Histoire coloniale et postcoloniale

Nous contacter

Accueil > après les empires coloniaux > Turquie > « je partage les sentiments et les peines de mes sœurs et frères arméniens et (...)

« je partage les sentiments et les peines de mes sœurs et frères arméniens et je leur demande pardon... »

mercredi 25 février 2009, par la rédaction

« 1915’te Osmanlı Ermenileri’nin maruz kaldığı Büyük Felâket’e duyarsız kalınmasını, bunun inkâr edilmesini vicdanım kabul etmiyor.
Bu adaletsizliği reddediyor, kendi payıma Ermeni kardeşlerimin duygu ve acılarını paylaşıyor, onlardan özür diliyorum. »

« Ma conscience ne peut accepter que l’on reste indifférent à la Grande Catastrophe que les Arméniens ottomans ont subie en 1915, et qu’on la nie. Je rejette cette injustice et, pour ma part, je partage les sentiments et les peines de mes sœurs et frères arméniens et je leur demande pardon. »

Ces excuses adressées aux victimes du génocide arménien de 1915 ont été formulées par quatre intellectuels turcs, Ahmet İnsel, Baskın Oran, Cengiz Aktar et Ali Bayramoğlu, qui étaient des proches du journaliste d’origine arménienne Hrant Dink, assassiné en janvier 2007. Cette déclaration a reçu plus de 30 000 signatures depuis sa mise en ligne sur internet le 15 décembre dernier sous forme de pétition.

Certaines personnes d’origine arménienne ont décidé de réagir personnellement et publiquement à ce geste. Elles ont choisi de le faire par une pétition lancée le 19 janvier 2009, second anniversaire de la mort de Hrant Dink.

[Mise en ligne le 24 décembre 2008, complétée le 25 février 2009]
Kharpout, mai-juin 1915. Notables arrêtés et conduits en prison.

Merci aux citoyens turcs

« Merci aux citoyens de Turquie qui viennent de lancer une pétition pour demander pardon, à titre individuel, aux Arméniens d’aujourd’hui (pétition en ligne sur le site turc www.ozurdiliyoruz.com). Ils ont décidé publiquement, en leur âme et conscience, de ne plus supporter le déni auquel on les a soumis depuis bientôt quatre-vingt-quatorze ans. Par leur geste sans précédent, ils reconnaissent que la négation des victimes du génocide de 1915 a pour conséquence la négation des blessures morales des survivants et descendants.

Conscient des risques qu’ils encourent, je décide à mon tour de répondre autrement que par l’indifférence, la critique ou l’attentisme. Citoyen du monde et enfant de rescapés arméniens, j’exprime ma reconnaissance aux signataires pour leur courage. Le déni et le mensonge ont fait et continuent à faire le lit de l’extrémisme, générant haine et souffrance. Toute forme de violence doit maintenant appartenir à un passé révolu.

Aujourd’hui peut venir le temps de la vérité qui apaise, de la rencontre et du partage. C’est la voie ouverte par Hrant Dink. Je crois à la forte détermination des hommes et des femmes, de part et d’autre, pour accélérer ce processus sur le plan humain. La société civile turque est en droit de savoir, librement et individuellement, tout ce qui s’est passé. Partout et aussi en Turquie, l’information et les livres existent, des témoignages et des traces sont encore là, les paroles se délient malgré et contre les dénégations d’Etat.

Dans ce contexte, j’accueille cette initiative comme un signe authentique d’espoir et de progrès historique et, personnellement, je la soutiens

Les 21 premiers signataires :

Simon Abkarian, comédien, metteur en scène (Paris), Serge Avedikian, comédien et réalisateur (Paris), Alain Alexanian, chef cuisinier et consultant (Lyon), Simon Azilazian, chef d’entreprise (Marseille), Denis Donikian, écrivain (Paris), Atom Egoyan, cinéaste (Toronto), Aram Gazarian, chirurgien (Lyon), Claire Giudicenti, éditrice, agent littéraire (Paris), Robert Guediguian, cinéaste (Paris), Jean-Claude Kebabdjian, éditeur, président d’association (Paris), Jacques Kebadian, cinéaste (Paris), Robert Kechichian, cinéaste (Paris), Jean Kehayan, journaliste et essayiste (Marseille), Arsine Khandjian, comédienne (Toronto), Nourhan-Francis Kurkdjian, créateur parfumeur (Paris), Gérard Loussine-Khidichian, comédien (Paris), Michel Marian, professeur de philosophie (Paris), Naïri Nahapetian, journaliste, romancière (Paris), Didier Parakian, chef d’entreprise (Marseille), Hélène Piralian, psychanalyste et auteur (Paris), Gérard Torikian, compositeur et comédien (Paris)

Réveil des consciences

[éditorial du Monde du 20 décembre 2008]


Il faut du courage pour « demander pardon » à ses « frères et soeurs arméniens » pour le génocide de 1915 en Turquie. C’est ce que viennent de faire quatre intellectuels turcs de premier plan, à l’origine d’une pétition sur Internet. Habituellement, le négationnisme de l’Etat turc s’oppose à quiconque prétend s’écarter d’une version officielle qui nie toute tuerie intentionnelle et organisée. Le sort de plus d’un million d’Arméniens, massacrés de 1915 à 1916 dans ce qui a été le premier génocide du XXe siècle, demeure un sujet tabou en Turquie.

L’amnésie collective est pratiquée depuis la création de la République, en 1923 : « Un lavage de cerveau », dit Baskin Oran, un des instigateurs de cette pétition, pour qui « une telle ignorance ne peut venir que de l’éducation ». Mais les fantômes reviennent. La Turquie ne peut plus, aujourd’hui, échapper à son introspection, car la part arménienne de son identité, niée pendant quatre-vingt-dix ans, réapparaît au grand jour. Le contexte politique y est plus favorable.

Depuis que le pays est candidat à l’Union européenne, la parole s’est libérée. Les projets artistiques, les romans et les films explorant cette zone d’ombre, fleurissent. Une conférence universitaire, en 2005, à Istanbul, a ouvert la voie à la reconnaissance du martyre subi par les Arméniens sous l’Empire ottoman. Les initiatives individuelles, comme cette pétition, font petit à petit sauter des verrous psychologiques.

Le président Abdullah Gül, qui s’est rendu en Arménie en septembre, jette un oeil bienveillant sur ces débats. Ils montrent, selon lui, que la démocratie turque arrive à maturité. Mais une députée kémaliste a conseillé aux journalistes de s’intéresser au passé de la mère du président, implicitement soupçonné d’avoir des racines arméniennes. En Turquie, le mot « Arménien » reste une insulte, régulièrement proférée dans les stades, dans les cours de récréation et dans les couloirs du Parlement. En demandant pardon à titre individuel, des milliers de Turcs s’estiment aujourd’hui responsables d’avoir laissé s’installer ce silence lourd de sens. En cela, l’assassinat du journaliste d’origine arménienne Hrant Dink, en janvier 2007, a joué le rôle d’accélérateur de l’histoire. Ce n’est pas un hasard si les quatre intellectuels repentants étaient des proches d’Hrant Dink.


1. La photo : Kharpout, mai-juin 1915. Notables arrêtés et conduits en prison au chef-lieu du vilayet à Mezré.
Source : Maria Jacobsen : Diary (Oragrutjun) 1907-1919, Kharput-Turkey. Antelias 1979. http://www.imprescriptible.fr/photo...

2. Lire également « Turcs-Arméniens, le temps du dialogue », par Guillaume Perrier, Le Monde 2 du 21 février 2009, repris sur le site armenews : http://www.armenews.com/article.php....