Histoire coloniale et postcoloniale

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il y a cinquante ans, le « portrait du colonisé » d’Albert Memmi

samedi 23 décembre 2006, par la rédaction

Après avoir publié le « Portrait du colonisateur de bonne volonté » dans Les Temps modernes en avril 1957, Albert Memmi faisait paraître le « Portrait du colonisé » dans Esprit, en mai 1957. Les deux textes devaient être réunis et développés dans « Portrait du colonisé - Portrait du colonisateur » [1].

Vous trouverez ci-dessous le « Portrait du colonisé » tel qu’il est proposé sur le site de la revue Esprit à l’occasion de la parution de son numéro de décembre 2006 intitulé « Pour comprendre la pensée postcoloniale » [2].

Le mythe

Tout comme la bourgeoisie propose une image du prolétaire, l’existence du colonisateur appelle et impose une image du colonisé. Alibis sans lesquels la conduite du colonisateur et celle du bourgeois, leurs existences mêmes, sembleraient scandaleuses. Mais nous éventons la mystification, précisément parce qu’elle les arrange trop bien.

Lorsque le colonisateur affirme, dans son langage, que le colonisé est un débile, il suggère par là que cette déficience appelle la protection. D’où, sans rire – je l’ai entendu souvent – la notion de protectorat. Il est dans l’intérêt du colonisé qu’il soit exclu des fonctions de direction ; et que ces lourdes responsabilités soient réservées au colonisateur. Lorsque le colonisateur ajoute, pour ne pas verser dans la sollicitude, que le colonisé est un arriéré pervers, aux instincts mauvais, voleur, un peu sadique, il légitime ainsi sa police et sa juste sévérité. Il faut bien se défendre contre les dangereuses sottises d’un irresponsable ; et aussi, souci méritoire, le défendre contre lui-même ! De même pour l’absence de besoins du colonisé, son inaptitude au confort, à la technique, au progrès, son étonnante familiarité avec la misère : pourquoi le colonisateur se préoccuperait-il de ce qui n’inquiète guère l’intéressé ? Ce serait, ajoute-t-il avec une sombre et audacieuse philosophie, lui rendre un mauvais service que de l’obliger aux servitudes de la civilisation. Allons !
Rappelons-nous que la sagesse est orientale, acceptons, comme lui, la misère du colonisé. De même encore pour la fameuse ingratitude du colonisé, sur laquelle ont insisté des auteurs dits sérieux : elle rappelle, à la fois, tout ce que le colonisé doit au colonisateur, que tous ces bienfaits sont perdu, et qu’il est vain de prétendre amender le colonisé.

Il est remarquable que ce tableau n’ait pas d’autre nécessité. Il est difficile, par exemple, d’accorder entre eux la plupart de ces traits, de procéder à leur synthèse objective. On ne voit guère pourquoi le colonisé serait à la fois mineur et méchant, paresseux et arriéré. Il aurait pu être mineur et bon, comme le bon sauvage du XVIIIe siècle, ou puéril et dur à la tâche, ou paresseux et rusé. Mieux encore, les traits prêtés au colonisé s’excluent l’un l’autre, sans que cela gêne son procureur. On le dépeint en même temps frugal, sobre, sans besoins étendus et avalant des quantités dégoûtantes de viande, de graisse, d’alcool, de n’importe quoi ; comme un lâche, qui a peur de souffrir, et comme une brute qui n’est arrêtée par aucune des inhibitions de la civilisation, etc.

Preuve supplémentaire qu’il est inutile de chercher cette cohérence ailleurs que chez le colonisateur lui-même. À la base de toute la construction enfin, on trouve une dynamique unique : celle des exigences économiques et affectives du colonisateur ; qui lui tient lieu de logique, commande et explique chacun des traits qu’il prête au colonisé. En définitive, ils sont tous avantageux pour le colonisateur, même ceux qui, en première apparence, lui seraient dommageables.

La déshumanisation

En fait, ce qu’est véritablement le colonisé importe peu au colonisateur. Loin de vouloir saisir le colonisé dans sa réalité, il est préoccupé de lui faire subir cette indispensable transformation. Et le mécanisme de ce repétrissage du colonisé est lui-même éclairant.

Il consiste d’abord en une série de négations. Le colonisé n’est pas ceci, n’est pas cela. Jamais il n’est considéré positivement ; ou s’il l’est, la qualité concédée relève d’un manque psychologique ou éthique. Ainsi pour l’hospitalité arabe, qui peut difficilement passer pour un trait négatif. Si l’on y prend garde, on découvre que la louange est le fait de touristes, d’Européens de passage, et non de colonisateurs, c’est-à-dire d’Européens installés en colonie. Aussitôt en place, l’Européen ne profite plus de cette hospitalité, arrête les échanges, contribue aux barrières. Rapidement, il change de palette pour peindre le colonisé, qui devient jaloux, retiré sur soi, exclusif, fanatique. Que devient la fameuse hospitalité ? Puisqu’il ne peut la nier, le colonisateur en fait alors ressortir les ombres et les conséquences désastreuses. Elle provient, affirme-t-il, de l’irresponsabilité, de la prodigalité du colonisé, qui n’a pas le sens de la prévision, de l’économie. Du notable au fellah, les fêtes sont belles et généreuses, en effet, mais voyons la suite ! Le colonisé se ruine, emprunte et finalement paye avec l’argent des autres ! Parle-t-on, au contraire, de la modestie de sa vie ? De la non moins fameuse absence de besoins ? Ce n’est pas davantage une preuve de sagesse, mais de stupidité. Comme si, enfin, tout trait reconnu ou inventé, doit être l’indice d’une négativité.

Ainsi, s’effritent, l’une après l’autre, toutes les qualités qui font du colonisé un homme. Et son humanité, refusée par le colonisateur, lui devient en effet opaque. Il est vain, prétend-il, de chercher à prévoir ses conduites. (« Ils sont imprévisibles ! »… « Avec eux, on ne sait jamais ! ».) Une étrange et inquiétante impulsivité lui semble commander le colonisé. Il faut qu’il soit bien étrange, en vérité, pour qu’il demeure si mystérieux après tant d’années de cohabitation… ou il faut penser que le colonisateur a de fortes raisons de tenir à cette illisibilité.

