Histoire coloniale et postcoloniale

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“immigrés de force, les travailleurs indochinois en France 1939-1952”, par Pierre Daum

vendredi 15 mai 2009, par la rédaction

Après soixante-dix années de silence, voici révélée une page enfouie de l’histoire coloniale française en Indochine : l’utilisation, dans des conditions parfois proches de l’esclavage, d’une main-d’oeuvre « indigène » en métropole. Pierre Daum est parti à la recherche d’acteurs encore vivants de cet épisode si peu « positif » de notre passé colonial, afin de recueillir leurs témoignages. Il nous livre le résultat de quatre années de recherche dans l’ouvrage Immigrés de force. Les travailleurs indochinois en France (1939 - 1952) publié aux éditions Solin/Actes Sud, avec une préface de Gilles Manceron [1].

En 2006, le film Indigènes, de Rachid Bouchareb, avait déjà révélé un aspect peu connu de l’usage des peuples colonisés comme tirailleurs lors de la Seconde Guerre mondiale. Or, à cette époque, la France n’avait pas seulement besoin de soldats, mais aussi d’ouvriers, afin de remplacer dans les usines d’armements les travailleurs français mobilisés.

Pour les travaux les plus pénibles, ceux du maniement des poudres, la France fit venir en 1939 vingt mille Indochinois de sa lointaine colonie d’Extrême-Orient. Recrutés pour la plupart de force (à la différence des tirailleurs), débarqués à la prison des Baumettes à Marseille, ces hommes furent répartis à travers la France dans les entreprises relevant de la Défense nationale. Bloqués en métropole pendant toute la durée de l’occupation allemande, logés dans des camps à la discipline très sévère, leur force de travail fut louée pendant plusieurs années par l’État français à des sociétés publiques ou privées – on leur doit le riz de Camargue –, sans qu’aucun salaire réel ne leur soit versé.

Ce scandale se prolongea bien après la Libération. Renvoyés vers le Vietnam au compte-goutte à partir de 1946, ce n’est qu’en 1952 que les derniers de ces hommes purent enfin revoir leur patrie. Un millier fit le choix de rester en France.

Un extrait de la préface de Gilles Manceron

Ce livre est le premier à aborder aussi directement cette page d’histoire largement occultée. Une occultation emblématique de celle qui recouvre globalement de nombreux épisodes constitutifs du phénomène colonial. Contrairement à ce que cherchait à imposer la loi du 23 février 2005 qui voulait inciter à montrer les « aspects positifs de la colonisation », le travail des historiens tend à lever progressivement ces occultations et à mettre en lumière l’inégalité fondamentale au cœur du fait colonial. Il montre comment cette période de notre histoire a été marquée par de nombreuses atteintes aux principes d’égalité et de fraternité qui étaient alors proclamés par nos institutions mais ne s’appliquaient pas aux indigènes des colonies. L’enquête de Pierre Daum, travail de journaliste scrupuleux dans ses méthodes, participe au mouvement nécessaire d’étude de ce passé. Un mouvement qui se heurte à tous ceux qui veulent éviter la réflexion indispensable sur cet aspect sombre de notre histoire et estiment que le voile pudique de l’oubli a été déjà bien trop levé. « Assez de repentance ! », entend-on ici ou là. Ces cris ne visent en vérité qu’à entraver le travail scientifique qui établit la réalité de l’exploitation coloniale et fait apparaître à quel point elle était éloignée des mythes propagés hier sur les « bienfaits de la colonisation », qui restent encore largement présents aujourd’hui dans l’esprit de nos contemporains. A ces cris mal intentionnés, les chercheurs répondent qu’il ne s’agit pas de « repentance », mais de la reconnaissance des réalités historiques.

Cet ouvrage y contribue. Il a en outre le mérite de le faire en laissant apparaître la complexité du phénomène colonial. Les sociétés qui ont été colonisées n’étaient pas de longs fleuves tranquilles, mais des espaces de conflits et d’inégalités plus ou moins violentes. Le recrutement forcé de ces travailleurs découlait aussi des pressions de l’administration impériale et de l’autorité confucianiste dans les familles. Ces 20 000 hommes étaient loin de former un ensemble socialement homogène. Le livre montre que l’état d’esprit des paysans illettrés enrôlés de force n’était pas celui de la petite minorité de diplômés, souvent volontaires, dont l’avenir était parfois autant bouché par le statut colonial que par la misère et le sous-développement intrinsèque à leur pays, et qui étaient recrutés, quant à eux, comme surveillants ou interprètes.

