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l’Espagne et son passé franquiste

mercredi 2 août 2006, par la rédaction

Il y a soixante-dix ans, le 18 juillet 1936, le général Franco prenait la tête d’un soulèvement nationaliste contre la République espagnole, plongeant le pays dans une guerre civile de trois ans qui s’acheva par la défaite des républicains. Il instaura alors un régime autoritaire et corporatiste assez semblable à celui de Mussolini.
Sa disparition en novembre 1975, permit au pays de retrouver le chemin de la démocratie. Le gouvernement espagnol de José Luis Zapatero vient d’adopter un projet de loi visant à réhabiliter la mémoire des victimes de la guerre civile et de la dictature franquiste. Selon de récents sondages, une majorité d’Espagnols approuveraient ce projet. Mais 30 % jugeraient encore aujourd’hui légitime le putsch militaire qui a mené en 1936 le général Franco au pouvoir.

Ci-dessous, une présentation du contexte, d’après un article d’El Païs, suivie de deux articles parus dans Le Monde du 30 juillet 2006.

A Santa Brigida (Canaries) le 21 juin 2006 ( © Jose Carlos Guerra )

Il est temps de se souvenir des victimes du franquisme [1]

Il y a soixante-dix ans, le 18 juillet 1936, Franco et d’autres militaires accomplissaient un coup d’Etat contre la République espagnole, plongeant le pays dans une guerre civile de trois ans qui s’acheva par la défaite des républicains. C’est la mort du dictateur espagnol, en 1975, qui sonna le glas du régime fasciste, rappelle El País. Pour le quotidien national espagnol, la transition fut une réussite, comme en témoigne la trentaine d’années de démocratie qui a suivi. Une transition fondée sur une amnistie des crimes commis par les républicains comme par les franquistes. « Il s’agissait alors de regarder vers le futur et le souvenir de la guerre civile fonctionnait comme un moteur éthique de la transition : plus jamais ça. La peur et la prudence ont fait que l’amnistie s’est doublée d’une amnésie », commente El País.

« Si, à l’époque, l’amnésie a pu constituer une solution de survie, aujourd’hui, la mémoire est une question de loyauté et de reconnaissance réciproque. C’est pourquoi il est raisonnable que cet anniversaire coïncide avec une volonté de parler du passé : par respect pour ceux qui y ont participé et pour les générations actuelles », estime le quotidien.

A l’instar de l’opinion publique espagnole, El País se montre favorable à une loi de la mémoire historique comme celle que prépare le gouvernement espagnol. Les victimes des républicains ont été l’objet de toutes sortes de reconnaissances sous le régime de Franco, alors que les victimes du franquisme n’ont jamais rien obtenu. « L’heure est venue de réparer cette asymétrie et de le faire selon le principe de réconciliation. » Et le journal de mettre en garde contre « les confusions : l’Histoire est pour les historiens et non pour les politiques. Mais la mémoire appartient aux citoyens. »

La loi espagnole et les victimes du franquisme

Juan Rodríguez Losano, capitaine de l’armée espagnole, fut fusillé le 18 août 1936, à León, pour être demeuré fidèle à la République. Dans la lettre qu’il laissa à sa famille, il demandait que, "quand il sera opportun, on défende son nom et on proclame qu’il ne fut pas un traître à sa patrie et que son credo fut toujours un désir infini de paix, l’amour du bien et le progrès social pour les humbles".

Son petit-fils, José Luis Rodríguez Zapatero, qui avait conclu son discours d’investiture en faisant sien le credo du capitaine, a ouvert la porte à la réalisation du dernier voeu de son grand-père. Le conseil des ministres a approuvé, vendredi 28 juillet, un projet de loi visant à réhabiliter la mémoire des victimes de la guerre civile et de la dictature de Francisco Franco. Bientôt, les fusillés, les emprisonnés, les exilés et les condamnés aux travaux forcés pourront être officiellement rétablis dans leur honneur.

De quoi s’agit-il ? Depuis quelques années, plusieurs associations militent pour la réhabilitation de la mémoire des victimes du camp républicain. Ce mouvement se bat contre l’une des conséquences du pacte d’oubli conclu lors de la transition. Après la mort de Franco, le 20 novembre 1975, pour favoriser l’installation de la démocratie, toutes les forces politiques étaient convenues de tourner le dos aux affrontements du passé, accord scellé par une loi d’amnistie pour les crimes commis durant cette période.