Autre signe de cette dépersonnalisation du colonisé : ce que l’on pourrait appeler la marque du pluriel. Le colonisé n’est jamais caractérisé d’une manière différentielle, il n’a droit qu’à la noyage dans le collectif anonyme. (« Ils sont ceci… Ils sont tous les mêmes ».) Si la domestique colonisée ne vient pas un matin, le colonisateur ne dira pas qu’elle est malade, ou qu’elle triche, ou qu’elle est tentée de ne pas respecter un contrat abusif. (Sept jours sur sept, les domestiques colonisés bénéficiant rarement du congé hebdomadaire, accordé aux autres.) Il affirmera qu’on « ne peut pas compter sur eux ». Ce n’est pas une clause de style. Il refuse d’envisager les événements personnels, particuliers, de la vie de sa domestique. Cette vie dans sa spécificité ne l’intéresse pas, sa domestique n’existe pas comme individu.
Enfin le colonisateur dénie au colonisé le droit le plus précieux reconnu à la majorité des hommes : la liberté. Les conditions de vie, faites au colonisé par la colonisation, n’en tiennent aucun compte, ne la supposent même pas. Le colonisé ne dispose d’aucune issue pour quitter son état de malheur : ni d’une issue juridique (la naturalisation), ni d’une issue mystique (la conversion religieuse). Le colonisé n’est pas libre de se choisir colonisé ou non colonisé.

Que peut-il lui rester, au terme de cet effort obstiné de dénaturation ? Il n’est sûrement plus un alter ego du colonisateur. C’est à peine encore un être humain. Il tend rapidement vers l’objet. À la limite, ambition suprême du colonisateur, il devrait ne plus exister qu’en fonction des besoins du colonisateur, c’est-à-dire s’être transformé en colonisé pur.

On voit l’extraordinaire efficacité de cette opération. Quel devoir sérieux a-t-on envers un animal ou une chose, à quoi ressemble de plus en plus le colonisé ? On comprend alors que le colonisateur puisse se permettre des attitudes, des jugements tellement scandaleux. Un colonisé conduisant une voiture est un spectacle auquel le colonisateur refuse de s’habituer ; il lui dénie toute normalité, comme pour une pantomime simiesque. Un accident, même grave, qui atteint le colonisé, fait presque rire. Une mitraillade dans une foule colonisée lui fait hausser les épaules. D’ailleurs, une mère indigène pleurant la mort de son fils, une femme indigène pleurant son mari, ne lui rappellent que vaguement la douleur d’une mère ou d’une épouse. Ces cris désordonnés, ces gestes insolites, suffiraient à refroidir sa compassion, si elle venait à naître. Dernièrement, un auteur nous racontait, avec drôlerie, comment, à l’instar du gibier, on rabat vers de grandes cages les indigènes révoltés. Que l’on ait imaginé, puis osé, construire ces cages, et peut-être plus encore, que l’on ait laissé les reporters photographier les prises, prouve bien, que dans l’esprit de ses organisateurs, le spectacle n’avait plus rien d’humain.

La mystification

Ce délire destructeur du colonisé, étant né des exigences du colonisateur, il n’est pas étonnant qu’il y réponde si bien, qu’il semble confirmer et justifier la conduite du colonisateur. Plus remarquable, plus nocif peut-être, est l’écho qu’il suscite chez le colonisé lui-même.

Confronté en constance, avec cette image de lui-même, proposée, imposée dans les institutions comme dans tout contact humain, comment n’y réagirait-il pas ? Elle ne peut lui demeurer indifférente, plaquée sur lui de l’extérieur, comme une insulte qui vole avec le vent. Il finit par la reconnaître, tel un sobriquet détesté mais devenu un signal familier. L’accusation le trouble, l’inquiète d’autant plus qu’il admire et craint son puissant accusateur. N’a-t-il pas un peu raison, murmure-t-il ? Ne sommes-nous pas, tout de même, un peu coupables ? Paresseux, puisque nous avons tant d’oisifs ? Timorés, puisque nous nous laissons opprimer ?… Souhaité, répandu par le colonisateur, ce portrait mythique et dégradant finit, dans une certaine mesure, par être accepté et vécu par le colonisé. Il gagne ainsi une certaine réalité et contribue au portrait réel du colonisé.

Ce mécanisme n’est pas inconnu : c’est une mystification. L’idéologie d’une classe dirigeante, on le sait, se fait adopter dans une large mesure par les classes dirigées. Or toute idéologie de combat comprend, partie intégrante d’elle-même, une conception de l’adversaire. En consentant à cette idéologie, les classes dominées confirment d’une certaine manière, le rôle qu’on leur a assigné. Ce qui explique, entre autres, la relative stabilité des sociétés ; l’oppression y est, bon gré mal gré, tolérée par les opprimés eux-mêmes. Dans la relation coloniale, la domination s’exerce de peuple à peuple, mais le schéma reste le même. La caractérisation et le rôle du colonisé occupent une place de choix dans l’idéologie colonisatrice. Caractérisation infidèle au réel, incohérente en elle-même, mais nécessaire et cohérente à l’intérieur de cette idéologie. Et à laquelle le colonisé donne son assentiment, troublé, partiel, mais indéniable.

Voilà la seule parcelle de vérité dans ces notions à la mode : complexe de dépendance, colonisabilité, etc. Il existe, assurément, – à un point de son évolution – une certaine adhésion du colonisé à la colonisation. Mais cette adhésion est le résultat de la colonisation et non sa cause, elle naît après et non avant l’occupation coloniale. Pour que le colonisateur soit complètement le maître, il ne suffit pas qu’il le soit objectivement, il faut encore qu’il croie à sa légitimité. Et pour que cette légitimité soit entière, il ne suffit pas que le colonisé soit objectivement esclave, il est nécessaire qu’il s’accepte comme tel. En somme le colonisateur doit être reconnu par le colonisé. Le lien entre le colonisateur et le colonisé est ainsi destructeur et créateur : il détruit et recrée les deux partenaires de la colonisation, en colonisateur et colonisé est ainsi destructeur et créateur : il détruit et recrée les deux partenaires de la colonisation, en colonisateur et colonisé : l’un est défiguré en oppresseur, en être partiel, incivique, tricheur, préoccupé uniquement de ses privilèges, de leur défense, à tout prix ; l’autre en opprimé, brisé dans son développement, composant avec son écrasement.

De même que le colonisateur est tenté de s’accepter comme colonisateur, le colonisé est obligé, pour vivre, de s’accepter comme colonisé.

Situation du colonisé

Il aurait été trop beau que ce portrait mythique restât un pur phantasme, un regard lancé sur le colonisé ; qui n’aurait fait qu’adoucir la mauvaise conscience du colonisateur. Poussé par les mêmes exigences qui l’ont suscité, il ne peut manquer de se traduire en conduites effectives, en comportements agissants et constituants.

Puisque le colonisé est présumé voleur, il faut se garder effectivement contre lui ; suspect par définition, pourquoi ne serait-il pas coupable ? Du linge a été dérobé (incident fréquent dans ces pays de soleil, où le linge sèche en plein vent, et nargue ceux qui sont nus). Quel doit être le coupable sinon le premier colonisé signalé dans les parages ? Et puisque c’est peut-être lui, on va chez lui et on l’emmène au poste de police.

