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il y a 60 ans, René Romanet était condamné pour anticolonialisme

mercredi 11 mai 2016, par la rédaction

Le 7 mai 1956, il y a 60 ans, des rappelés en partance pour l’Algérie, ont manifesté leur refus d’une guerre coloniale, à La Villedieu en Creuse. La population locale a soutenu cette manifestation pacifique et pacifiste et trois hommes ont été lourdement condamnés, dont le maire de La Villedieu.

Ce dernier, René Romanet, a été révoqué en 1956 pour avoir soutenu des rappelés du contingent qui refusaient de partir en Algérie. Son fils, Henri Romanet, se souvient, à l’occasion de l’hommage organisé, soixante après les "évenements de La Villedieu" par l’association Mémoire à vif.

Il y a soixante ans, un maire creusois révoqué et condamné pour ses idées anti-colonialistes

par Julien Rapegno, La Montagne le 9 mai 2016


« Il n’aurait jamais dû dire à ceux qui sont venus l’arrêter : je prends mes responsabilités ». Soixante ans plus tard, dans la famille Romanet, quatre générations de menuisiers et charpentiers à La Villedieu, on estime que René Romanet a été injustement sanctionné. Pour Henri Romanet, 85 ans et fils de l’ancien maire révoqué : « Ici, 90 % des gens étaient contre la guerre d’Algérie ».

Romanet, Fanton et Meunier : ces trois hommes du plateau de Millevaches ont fait la Une de l’actualité dans les jours qui ont suivi le 7 mai 1956. S’ils ont été présentés en « résistants » par la presse communiste et anticolonialiste de l’époque, il ne fait jamais bon diverger lorsque la France est en guerre, quand bien même ce conflit est officiellement qualifié de simple « pacification ».

Le 7 mai 1956, un convoi militaire s’arrête à La Villedieu. Il transporte une vingtaine de « rappelés » de la classe 1952, en route pour l’Algérie. « Ils sont allés boire un coup au café du bourg. Ensuite, ils ont braillé qu’ils ne voulaient plus partir. Les habitants les ont cachés dans des granges. Les CRS sont arrivés dans la nuit », relate Henri Romanet.

Le 8 mai, des habitants de Faux-la-Montagne, de Nedde ont investi le bourg de La Villedieu en soutien aux rappelés insoumis. Le maire, René Romanet, l’instituteur de Faux, Gaston Fanton et Antoine Meunier, un ancien combattant, sont arrêtés durant la manifestation.

«  Mon père a été relâché dès le lendemain sur ordre du préfet », se souvient Henri Romanet, qui était lui-même appelé sous les drapeaux. « Je suis arrivé le lundi en permission. Des copains avaient écouté la radio et m’avaient lancé -Tu es bien de la Creuse ? Ton père est en taule  ». Henri Romanet a raconté tous ses souvenirs d’Algérie dans de grands cahiers avec son écriture soignée de petit gars de la communale. « Finalement, sur 25 mois de service, j’ai passé 21 mois en Algérie, dont quinze sous les ordres du colonel Bigeard. […] Un jour, j’ai voulu me planquer pour ne pas repartir là-bas. C’est mon père qui m’en a empêché ».

« Georges Guingouin venait à la maison la nuit »

René Romanet a été très affecté par les sanctions dont il a fait l’objet. Même si ses convictions communistes l’avaient déjà amené précédemment à refuser de se soumettre au pouvoir en place : « Quand j’étais gamin, Georges Guingouin est venu plus d’une fois, la nuit, à la maison », glisse Henri. Le chef de la Résistance communiste en Limousin s’est en effet replié plusieurs semaines à La Villedieu, alors qu’il était traqué en Haute-Vienne. Les faits de Résistance de René Romanet ne lui ont pas épargné la révocation, une peine de trois ans de prison avec sursis, et la déchéance, durant cinq ans, de ses droits civiques.