Cet accord de principe n’est pas en cause, mais des héritiers des républicains demandent, depuis cinq ou six ans, que l’on rende enfin justice aux très nombreuses victimes abandonnées à l’oubli public par l’Espagne officielle. Les franquistes, font-ils valoir, ont eu quarante ans pour réhabiliter les victimes des exactions commises par les républicains, en dédommageant les vivants et en honorant les morts.

Les républicains, persécutés pour être demeurés fidèles au régime légal, eux, n’ont rien eu de tout cela - si ce n’est, au fil du temps, des mesures financières concernant, par exemple, le calcul des pensions de retraite, de veuvage ou pour les orphelins - et ils attendent toujours d’être rétablis dans leurs droits et leur dignité.

C’est ainsi que des descendants de républicains fusillés et enterrés à la hâte dans des fosses communes dont on ne sait pas où elles se trouvent exactement, ayant entrepris de retrouver ces corps, de les identifier et de les exhumer pour leur donner une sépulture digne, ont dû se débrouiller tout seuls, sans financement ni aide publique d’aucune sorte. Quelque 500 cadavres ont pu être retrouvés ces cinq dernières années, mais les associations évaluent à 30 000 le nombre de corps qui attendraient encore dans les fossés et les champs.

Ces "disparus" font partie des quelque 100 000 personnes assassinées, pendant la guerre, par le camp franquiste. "Ceux-là ont été fusillés sur place, sommairement, sans le moindre jugement, pour la plupart avant l’été 1937 ou lors de la chute de Madrid ou de Barcelone", explique Julián Casanova, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Saragosse. Le projet de loi demande aux administrations régionales et locales d’aider les familles qui veulent les exhumer. Cette disposition pourra d’ailleurs intéresser des descendants de victimes d’exactions commises par le côté républicain, puisque le texte leur est aussi ouvert. On estime à 50 000 le nombre de tués par le camp républicain.

En revanche, le gouvernement a refusé de souscrire à la principale demande des associations : l’annulation des jugements sommaires prononcés par les tribunaux militaires mis en place, surtout à partir de l’été 1937, par le régime franquiste, et qui étaient loin de respecter les règles d’une justice équitable. "Au total, et encore après la guerre, ils seront à l’origine de 50 000 condamnations à mort exécutées", rappelle M. Casanova. Ces tribunaux ont aussi envoyé d’innombrables Espagnols aux travaux forcés, dans des camps ou dans des prisons, dans des conditions souvent épouvantables. "Beaucoup sont morts dans les prisons du fait des épidémies et des mauvais traitements", explique l’historien. En outre, "les tribunaux franquistes ont prononcé nombre de confiscations de biens et d’expropriations", rappelle M. Casanova.

La justice a jusqu’ici systématiquement refusé la révision de ces conseils de guerre. "D’autres pays sont pourtant revenus sur des procès du passé, comme l’Allemagne", proteste l’avocat Fernando Magán, engagé dans des procédures. Mais le gouvernement n’a pas voulu aller dans ce sens. Il met en avant l’autorité de la chose jugée pour refuser d’annuler ou de réviser ces jugements sommaires. A la place, le projet de loi institue un mécanisme de réhabilitation individuelle à la demande des victimes ou de leurs familles. Celles-ci pourront, pendant un an, formuler leur demande auprès d’une commission interministérielle, qui fera les recherches nécessaires. Le dossier sera ensuite transmis à un conseil élu par une majorité de 3/5 du Congrès. L’avis de réhabilitation, purement symbolique, sera ensuite publié au Journal officiel.

Le gouvernement fait droit partiellement à une autre demande des "républicains" : la suppression des plaques, monuments, symboles ou toponymes liés au franquisme, encore présents dans de nombreuses communes. Le texte est impératif pour les lieux et bâtiments qui relèvent de la compétence de l’Etat et formule une simple recommandation aux collectivités locales. L’Eglise, dont les lieux de cultes comportent très souvent des hommages à ceux qui sont "tombés pour Dieu et pour l’Espagne", est laissée à son libre arbitre.

La Valle de los caidos, avec sa croix de pierre de 150 mètres de haut, est le lieu de sépulture de Franco et de Primo de Rivera, fondateur de la Phalange.

Quant au "Valle de los Caídos", lieu de mémoire par excellence du franquisme, au nord-est de Madrid, où sont enterrés le caudillo et José Antonio Primo de Rivera, fondateur de la Phalange, il sera conservé mais il devra honorer la mémoire de toutes les victimes. La basilique est maintenue mais on ne pourra plus y exalter la guerre civile ou ses protagonistes. En clair, le 20 novembre, jour anniversaire de la mort de Franco, on ne pourra plus commémorer l’événement bras tendu ou en chantant Cara al sol, l’hymne des phalangistes.