«  La belle injustice ! rétorque le colonisateur. Une fois sur deux, on tombe juste. Et, de toutes manières, le voleur est un colonisé ; si on ne le trouve pas dans le premier gourbi, il est dans le second. »

Ce qui est exact : le voleur se recrute en effet parmi les pauvres, et les pauvres parmi les colonisés. Mais s’ensuit-il que tout colonisé soit un voleur possible et doive être traité comme tel ?

Ces conduites, communes à l’ensemble des colonisateurs, s’adressant à l’ensemble des colonisés, vont donc s’exprimer en institutions. Autrement dit, elles définissent et imposent des situations objectives, qui cernent le colonisé, pèsent sur lui, jusqu’à infléchir sa conduite et imprimer des rides à son visage. En gros, ces situations seront des situations de carences.

À l’agression idéologique qui tend à le déshumaniser, puis à le mystifier, correspondent en somme des situations concrètes qui visent au même résultat. Être mystifié c’est déjà peu ou prou avaliser le mythe, et y conformer sa conduite, c’est-à-dire en être agi. Or ce mythe-là est, de plus, solidement étayé sur une organisation bien réelle, une administration et une juridiction ; alimenté, renouvelé par les exigences historiques, économiques et culturelles du colonisateur. Comment le colonisé serait-il insensible à la calomnie et au mépris ? Comment ne hausserait-il pas les épaules devant l’insulte ou la bousculade, comment échapperait-il aux bas salaires, à l’agonie de sa culture, à la loi qui le régit de sa naissance à sa mort ?

De même qu’il ne peut échapper à la mystification colonisatrice, il ne saurait se soustraire à ces situations concrètes, génératrices de carences. Dans une certaine mesure, le portrait réel du colonisé est fonction de cette conjonction.

Le colonisé et l’histoire…

La carence la plus grave subie par le colonisé est d’être placé hors de l’histoire et hors de la cité. La colonisation lui supprime toute part libre dans la guerre comme dans la paix, toute décision qui contribue au destin du monde et au sien, toute responsabilité historique et sociale.

Il arrive, certes, que les citoyens des pays libres, saisis de découragement, se disent qu’ils ne sont pour rien dans les affaires de la nation. Que leur action est dérisoire, que leur voix ne porte pas, que les élections sont truquées. La presse et la radio sont aux mains de quelques-uns ; ils ne peuvent pas empêcher la guerre ni exiger la paix ; ni même obtenir de leurs élus qu’ils respectent, une fois élus, ce pourquoi ils furent envoyés au parlement… Mais ils reconnaissent aussitôt qu’ils en possèdent le droit ; le pouvoir potentiel sinon efficace : qu’ils sont dupés ou las, mais non esclaves. Ils sont des hommes libres, momentanément vaincus par la ruse ou étourdis par la démagogie. Et quelquefois, excédés, ils prennent de subites colères, brisent leurs chaînes de ficelle, et bouleversent les petits calculs des politiciens. La mémoire populaire garde un fier souvenir de ces périodiques et justes tempêtes ! Tout bien réfléchi, ils s’accuseraient plutôt de ne pas se révolter plus souvent. Ils sont responsables, après tout, de leur propre liberté et si, par fatigue ou faiblesse, ou scepticisme, ils la laissent inemployée, ils méritent leur punition.

Le colonisé, lui, ne se sent ni responsable ni coupable, ni sceptique, il est hors de jeu. En aucune manière, il n’est plus sujet de l’histoire ; bien entendu il en subit le poids, souvent plus cruellement que les autres, mais toujours comme objet. Il a fini par perdre l’habitude de toute participation active à l’histoire et ne la réclame même plus. Pour peu que dure la colonisation, il perd jusqu’au souvenir de sa liberté ; il oublie ce qu’elle coûte ou n’ose plus en payer le prix. Sinon, comment expliquer qu’une garnison de quelques hommes puissent tenir dans un poste de montagne ? Qu’une poignée de colonisateurs souvent arrogants puissent vivre au milieu d’une foule de colonisés ? Les colonisateur eux-mêmes s’en étonnent, et de là vient qu’ils accusent le colonisé de lâcheté.
L’accusation est trop désinvolte, en vérité ; ils savent bien que s’ils étaient menacés, leur solitude serait vite rompue : toutes les ressources de la technique, téléphone, télégramme, avion, mettraient à leur disposition, en quelques minutes, des moyens effroyables de défense et de destruction. Pour un colonisateur tué, des centaines de milliers de colonisés ont été, seront exterminés. L’expérience a été assez souvent renouvelée – peut-être provoquée – pour avoir convaincu le colonisé de l’inévitable et terrible sanction. Tout a été mis en œuvre pour effacer en lui le courage de mourir et d’affronter la vue du sang.

Il est d’autant plus clair, que s’il s’agit bien d’une carence, née d’une situation et de la volonté du colonisateur, il ne s’agit que de cela. Et non de quelque impuissance congénitale à assumer l’histoire.

C’est pourquoi, par exemple, l’expérience de la dernière guerre fut tellement décisive. Elle n’a pas seulement, comme on l’a dit, appris imprudemment aux colonisés la technique de la guérilla ; elle leur a rappelé, suggéré la possibilité d’une conduite agressive et libre. Les gouvernements européens qui, après cette guerre, ont interdit la projection dans les salles coloniales, de films comme la Bataille du rail, n’eurent pas tort, de leur point de vue. Les westerns américains, les films de gangsters, les bandes de propagandes guerrières montraient déjà, leur a-t-on objecté, la manière d’utiliser un revolver ou une mitraillette. L’argument n’est pas suffisant. La signification des films de résistance est toute différente : des opprimés, à peine armés ou même pas du tout, osaient s’attaquer à leurs oppresseurs.

Un peu plus tard, lorsqu’éclatèrent les premiers troubles dans les colonies, ceux qui n’en comprirent pas le sens, se rassuraient en faisant le compte des combattants actifs, en ironisant sur leur petit nombre. Le colonisé hésite, en effet, avant de reprendre son destin entre ses mains. Mais le sens de l’événement dépassait tellement son poids arithmétique ! Quelques colonisés ne tremblaient plus devant l’uniforme du colonisateur ! On a plaisanté l’insistance des révoltés à s’habiller de kaki et de manière homogène. Ils espèrent, bien sûr, être considérés comme des soldats et traités selon les lois de la guerre. Mais il y a davantage dans cette obstination : ils revendiquent, ils revêtent la livrée de l’histoire ; car – hélas, soit – l’histoire aujourd’hui est habillée en militaire.