Il aborde aussi l’une des raisons de l’occultation de leur histoire qui renvoie, non pas au fait colonial, mais à l’idéologie communiste officielle qui est devenue dominante dans le mouvement anticolonial comme dans le régime du Viêtnam indépendant. En effet, probablement parce que ces travailleurs ont eu, à la Libération de la France, le sentiment d’être fort peu défendus par les communistes français, des groupes trotskystes se sont retrouvés influents en leur sein. Le texte d’un tract diffusé par la Délégation générale des Indochinois de France dans la manifestation du 1er mai 1945, qui s’adressait directement aux syndicats et partis de gauche français pour leur demander davantage de solidarité, semble confirmer l’hypothèse d’un sentiment d’abandon de la part de ces travailleurs, notamment vis-à-vis du PCF. C’est alors que ce parti participait au gouvernement qu’un décret paru au Journal officiel du 19 octobre 1945 a dissous la Délégation générale des Indochinois de France. Tout cela peut expliquer l’influence des groupes trotskystes dans leurs rangs.

D’où une mauvaise réputation dans leur propre pays, d’autant qu’à cette influence trotskyste s’ajoutaient les soupçons résultant de leur longue présence dans le pays colonisateur, autrement dit d’une sorte de « francisation » partielle qui les rendait elle aussi suspects. C’est ainsi qu’aucun article sur ce sujet n’est paru, depuis plus de quarante ans, dans la revue en langue française d’inspiration officielle, Etudes vietnamiennes, ni, d’ailleurs, si on excepte l’ouvrage cité, publié tardivement en 1996, dans aucune autre revue ni chez aucun autre éditeur du Viêtnnam. Les réticences à témoigner et les silences que Pierre Daum a constatés lors de son enquête chez plusieurs hommes interrogés sur place s’expliquent très probablement par ce fait.

En ce qui concerne son enquête en France, il a pris appui sur le travail de mémoire déjà entamé par des descendants des travailleurs vietnamiens installés dans ce pays, enfants de la deuxième génération, pleinement français tout en ayant le souci légitime et indissoluble de connaître leur origine [2]. Une proportion importante de la catégorie des quelque trois cents interprètes et surveillants, titulaires du brevet et parlant plus ou moins bien le français à leur arrivée, souvent volontaires lors du recrutement, s’est certainement retrouvée parmi eux. Mais, vu qu’ils furent environ un millier, plus nombreux encore que ces instruits ont été ceux qui venaient de la catégorie des anciens paysans illettrés recrutés de force qui constituait plus de 95% de l’effectif. On compte même parmi eux un artiste plasticien de renommée internationale, Le Ba Dang. Trouvant dans la société française des espaces de promotion sociale et professionnelle et des richesses culturelles nouvelles, souvent à la suite, aussi, de rencontres avec des femmes françaises, ils ont souhaité s’y insérer pour chercher un meilleur avenir et échapper aux blocages [3] du système colonial. La plupart y sont demeurés, y compris après la fin de la guerre et la réunification du Viêtnam.

Pour ces hommes qui ont voulu rester en France malgré toute l’injustice dont ils y avaient été victimes ou témoins, l’attrait voire l’admiration pour d’autres aspects, qu’ils avaient découverts, de ce dont cette société était aussi, par ailleurs, capable, ont dépassé leur dégoût pour sa politique coloniale. Ils ont senti qu’ils pouvaient être perçus en France comme des égaux, à l’opposé de la situation coloniale où ils restaient des nhà quê et des indigènes. Cet attrait et cette admiration ont même surpassé en eux la nostalgie de leur famille et de leur propre patrie. Le paradoxe de cet épisode méconnu de notre histoire coloniale est que , pour certains de ces hommes, l’immigration de force qu’ils ont subie a débouché, après guerre, sur une forme d’émancipation inespérée, au prix d’un consentement à leur exil. La colonisation a été à l’origine de multiples rencontres ; c’est cela aussi, la complexité du fait colonial.

Gilles Manceron


© Éditions Solin – Actes Sud.


[1Pierre Daum, Immigrés de force. Les travailleurs indochinois en France (1939 - 1952), éd. Solin/Actes Sud, coll. Archives du colonialisme, parution le 20 mai 2009, 288 pages, 23 €.

[2En particulier Joël Pham, fils d’ONS, qui tient le site internet www.travailleurs-indochinois.org, où il a entamé notamment la publication d’un mémorial recensant le nom et l’histoire de chacun de ces travailleurs. Ainsi que la réalisatrice Dzu Le-Lieu, auteure de Les Hommes des 3 Ky, documentaire de 52 minutes réalisé en 1996, et diffusé sur la chaîne satellitaire Planète.

[3Liêm-Khê Luguern, « Les Travailleurs indochinois en France, pendant la Second Guere mondiale”, Carnets du Viêt Nam, N° 15, juin 2007, p.23.