Cécile Chambraud [2]

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José Luis Zapatero présente un projet de loi sur les victimes de la dictature

Le sujet est tellement sensible que José Luis Rodríguez Zapatero a préféré lui donner un autre nom. Au lieu d’une loi sur la "mémoire historique", par quoi il était convenu de désigner le projet en préparation, le conseil des ministres a adopté, vendredi 29 juillet, un "projet de loi sur la reconnaissance et l’extension de droits et l’établissement de mesures en faveur des personnes ayant souffert de persécutions ou de violences pendant la guerre civile ou la dictature".

Le texte serait en quelque sorte essentiellement d’ordre administratif. D’histoire, donc, il ne serait pas question, car écrire l’histoire est l’affaire des historiens et non des gouvernements, explique-t-on à la Moncloa (siège du gouvernement). Pourtant, c’est bien parce qu’il plonge au coeur d’une histoire redevenue brûlante, soixante-dix ans après le soulèvement militaire à l’origine de la catastrophe, que la tempête qui guettait le projet, en gestation depuis deux ans, s’est aussitôt déclenchée. Présentant le texte à la presse, vendredi 28 juillet, la numéro deux du gouvernement, Maria Teresa Fernández de la Vega, a assuré qu’il a été rédigé dans un esprit "de concorde et de conciliation", dans le but "d’aider à cicatriser sans rouvrir, à rapprocher sans diviser, pour permettre de refermer, honorablement pour tous, un chapitre tragique de l’histoire". A l’évidence, ces efforts n’ont pas produits leurs effets dans l’immédiat. Car le projet s’est attiré des critiques sur deux fronts.

L’opposition conservatrice accuse M. Zapatero de vouloir se servir de l’histoire dans un but partisan. Il chercherait à réduire un moment historique à "une histoire de bons et de méchants" pour faire "apparaître le Parti populaire (PP) comme franquiste et antidémocratique" et l’isoler, avait accusé, jeudi, la présidente de la région de Madrid, Esperanza Aguirre. Reprenant un reproche récurrent de son camp, le chef de file parlementaire du PP, Eduardo Zaplana, a attribué à M. Zapatero l’ambition de "dynamiter" la transition pour renouer avec "l’hostilité des uns contre les autres".

Pour le Parti populaire, la transition est la matrice de la démocratie espagnole. Ses députés s’étaient opposés, en avril, au vote d’une proposition de loi qui qualifiait la seconde République, proclamée le 14 avril 1931, comme "le premier régime réellement démocratique" du pays. Vendredi, le président du PP, Mariano Rajoy, a affirmé que légiférer sur cette période est "une énorme erreur". "L’Espagne doit regarder vers le futur et résoudre les problèmes qui importent vraiment aux gens, et l’immense majorité des Espagnols ne veulent pas réviser l’histoire ni recommencer à parler de la République ou de Franco", a-t-il assuré.

A l’opposé de l’axe politique, les partis qui relayaient le plus activement les demandes des associations de défense des victimes du franquisme ont, avec des mots très durs, accusé le gouvernement de les avoir trahies en refusant d’annuler les sentences des tribunaux militaires.

Les indépendantistes républicains catalans, membres de la majorité parlementaire, ont pêle-mêle accusé M. Zapatero de "trahir ses morts", de "tromperie", de "cynisme". Ils veulent obtenir l’annulation de la condamnation à mort de l’ancien président du gouvernement catalan Lluis Companys, "jugé" en 1940 par un conseil de guerre qui dura 55 minutes, condamné à mort et fusillé dans les 24 heures, le 15 octobre, dans la forteresse de Montjuich. Ils ont annoncé qu’ils défendront un contre-projet au Parlement.

Tel quel, le texte du gouvernement aura aussi du mal à obtenir le soutien des ex-communistes, également dans la majorité parlementaire, qui ont regretté "une occasion perdue" et un projet "décaféiné". Les associations de défense de la mémoire républicaine se sont aussi dites déçues par un texte qui n’annule pas les jugements et qui ne finance pas les exhumations et la recherche des fosses communes.

Cécile Chambraud[[<2>


[1Source : Courrier international du 18 juillet 2006. La version originale (en espagnol) du texte d’El Païs est accessible sur Internet : 70 años después
.

[2Le Monde du 30 juillet 2006.