Le colonisé et la cité

De même pour les affaires de la cité : « Ils ne sont pas capables de se gouverner tout seuls », dit le colonisateur. « C’est pourquoi, explique-t-il, je ne les laisse pas… et ne les laisserai jamais accéder au gouvernement. »

Le fait est que le colonisé ne gouverne pas. Que strictement éloigné du pouvoir, il finit par en perdre l’habitude et le goût. Comment s’intéresserait-il à ce dont il est si résolument exclu ? Les colonisés ne sont pas riches en hommes de gouvernement, il est vrai. Mais, comment une si longue vacance du pouvoir autonome susciterait-elle des compétences ? Le colonisateur peut-il se prévaloir de ce présent truqué pour barrer l’avenir ?

Parce que les organisations colonisées ont des revendications nationalistes, on conclut souvent que le colonisé est chauvin. Rien n’est moins certain. Il s’agit au contraire d’une ambition et d’une technique de rassemblement, qui fait appel à des leviers passionnels. Sauf chez les militants de cette renaissance nationale, les signes habituels du chauvinisme – amour agressif du drapeau, utilisation de chants patriotiques, conscience aiguë d’appartenir à un même organisme national – sont rares chez le colonisé. On répète que la colonisation a précipité la prise de conscience nationale du colonisé. On pourrait aussi bien affirmer qu’elle en a modéré le rythme, en maintenant le colonisé hors des conditions objectives de la nationalité contemporaine. Est-ce une coïncidence si les peuples colonisés sont les derniers à naître à cette conscience d’eux-mêmes ?

Le colonisé ne jouit d’aucun des attributs de la nationalité ; ni de la sienne, qui est dépendante, contestée, étouffée, ni, bien entendu, de celle du colonisateur. Il ne peut guère tenir à l’une ni revendiquer l’autre. N’ayant pas sa juste place dans la cité, ne jouissant pas des droits du citoyen moderne, n’était pas soumis à ses devoirs courants, ne votant pas, ne portant pas le poids des affaires communes, il ne peut se sentir un citoyen véritable. Par suite de la colonisation, le colonisé ne fait presque jamais l’expérience de la nationalité et de la citoyenneté, sinon privativement : nationalement, civiquement, il n’est que ce que n’est pas le colonisateur.

L’enfant colonisé

Cette mutilation sociale et historique est probablement la plus grave et la plus lourde de conséquences. Elle contribue à carencer les autres aspects de la vie du colonisé et, par un effet de retour, fréquent dans les processus humains, elle se trouve elle-même alimentée par les autres infirmités du colonisé.

Ne se considérant pas comme un citoyen, le colonisé perd également l’espoir de voir son fils en devenir un. Bientôt y renonçant de lui-même, il n’en forme plus le projet, l’élimine de ses ambitions paternelles, et ne lui fait aucune place dans sa pédagogie. Rien donc ne suggérera au jeune colonisé l’assurance, la fierté de sa citoyenneté. Il n’en attendra pas d’avantages, il ne sera pas préparé à en assumer les charges. (Rien non plus, bien entendu, dans son éducation scolaire, où les allusions à la cité, à la nation, seront toujours par référence à la nation colonisatrice.) Ce trou pédagogique, résultat de la carence sociale, vient donc perpétuer cette même carence, qui atteint une des dimensions essentielles de l’individu colonisé.

Plus tard, adolescent, c’est à peine s’il entrevoit la seule issue à une situation familiale désastreuse : la révolte. Le cercle est bien fermé. La révolte contre le père et la famille est un acte sain, indispensable à l’achèvement de soi ; il permet de commencer la vie d’homme, nouvelle bataille heureuse et malheureuse, mais parmi les autres hommes. Le conflit des générations peut et doit se résoudre dans le conflit social ; inversement, il est ainsi facteur de mouvement et de progrès. Les jeunes générations trouvent dans le mouvement collectif la solution de leurs difficultés, et choisissant le mouvement ils l’accélèrent. Encore faut-il que ce mouvement soit possible. Or sur quelle vie, sur quelle dynamique sociale débouche-t-on ici ?

La vie de la colonie est figée ; ses structures sont à la fois corsetées et sclérosées. Aucun rôle nouveau ne s’offre au jeune homme, aucune invention n’est possible. Ce que le colonisateur reconnaît par un euphémisme devenu classique : il respecte, proclame-t-il, les us et coutumes du colonisé. Et certes, il les respecte, fût-ce par la force. Tout changement ne pouvant se faire que contre la colonisation, le colonisateur est conduit à favoriser les éléments les plus rétrogrades. Il n’est pas le seul responsable de cette modification de la société colonisée ; il est de relative bonne foi en soutenant qu’elle est indépendante de sa seule volonté. Elle découle, largement, cependant, de la situation coloniale. N’étant pas maîtresse de son destin, n’étant plus sa propre législatrice, ne disposant pas de son organisation, la société colonisée ne peut plus accorder ses institutions à ses besoins profonds. Or, ce sont ses besoins qui modèlent le visage organisationnel de toute société normale, au moins relativement. C’est sous leur pression constante que le visage politique et administratif de la France s’est progressivement transformé le long des siècles. Mais si la discordance devient trop flagrante, et l’harmonie impossible à réaliser dans les formes légales existantes, c’est la révolution ou la sclérose.

La société colonisée est une société malsaine où la dynamique interne n’arrive plus à déboucher en structures nouvelles. Son visage durci depuis des siècles n’est plus qu’un masque, sous lequel elle étouffe et agonise lentement. Une telle société ne peut résorber les conflits de générations, car elle ne se laisse pas transformer. La révolte de l’adolescent colonisé, loin de se résoudre en mouvement, en progrès social, ne peut que s’enliser dans les marécages de la société colonisée (à moins qu’elle ne soit une révolte absolue, mais cela nous y reviendrons).

Les valeurs-refuges

Tôt ou tard, il se rabat donc sur des positions de repli, c’est-à-dire sur les valeurs traditionnelles.

Ainsi s’explique l’étonnante survivance de la famille colonisée : elle s’offre en véritables valeur-refuge. Elle sauve le colonisé du désespoir d’une totale défaite, mais se trouve, en échange, confirmée par ce constant apport d’un sang nouveau. Le jeune homme se mariera, se transformera en père de famille dévoué, en frère solidaire, en oncle responsable, et jusqu’à ce qu’il prenne la place du père, en fils respectueux. Tout est rentré dans l’ordre : la révolte et le conflit ont abouti à la victoire des parents et de la tradition.

