Histoire coloniale et postcoloniale

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l’appel des 19 historiens : “Liberté pour l’histoire !”

lundi 9 janvier 2006, par la rédaction

Une pétition signée par 19 historiens demande l’abrogation des articles de loi contraignant la recherche et l’enseignement de cette discipline. [1]

Cette pétition qui ne correspond pas aux positions de la LDH est publiée ci-dessous à titre d’information

[Première mise en ligne le 9 janvier 2006,
mise à jour le 29 janvier 2006]

Emus par les interventions politiques de plus en plus fréquentes dans l’appréciation des événements du passé et par les procédures judiciaires touchant des historiens et des penseurs, nous tenons à rappeler les principes suivants :

  • L’histoire n’est pas une religion. L’historien n’accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous. Il peut être dérangeant.
  • L’histoire n’est pas la morale. L’historien n’a pas pour rôle d’exalter ou de condamner, il explique.
  • L’histoire n’est pas l’esclave de l’actualité. L’historien ne plaque pas sur le passé des schémas idéologiques contemporains et n’introduit pas dans les événements d’autrefois la sensibilité d’aujourd’hui.
  • L’histoire n’est pas la mémoire. L’historien, dans une démarche scientifique, recueille les souvenirs des hommes, les compare entre eux, les confronte aux documents, aux objets, aux traces, et établit les faits. L’histoire tient compte de la mémoire, elle ne s’y réduit pas.
  • L’histoire n’est pas un objet juridique. Dans un Etat libre, il n’appartient ni au Parlement ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique. La politique de l’Etat, même animée des meilleures intentions, n’est pas la politique de l’histoire.

C’est en violation de ces principes que des articles de lois successives ­ notamment lois du 13 juillet 1990, du 29 janvier 2001, du 21 mai 2001, du 23 février 2005 ­ ont restreint la liberté de l’historien, lui ont dit, sous peine de sanctions, ce qu’il doit chercher et ce qu’il doit trouver, lui ont prescrit des méthodes et posé des limites.

Nous demandons l’abrogation de ces dispositions législatives indignes d’un régime démocratique.

Jean-Pierre Azéma, Elisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Françoise Chandernagor, Alain Decaux, Marc Ferro, Jacques Julliard, Jean Leclant, Pierre Milza, Pierre Nora, Mona Ozouf, Jean-Claude Perrot, Antoine Prost, René Rémond, Maurice Vaïsse, Jean-Pierre Vernant, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet et Michel Winock

Les historiens demandent l’abrogation de certains des articles des lois suivantes

  • la loi du 13 juillet 1990 tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe (plus connue sous le nom de loi Gayssot),
  • la loi du 29 janvier 2001 relative à la reconnaissance du génocide arménien de 1915,
  • la loi du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité (dite loi Taubira)
  • la loi du 23 février 2005 sur les rapatriés dont l’article 4 dispose que "les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord".

___________________________

La pétition "Liberté pour l’histoire !" lancée à la mi-décembre et demandant l’abrogation d’un certain nombre d’articles de loi "indignes d’un régime démocratique" a été signée par 444 universitaires à la date du 10 janvier 2006, a indiqué mardi à l’AFP l’historien Jean-Pierre Azéma.

Aux 19 premières signatures, notamment d’Elisabeth Badinter, Marc Ferro, Jacques Julliard, Pierre Nora, Mona Ozouf, Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet se sont ajoutées celles d’autres enseignants-chercheurs, français et étrangers.
Parmi ces derniers, Elie Barnavi et Saul Friedlander, professeurs à l’université de Tel-Aviv mais aussi en France, Claude Mossé, Jacques Le Goff, Emmanuel Leroy Ladurie ou encore Marcel Gauchet, Esther Benbassa et Jean-Christophe Attias.

Fin janvier 2006, le même groupe d’historiens diffusait le communiqué suivant :

COMMUNIQUE

La connaissance historique est une exigence démocratique

Refusant d’entrer dans des polémiques stériles, les signataires de l’Appel "Liberté pour l’histoire", tiennent cependant à affirmer que, contrairement à des allégations récentes, aucun d’entre eux n’a jamais prétendu que l’histoire était la propriété exclusive des historiens. Bien au contraire. René Rémond, Président de l’association « Liberté pour l’histoire », vient de souligner, dans le dernier numéro de L’Histoire, que cet Appel « demande la liberté pour l’histoire : pas pour les historiens ». L’histoire ne leur appartient pas : pas plus qu’aux politiques. Les mémoires sont plurielles, fragmentées, le plus souvent passionnelles et partisanes. L’histoire, elle, est critique et laïque : elle est le bien de tous. C’est précisément pour préserver la liberté d’expression et garantir le droit pour tous d’accéder à la connaissance des acquis historiques résultant d’un travail scientifique libéré du poids des circonstances, que les signataires s’élèvent contre la proclamation de vérités officielles, indignes d’un régime démocratique. Qu’ils soient chercheurs, enseignants, les historiens exercent une fonction dont ils savent qu’elle leur crée plus de responsabilités que de droits. Aussi les motivations des signataires ne sont-elles nullement corporatistes. S’ils ont rappelé que ce n’était pas aux parlementaires d’établir la vérité en histoire, c’est par référence à une règle juridique imposée par la constitution, à un impératif scientifique de recherche critique et à une exigence civique.

Pour l’heure, les signataires de l’Appel "Liberté pour l’histoire" (qui a reçu à ce jour l’assentiment de près de 600 enseignants-chercheurs et chercheurs, français et étrangers) prennent note de la décision du Président de la République de saisir le Conseil constitutionnel en vue du déclassement d’un alinéa de l’article 4 de la loi du 23 février 2005 (et non de l’article entier comme il est écrit un peu partout). Cette abrogation vraisemblable les incite à poursuivre leur action en vue de :

  1. Proposer, dans les jours qui viennent, des modifications dans la rédaction d’autres articles des lois du 13 juillet 1990, du 29 janvier 2001, du 21 mai 2001, du 23 février 2005 ;
  2. Organiser de manière concrète, notamment par la création de l’association « Liberté pour l’histoire », la défense des enseignants d’histoire qui pourraient être les victimes d’incriminations sur la base des dites lois ou qui le sont comme aujourd’hui Olivier Pétré-Grenouilleau, universitaire, auteur rigoureux des Traites négrières, assigné pour « révisionnisme », puis pour « diffamation raciale et apologie de crime contre l’humanité », au titre de la loi du 21 mai 2001 ;
  3. Rappeler que s’il appartient traditionnellement au Parlement et au Gouvernement de décider des commémorations, célébrations ou indemnisations, il n’est pas de la compétence du Parlement de voter des lois qui voudraient dire une quelconque vérité historique officielle, et d’établir de fait, à travers l’appareil judiciaire, un contrôle sur l’écriture, voire sur l’enseignement, à tous les niveaux, de l’histoire.

Le 29 janvier 2006


[1Appel paru dans Libération le 13 décembre 2005.