L’instituteur Fanton lourdement sanctionné

Le maire de la Villedieu a été jugé au fort du Hâ, à Bordeaux, avec ses deux compagnons d’infortune. Si la peine a été plutôt symbolique pour l’ancien combattant (et mutilé de guerre) Meunier, l’instituteur Gaston Fanton a été lourdement sanctionné : « Il a été emprisonné huit mois à Fresnes, puis frappé d’une interdiction d’exercer durant cinq ans. Il s’est fait bûcheron, à Faux, pour survivre, puis il est parti dans l’Allier ».

Au niveau national, l’affaire de La Villedieu est ensuite complètement tombée dans l’oubli. « Mon père n’en parlait plus », souligne Henri, qui ne cache pas que les « événéments » du 7 et 8 mai 1956 et leurs conséquences ont suscité durant quelques décennies des points de vue divergents, voire « des clans » sur la commune.

La Villedieu, 50 habitants, pays des maires insoumis

Samedi, Danièle Restoin, présidente de l’association Mémoire à vif, arborait un dessin de Siné sur son tee-shirt.
Le dessinateur, qui vient de disparaître et qui « était très engagé contre la guerre d’Algérie », l’avait créé spécifiquement pour cette association limousine. Soixante ans jours pour jour après l’acte d’insoumission de soldats du contingent à La Villedieu, un hommage a réuni une cinquantaine de personnes à la mairie, prélude à une journée d’échanges de l’association Mémoire à vif à Tarnac.

« Au début des années 2000, nous venions tous les ans rendre hommage à Romanet, Fanton et Meunier le temps d’une conférence », rappelle Danièle Restoin. C’est cette prof d’histoire de Limoges, aujourd’hui retraitée, qui a exhumé les faits de La Villedieu, à l’occasion d’un film pédagogique, réalisé avec ses élèves, en 2001. Le producteur radiophonique Daniel Mermet (alors sur France Inter) s’est emparé de cette histoire et lui a donné un écho national. Le soutien de plusieurs personnalités n’a pas suffi à engager le processus de réhabilitation des trois « boucs émissaires ». C’est toujours Simone de Bollardière, épouse du général qui a dénoncé la torture en Algérie, qui est présidente d’honneur de Mémoire à vif.

L’association, qui a déjà abordé « d’autres sujets qui dérangent comme les femmes tondues », s’inscrit dans cette grande ligne anti-guerre qui traverse le plateau de Millevaches : Les mutins de La Courtine en 1917, le monument pacifiste de Gentioux, et le 7 mai 1956 à la Villedieu…

Thierry Letellier, digne héritier de René Romanet

Samedi, Danièle Restoin a évoqué aussi la mémoire de Jehan Mayoux, cet inspecteur du primaire d’Ussel, suspendu de ses fonctions en 1960 durant cinq ans pour avoir signé le manifeste des 121.

Non seulement René Romanet a une place à son nom à La Villedieu, mais il ne peut se sentir trahi par celui qui est assis actuellement sur le fauteuil de maire.
Le discours de Thierry Letellier envoyait du bois : « La République française a complètement raté la décolonisation […] à force de nier son passé colonialiste, à force de refuser d’en débattre, à force de laisser infuser le racisme, la violence et l’ignorance la classe politique française est en train de forger un projet de société détestable […] Chaque résistance, si minime soit-elle, chaque grain de sable inséré dans le système en place, chaque nuit debout passée à se rencontrer, à débattre et à rêver ; doivent nous aider à tourner un peu plus le dos à ce présent exécrable. […] pour des lendemains plus fraternels, solidaires et joyeux ». La Villedieu, moins de cinquante habitants aujourd’hui… pays des maires insoumis.

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Le discours de Thierry Letellier, maire de La Villedieu, prononcé le 6 octobre 2001 lors de l’inauguration d’une plaque rendant hommage à René Romanet, est repris sur le
site Mémoire à vif.