Mais c’est une triste victoire. La société colonisée n’aura pas bougé d’un demi-pas ; pour le jeune homme c’est une catastrophe intérieure. Définitivement, il restera agglutiné à cette famille, qui lui offre chaleur et tendresse, mais qui le couve, l’absorbe et le castre. La cité n’exige pas de lui des devoirs complets de citoyens, les lui refuserait s’il songeait encore à les réclamer, lui concède peu de droits et lui interdit toute vie nationale ? En vérité, il n’en a plus impérieusement besoin. Sa juste place, toujours réservée dans la douce fadeur des réunions de clan, le comble. Il aurait peur d’en sortir. De bon gré maintenant, il se soumet, comme les autres, à l’autorité du père et se prépare à le remplacer. Le modèle est débile, son univers est celui d’un vaincu ! mais quelle autre issue lui reste-t-il ? Par un paradoxe curieux, le père est à la fois débile et envahissant, parce que complètement accepté. Le jeune homme est prêt à endosser son rôle d’adulte colonisé : c’est-à-dire à s’accepter comme être d’oppression.

De même pour l’indiscutable emprise d’une religion, à la fois vivace et formelle. Complaisamment, les missionnaires présentent ce formalisme comme un trait essentiel des religions non chrétiennes. Suggérant ainsi que le seul moyen d’en sortir serait de passer dans la religion d’à côté.

En fait, toutes les religions ont des moments de formalisme coercitif et des moments de souplesse indulgente. Il reste à expliquer pourquoi tel groupe humain, à telle période de son histoire, subit tel stade. Pourquoi cette rigidité creuse des religions colonisées ?

Il serait vain d’échafauder une psychologie religieuse particulière au colonisé ; ou d’en appeler à la fameuse nature qui-explique-tout. Je n’ai pas remarqué de religiosité surabondante chez mes élèves colonisés, s’ils accordent une attention constante aux manifestations de la vie religieuse. L’explication me paraît être parallèle à celle de l’emprise familiale. Ce n’est pas une psychologie originale qui explique l’importance de la famille, ni l’intensité de la vie familiale l’état des structures sociales. C’est, au contraire, l’impossibilité d’une vie sociale complète, d’un libre jeu de la dynamique sociale, qui entretient la vigueur de la famille ; replie l’individu sur cette cellule plus restreinte, qui le sauve et l’étouffe. De même, l’état global des institutions colonisées rend compte du poids abusif du fait religieux.

Avec son réseau institutionnel, ses fêtes collectives et périodiques, la religion constitue une autre valeur-refuge ; pour l’individu comme le groupe. Pour l’individu, elle s’offre comme une des rares lignes de repli ; pour le groupe, elle est une des rares manifestations qui puisse protéger son existence originale. La société colonisée, ne possédant pas de structures nationales, ne pouvant s’imaginer un avenir historique, doit se contenter de la torpeur passive de son présent. Ce présent même, elle doit le soustraire à l’envahissement conquérant de la colonisation, qui l’enserre de toutes parts, la pénètre de sa technique, de son prestige auprès des jeunes générations. Le formalisme, dont le formalisme religieux n’est qu’un aspect, est le kyste dans lequel elle s’enferme, et se durcit ; réduisant sa vie pour la sauver. Réaction spontanée d’autodéfense, moyen de sauvegarde de la conscience collective sans laquelle un peuple rapidement n’existe plus. Dans les conditions de dépendance coloniale, l’affranchissement religieux, comme l’éclatement de la famille, aurait comporté un risque grave de mourir à soi-même.
La sclérose de la société colonisée est donc la conséquence de deux processus de signes contraires : un enkystement né de l’intérieur, un corset imposé de l’extérieur. Les deux phénomènes ont un facteur commun : le contact avec la colonisation ; ils convergent en un résultat commun : la catalepsie sociale et historique du colonisé.

L’amnésie culturelle

Tant qu’il supporte la colonisation, la seule alternative possible pour le colonisé est l’assimilation ou la pétrification. L’assimilation lui étant refusée, nous le verrons, il ne lui reste plus qu’à vivre hors du temps. Il en est refoulé par la colonisation et, dans une certaine mesure, il s’en accommode. La projection et la construction d’un avenir lui étant interdites, il se limite à un présent ; et ce présent lui-même est amputé, abstrait.

Ajoutons maintenant qu’il dispose de moins en moins de son passé. Le colonisateur ne lui en a même jamais connu ; et tout le monde sait que le roturier, dont on ignore les origines, n’en a pas. Il y a plus grave. Interrogeons le colonisé lui-même : quels sont ses héros populaires ? Ses grands conducteurs de peuple ? Ses sages ? À peine s’il peut nous livrer quelques noms. Dans un désordre complet, et de plus en plus à mesure qu’on descend les générations, le colonisé semble condamné à perdre progressivement la mémoire.

Le souvenir n’est pas un phénomène de pur esprit ; de même que la mémoire de l’individu est le fruit de sa physiologie et de son histoire, celle d’un peuple repose sur ses institutions. Or les institutions du colonisé sont mortes ou sclérosées. Celles qui gardent une apparence de vie, il n’y croit guère, il vérifie tous les jours leur inefficacité ; il lui arrive d’en avoir honte, comme d’un monument ridicule et suranné.

Toute l’efficacité, au contraire, tout le dynamisme social, semblent accaparés par les institutions du colonisateur. Le colonisé a-t-il besoin d’aide ? C’est à elles qu’il s’adresse. Est-il en faute ? C’est d’elles qu’il reçoit sanction. Immanquablement, il termine devant des magistrats colonisateurs. Quand un homme d’autorité, par hasard, porte chéchia, il a le regard fuyant et le geste plus cassant, comme s’il voulait prévenir tout appel, comme s’il était sous la constante surveillance du colonisateur. La cité se met-elle en fête ? Ce sont les fêtes du colonisateur, même religieuses, qui sont célébrées avec éclat : Noël et Jeanne d’Arc, le Carnaval et le Quatorze Juillet… Ce sont les armées du colonisateur qui défilent, celles-là mêmes qui ont écrasé le colonisé et le maintiennent en place, et l’écraseront encore s’il le faut.

Bien sûr, en vertu de son formalisme, le colonisé conserve toutes ses fêtes religieuses, identiques à elles-mêmes depuis des siècles. Précisément, ce sont les seules fêtes religieuses, qui, en un sens, sont hors du temps. Plus exactement, elles se trouvent à l’origine du temps de l’histoire, et non dans l’histoire. Depuis le moment où elles ont été instituées, il ne s’est plus rien passé dans la vie de ce peuple. Rien de particulier à son existence propre, qui mérite d’être retenu par la conscience collective, et fêté. Rien qu’un grand vide.

