégalais en 14-18 », se trouve dans la Caverne du Dragon au Musée du Chemin des Dames. Réalisée par le Conseil général de l’Aisne, elle est ouverte du 22 septembre 2007 au 20 avril 2008.

De son côté, la LDH-région Picardie, en partenariat avec la Ligue de l’enseignement-région Picardie et Léo Lagrange-région Picardie, organise une journée de débats à Amiens le samedi 10 novembre 2007 dont une partie portera précisément sur la mémoire des tirailleurs africains

« Devoir de mémoire » : INDIGENES ET IMMIGRES EN TERRE PICARDE

Elle est déclinée en trois sous thèmes :

  1. du Chemin des Dames à Airaines ou le récit d’une discrimination post-mortem
  2. contraints à l’exil pour survivre ou le récit de100 ans de colonisation et 40 ans de pseudo-indépendance
  3. sans papiers mais pas sans droits

Contact 06 84 72 79 94 - ldhpicardie@orange.fr.


[1Source : la plaquette de présentation de l’exposition : http://www.aisne.com/photos_ftp/act....

[2Extraits de La Force noire, Eric Deroo et Antoine Champeaux, éditions Tallandier.