L’école du colonisé

Par quoi se transmet encore l’héritage d’un peuple ?

Par l’éducation qu’il donne à ses enfants, et la langue, merveilleux réservoir sans cesse enrichi d’expériences nouvelles. Les traditions et les acquisitions, les habitudes et les conquêtes, les faits et gestes des générations précédentes sont ainsi léguées et inscrites dans l’histoire.

Or, la très grande majorité des enfants colonisés sont dans la rue. Et celui qui a la chance insigne d’être accueilli dans une école, n’en sera pas nationalement sauvé : la mémoire qu’on lui apprend n’est pas la sienne. Il sait qui fut Colbert ou Cromwell mais non qui fut Khaznadar ; qui fut Jeanne d’Arc mais non la Kahena. Tout semble s’être passé ailleurs que chez lui ; son pays et lui-même sont en l’air, ou n’existent que par référence aux Gaulois, aux Francs, à la Marne ; par référence à ce qu’il n’est pas, au christianisme, alors qu’il n’est pas chrétien, à l’Occident qui s’arrête devant son nez, sur une ligne d’autant plus infranchissable qu’elle est imaginaire. Les livres l’entretiennent d’un univers qui ne rappelle en rien le sien ; le petit garçon s’appelle Toto et la petite fille Marie ; et les soirs d’hiver, Marie et Toto, rentrant chez eux par des chemins couverts de neige, s’arrêtent devant le marchand de marrons. Ses maîtres, enfin, ne prennent pas le relais du père, ils n’en sont pas le relais prestigieux et sauveur comme tous les maîtres du monde, ils sont autres. Loin de préparer l’adolescent à se prendre totalement en main, l’école établit en son sein une définitive dualité.

Le bilinguisme colonial…

Ce déchirement essentiel du colonisé se trouve particulièrement exprimé et symbolisé dans le bilinguisme colonial.

Le colonisé n’est sauvé de l’analphabétisme que pour tomber dans le dualisme linguistique. S’il a cette chance. La majorité des colonisés n’auront jamais la bonne fortune de souffrir les tourments du bilingue colonial. Ils ne disposeront jamais que de leur langue maternelle ; c’est-à-dire une langue ni écrite ni lue, qui ne permet que l’incertaine et pauvre culture orale.

De petits groupes de lettrés s’obstinent, certes, à cultiver la langue de leur peuple, à la perpétuer dans ses splendeurs savantes et passées. Mais ces formes subtiles ont perdu, depuis longtemps, tout contact avec la vie quotidienne, sont devenues opaques pour l’homme de la rue. Le colonisé les considère comme des reliques, et ces hommes vénérables comme des somnambules qui vivent un vieux rêve.

Encore si le parler maternel permettait au moins une emprise actuelle sur la vie sociale, traversait les guichets des administrations ou ordonnait le trafic postal. Même pas. Toute la bureaucratie, toute la magistrature, toute la technicité n’entend et n’utilise que la langue du colonisateur, comme les bornes kilométriques, les panneaux de gares, les plaques des rues et les quittances. Muni de sa seule langue, le colonisé est un étranger dans son propre pays.

Dans le contexte colonial, le bilinguisme est nécessaire. Il est condition de toute communication, de toute culture et de tout progrès. Mais le bilingue colonial n’est sauvé de l’emmurement que pour subir une catastrophe culturelle, jamais complètement surmontée.

La non-coïncidence entre la langue maternelle et la langue culturelle n’est pas propre au colonisé. Mais le bilinguisme colonial ne peut être assimilé à n’importe quel dualisme linguistique. La possession de deux langues n’est pas seulement celle de deux outils, c’est la participation à deux royaumes psychiques et culturels. Or ici, les deux univers symbolisés, portés par les deux langues, sont en conflit : ce sont ceux du colonisateur et du colonisé.

En outre la langue maternelle du colonisé, celle qui est nourrie de ses sensations, ses passions et ses rêves, celle dans laquelle se libère sa tendresse et ses étonnements, celle enfin qui recèle la plus grande charge affective, celle-là précisément est la moins valorisée. Elle n’a aucune dignité dans le pays ou dans le concert des peuples. S’il veut obtenir un métier, construire sa place, exister dans la cité et dans le monde, il doit d’abord se plier à la langue des autres, celle des colonisateurs, ses maîtres. Dans le conflit linguistique qui habite le colonisé, sa langue maternelle est l’humiliée, l’écrasée. Et ce mépris, objectivement fondé, il finit par le faire sien. De lui-même, il se met à écarter cette langue infirme, à la cacher aux yeux des étrangers, à ne paraître à l’aise que dans la langue du colonisateur. En bref, le bilinguisme colonial n’est ni une diglossie, où coexistent un idiome populaire et une langue de puriste, appartenant tous deux au même univers affectif, ni une simple richesse polyglotte, qui bénéficie d’un clavier supplémentaire mais relativement neutre ; c’est un drame linguistique.

… Et la situation de l’écrivain

On s’étonne que le colonisé n’ait pas de littérature vivante dans sa propre langue. Comment s’adresserait-il à elle, alors qu’il la dédaigne ? Comme il se détourne de sa musique, de ses arts plastiques, de toute sa culture traditionnelle. Son ambiguïté linguistique est le symbole, et l’une des causes majeures, de son ambiguïté culturelle. Et la situation de l’écrivain colonisé en est une parfaite illustration.

Les conditions matérielles de l’existence colonisée suffiraient, certes, à expliquer sa rareté. La misère excessive du plus grand nombre réduit à l’extrême les chances statistiques de voir naître et croître un écrivain. Mais l’histoire nous montre qu’il n’est besoin que d’une classe privilégiée pour fournir en artiste tout un peuple. En fait, le rôle de l’écrivain colonisé est trop difficile à soutenir : il incarne toutes les ambiguïtés, toutes les impossibilités du colonisé, portées à l’extrême degré.

Supposons qu’il ait appris à manier sa langue, jusqu’à la recréer en œuvres écrites, qu’il ait vaincu son refus profond de s’en servir ; pour qui écrirait-il, pour quel public ? S’il s’obstine à écrire dans sa langue, il se condamne à parler devant un auditoire de sourds. Le peuple est inculte et ne lit aucune langue, les bourgeois et les lettrés n’entendent que celle du colonisateur. Une seule issue lui reste, qu’on présente comme naturelle : qu’il écrive dans la langue du colonisateur. Comme s’il ne faisait pas que changer d’impasse !

Il faut, bien entendu, qu’il surmonte son handicap. Si le bilingue colonial a l’avantage de connaître deux langues, il n’en maîtrise totalement aucune. Cela explique également les lenteurs à naître des littératures colonisées. Il faut gâcher beaucoup de matière humaine, une multitude de coups de dés pour la chance d’un beau hasard. Après quoi ressurgit l’ambiguïté de l’écrivain colonisé, sous une forme nouvelle mais plus grave.

Curieux destin que d’écrire pour un autre peuple que le sien ! Plus curieux encore que d’écrire pour les vainqueurs de son peuple ! On s’est étonné de l’âpreté des premiers écrivains colonisés. Oublient-ils qu’ils s’adressent au même public dont ils empruntent la langue ? Ce n’est, pourtant, ni inconscience, ni ingratitude, ni insolence. À ce public précisément, dès qu’ils osent parler, que vont-ils dire sinon leur malaise et leur révolte ? Espérait-on des paroles de paix de celui qui souffre d’une longue discorde ? De la reconnaissance pour un prêt si lourd d’intérêt ?

Pour un prêt qui, d’ailleurs, ne sera jamais qu’un prêt. À vrai dire je quitte ici la description pour la prévision. Mais elle est si lisible, si évidente ! L’émergence d’une littérature de colonisés, la prise de conscience des écrivains nord-africains par exemple, n’est pas un phénomène isolé. Elle participe de la prise de conscience de soi de tout un groupe humain. Le fruit n’est pas un accident ou un miracle de la plante, mais le signe de sa maturité. Tout au plus le surgissement de l’artiste colonisé devance un peu la prise de conscience collective dont il participe, qu’il hâte en y participant. Or la revendication la plus urgente d’un groupe qui s’est repris est certes la libération et la restauration de sa langue.

Si je m’étonne, en vérité, c’est que l’on puisse s’étonner. Seule cette langue permettrait au colonisé de renouer son temps interrompu, de retrouver sa continuité perdue et celle de son histoire. La langue française est-elle seulement un instrument, précis et efficace ? ou ce coffre merveilleux, où s’accumulent les découvertes et les gains, des écrivains et des moralistes, des philosophes et des savants, des héros et des aventuriers, où se transforment en une légende unique les trésors de l’esprit et de l’âme des Français ?

L’écrivain colonisé, péniblement arrivé à l’utilisation des langues européennes – celles des colonisateurs ne l’oublions pas – ne peut que s’en servir pour réclamer en faveur de la sienne. Ce n’est là ni incohérence, ni revendication pure ou aveugle ressentiment, mais une nécessité. Ne le ferait-il pas, que tout son peuple finirait par s’y mettre. Il s’agit d’une dynamique objective qu’il alimente certes, mais qui le nourrit et continuerait sans lui.

Ce faisant, s’il contribue à liquider son drame d’homme : il confirme, il accentue son drame d’écrivain. Pour concilier son destin avec lui-même, il pourrait s’essayer à écrire dans sa langue maternelle. Mais on ne refait pas un tel apprentissage dans une vie d’homme. L’écrivain colonisé est condamné à vivre ses divorces jusqu’à sa mort. Le problème ne peut se clore que de deux manières. Par tarissement naturel de la littérature colonisée. Les prochaines générations, nées dans la liberté, écriront spontanément dans leur langue retrouvée. Sans attendre si loin, une autre possibilité peut tenter l’écrivain ; décider d’appartenir totalement à la littérature métropolitaine. Laissons de côté les problèmes éthiques soulevés par une telle attitude. C’est alors le suicide de la littérature colonisée. Dans les deux perspectives, seule l’échéance différant, la littérature colonisée de langue européenne semble condamnée, à mourir jeune, et sans postérité.

L’être de carence

Tout se passe, enfin, comme si la colonisation contemporaine était un raté de l’histoire. Par sa fatalité propre et par égoïsme, elle aura tout échoué, pollué tout ce qu’elle aura touché. Elle aura pourri le colonisateur et détruit le colonisé.

Pour mieux triompher, elle s’est voulue au service unique d’elle-même. Mais excluant l’homme colonisé, par lequel seul elle aurait pu marquer la colonie, elle s’est condamnée à y demeurer étrangère, donc nécessairement éphémère.

De son suicide cependant, elle n’est comptable qu’à elle-même. Plus impardonnable est son crime historique contre le colonisé : elle l’aura versé sur le bord de la route, hors du temps contemporain.

La question de savoir si le colonisé, livré à lui-même, aurait marché du même pas que les autres peuples n’a pas grande signification. En vérité stricte, nous n’en savons rien. Il est possible que non. Il n’y a certes pas que le facteur colonial pour expliquer le retard d’un peuple. Tous les pays n’ont pas suivi le même rythme que celui de l’Amérique ou de l’Angleterre ; ils avaient chacun leurs causes particulières de retard et leurs propres freins. Néanmoins, ils ont marché chacun de leur propre pas et dans leur voie. Au surplus, peut-on légitimer le malheur historique d’un peuple par les difficultés des autres ? Les colonisés ne sont pas les seules victimes de l’histoire, bien sûr, mais le malheur historique propre aux colonisés fut la colonisation. À ce même faux problème, revient la question si troublante pour beaucoup : le colonisé n’a-t-il pas, tout de même, profité de la colonisation ? Tout de même, le colonisateur n’a-t-il pas ouvert des routes, bâti des hôpitaux et des écoles ? Cette restriction, à la vie si dure, revient à dire que la colonisation fut tout de même positive : car sans elle, il n’y aurait eu ni routes, ni hôpitaux, ni écoles. Qu’en savons-nous ? Pourquoi devons-nous supposer que le colonisé se serait figé dans l’état où l’a trouvé le colonisateur ? On pourrait aussi bien affirmer le contraire : si la colonisation n’avait pas eu lieu, il y aurait eu plus d’écoles et plus d’hôpitaux. Si l’histoire tunisienne était mieux connue, on verrait que le pays était alors en pleine gésine. Après avoir exclu le colonisé de l’histoire, lui avoir interdit tout devenir, le colonisateur affirme son immobilité foncière, passée et définitive.

Cette objection ne trouble d’ailleurs que ceux qui sont prêts à l’être. J’ai renoncé jusqu’ici à la commodité des chiffres et des statistiques. Ce serait le lieu d’y faire un appel discret : après plusieurs décennies de colonisation, la foule des enfants dans la rue l’emporte de si loin sur ceux qui vont en classe ! Le nombre des lits d’hôpitaux est si dérisoire devant celui des malades ; l’intention des tracés routiers est si claire, si désinvolte à l’égard du colonisé, si étroitement soumise aux besoins du colonisateur ! Pour ce peu, vraiment, la colonisation n’était pas indispensable. Est-ce une telle audace de prétendre que la Tunisie de 1952 aurait été, de toute manière, très différente de celle de 1881 ?… Il existe, enfin, d’autres possibilités d’influence et d’échanges entre les peuples que la domination. D’autres petits pays se sont largement transformés sans avoir eu besoin d’être colonisés. Ainsi de nombreux pays d’Europe centrale…

Mais depuis un moment, notre interlocuteur souriait sceptique.


– « Ce n’est tout de même pas la même chose…
– Pourquoi ?… Vous voulez dire, n’est-ce pas, que ces pays sont peuplés d’Européens ?…
– Heu… Oui !…
– Et voilà, Monsieur : vous êtes tout simplement raciste.
 »

Nous en revenons en effet au même préjugé fondamental. Les Européens ont conquis le monde parce que leur nature les y prédisposait, les non-Européens furent colonisés parce que leur nature les y condamnait.

Allons, soyons sérieux, laissons là et le racisme et cette manie de refaire l’histoire. Laissons même de côté le problème de la responsabilité initiale de la colonisation. Fut-elle le résultat inévitable de l’expansion capitaliste ou l’entreprise contingente d’hommes d’affaires voraces ? En définitive, tout cela n’est pas si important. Ce qui compte, c’est la réalité actuelle de la colonisation et du colonisé. Nous ne savons guère ce que le colonisé aurait été sans la colonisation, mais nous voyons bien ce qu’il est devenu par suite de la colonisation. Pour mieux le maîtriser et l’exploiter, le colonisateur l’a refoulé hors du circuit historique et social, culturel et technique. Ce qui est actuel et vérifiable, c’est que la culture du colonisé, sa société, son savoir-faire sont gravement atteints, et qu’il n’a pas acquis un nouveau savoir et une nouvelle culture. Un résultat patent de la colonisation est qu’il n’y a plus d’artistes et pas encore de techniciens colonisés. C’est vrai qu’il existe aussi une carence technique du colonisé. « Travail arabe » dit le colonisateur avec mépris. Mais loin d’y trouver une excuse pour sa conduite et un point de comparaison à son avantage, il doit y voir sa propre accusation. C’est vrai que les colonisés ne savent pas travailler. Mais où leur a-t-on appris, qui leur a enseigné la technique moderne ? Où sont les écoles professionnelles et les centres d’apprentissage ?

Vous insistez trop, dit-on quelquefois, sur la technique industrielle. Et les artisans ? voyez cette table de bois blanc ; pourquoi est-elle en bois de caisse ? et mal finie, mal rabotée, ni peinte ni cirée ? Certes, cette description est exacte. De convenable dans ces tables à thé, il n’y a que la forme, cadeau séculaire fait à l’artisan par la tradition. Mais pour le reste, c’est la commande qui suscite la création. Or pour qui sont faites ces tables ? L’acheteur n’a pas de quoi payer les coups de rabot supplémentaires, ni la cire ni la peinture. Alors, elles restent en planches à caisses disjointes, où les trous des clous demeurent ouverts.

Le fait vérifiable est que la colonisation carence le colonisé et que toutes les carences s’entretiennent et s’alimentent l’une l’autre. La non-industrialisation, l’absence de développement technique du pays conduit au lent écrasement économique du colonisé. Et l’écrasement économique, le niveau de vie des masses colonisées empêchent le technicien d’exister, comme l’artisan de se parfaire et créer. Les causes dernières sont les refus du colonisateur, qui s’enrichit davantage à vendre de la matière première qu’à concurrencer l’industrie métropolitaine. Mais, en outre, le système fonctionne en rond, acquiert une autonomie du malheur. Aurait-on ouvert plus de centres d’apprentissage, et même des universités, ils n’auraient pas sauvé le colonisé, qui n’aurait pas trouvé, en sortant, l’utilisation de son savoir. Dans un pays qui manque de tout, les quelques ingénieurs colonisés, qui ont réussi à obtenir leurs diplômes, sont utilisés comme bureaucrates ou comme enseignants ! La société colonisée n’a pas un besoin direct de techniciens et n’en suscite pas. Mais malheur à qui n’est pas indispensable ! Le manœuvre colonisé est interchangeable, pourquoi le payer son juste prix ? De plus, notre temps et notre histoire sont de plus en plus techniciens ; le retard technique du colonisé augmente et paraît justifier le mépris qu’il inspire. Il concrétise, semble-t-il, la distance qui le sépare du colonisateur. Et il n’est pas faux que la distance technique est cause en partie de l’incompréhension des partenaires. Le niveau général de vie du colonisé est si bas souvent que le contact est presque impossible. On s’en tire en parlant du moyen-âge de la colonie. On peut poursuivre ainsi longtemps. L’usage, la jouissance des techniques, crée des traditions techniques. Le petit Français, le petit Italien ont l’occasion de tripoter un moteur, une radio, sont environnés par les produits de la technique. Beaucoup de colonisés attendent de quitter la maison paternelle pour approcher la moindre machine. Comment auraient-ils du goût pour la civilisation mécanicienne, et l’intuition de la machine ?

Tout dans le colonisé, enfin, est carencé, tout contribue à le carencer. Même son corps, mal nourri, malingre et malade. Bien des palabres seraient économisées, si en préambule à toute discussion, on commençait par poser : d’abord, il y a la misère, collective et permanente, immense. La simple et bête misère biologique, la faim chronique de tout un peuple, la sous-alimentation et la maladie. Bien sûr, de loin cela reste un peu abstrait, et il y faudrait une imagination hallucinatoire. Je me souviens de ce jour où le car de la « Tunisienne Automobile » qui nous emmenait vers le Sud, s’arrêta au milieu d’une foule dont les bouches souriaient mais dont les yeux, presque tous les yeux, coulaient sur les joues ; où je cherchai avec malaise un regard non trachomateux où je puisse reposer le mien. Et la tuberculose, et la syphilis, et ces corps squelettiques et nus, qui se promènent entre les chaises des cafés, comme des morts-vivants, collants comme des mouches, les mouches de nos remords. – Ah ! Non ! s’écrie notre interlocuteur, cette misère, elle y était ! Nous l’avons trouvée en arrivant !

Soit (voir, d’ailleurs ; l’habitant des bidonvilles est souvent un fellah dépossédé). Mais comment un tel système social, qui perpétue de telles détresses – à supposer qu’il ne les crée pas – pourrait-il tenir longtemps ? Comment ose-t-on comparer les avantages et les inconvénients de la colonisation ? Quels avantages, fussent-ils mille fois plus importants, pourraient faire accepter de telles catastrophes, intérieures et extérieures ?

Albert Memmi

[1Le livre est disponible au format de poche (coll. Folio - actuel), avec une préface de Jean-Paul Sartre.

[2Le sommaire de la revue : http://www.esprit.presse.fr/review/....