Histoire coloniale et postcoloniale

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hommage à Jean-Luc Einaudi, par Patrick Karl

jeudi 8 octobre 2015, par la rédaction

Aujoiurd’hui, 8 octobre 2015, paraît en librairie un ouvrage de Fabrice Riceputi consacré à La bataille d’Einaudi. Pour accompagner l’événement, nous reprenons ci-dessous le texte que Patrick Karl a lu le mardi 6 octobre 2015 à la Librairie Folies d’encre à Saint-Denis, lors de la soirée d’hommage à Jean-Luc Einaudi.

Patrick Karl, comédien et metteur pour le théâtre depuis 1980, a cheminé à la rencontre du Théâtre d’Art. Création et décentralisation ont influencé son parcours nomade auprès des auteurs et poètes essentiels : W. Shakespeare, C. Goldoni, A. Tchékhov, J. Genet, S.Beckett, R. Char, B. M. Koltès.

Hommage à Jean-Luc Einaudi

[Librairie Folies d’encre à Saint-Denis, le 6 octobre 2015]


Je fais profession de théâtre depuis 35 ans. J’ai eu la chance de rencontrer dans cette vie des personnes passionnantes et certaines déterminantes pour mon cheminement artistique et humain. Mais ma rencontre avec Jean-Luc Einaudi procède d’une autre dimension en tant que son œuvre est intimement liée à son humanité et, à mes yeux, cette intense cohérence est bouleversante et rare.

Nous nous sommes rencontrés par le travail. Tout d’abord j’ai lu, dès sa sortie, « La bataille de Paris » et ce fut pour moi, enfant d’Aubervilliers vivant au bord du canal Saint-Denis pendant les années 50 et le début des années 60, un véritable choc. En effet, des souvenirs que ma mémoire avait occultés jusque là rejaillirent - images de violences policières extrêmes bien-sûr et bien d’autres choses toutes aussi extrêmes et que j’ai encore du mal à décrire aujourd’hui - Nous étions des enfants effrayés et incrédules et le monde des adultance de rencontrer dans cette vie des personnes passionnantes et certaines se taisait. Le livre de Jean-Luc Einaudi a pourfendu la censure pour moi et, l’histoire le montre, pour une société toute entière. A partir de là, j’ai lu cet auteur en totalité.

Un deuxième choc est intervenu quelques années plus tard lors d’une réunion commémorative et informative dans un théâtre à Bagnolet, un 17 octobre où étaient présents des protagonistes, des témoins, des militants, des historiens et Jean-Luc Einaudi. Dans la salle comble j’observe toute une jeunesse de 18 à 30 ans, qui avait à voir avec l’Algérie : consternée, stupéfaite d’entendre et de découvrir la réalité de cette tragédie du 17 octobre 1961. De fait, j’ai entendu le silence de leurs parents qui m’a renvoyé à celui des miens. Toute une génération s’était tue …

Je dois faire quelque chose ! Je fais du Théâtre : j’ai écrit cette pièce octobre 61, j’ai vu un chien. Elle est composée de mes souvenirs et de mon imagination dramaturgique mais est essentiellement cadrée dans l’Histoire réelle et s’inspire en particulier de celle de Fatima Bedar, la plus jeune victime recensée de ce crime d’Etat. J’ai contacté Jean-Luc Einaudi via son éditeur pour lui soumettre les épreuves pour avoir son regard sur le plan de la rigueur historique. Il m’a immédiatement répondu directement en m’indiquant d’ailleurs deux ou trois précisions. Quelques temps après nous avons donné lecture de cette pièce à la SACD à laquelle il est venu assister en compagnie de Christine son épouse.

Dès lors, progressivement, naturellement, au fil du temps s’est établie une relation par des échanges de travail et des projets sont advenus dont ma nouvelle pièce C.O.M. pour un sac de sucre librement inspirée de son livre Traces des adolescents en maison de redressement sous l’occupation (éditions du Sextant) dont il a rédigé la préface. De cette relation de travail est née une complicité et il m’a fait l’honneur de son amitié.

Jean-Luc est un homme d’amitié et de fidélité. Ses amis plus anciens qui ont partagés avec lui les combats de jeunesse et d’engagement politique sont plus à même que moi de parler de cela. Ils savent, eux, ses amis de toujours, que le parcours de cet homme est en parfaite cohérence avec sa quête pour la justice (il en a effectivement fait son métier à la protection judiciaire de la jeunesse). De son engagement révolutionnaire de ses débuts maoïste, où déjà il écrit, et jusqu’à la fin de son œuvre d’historien citoyen chercheur, il me semble qu’il s’est toujours agi, pour lui, de montrer la vérité de l’Histoire de notre société du vingtième siècle capitaliste et de ses rapports d’exploitation sociale à travers des faits. - Il a commencé comme journaliste ; donc les faits - A regarder l’ensemble de son œuvre, il s’avère que c’est au travers du prisme de la décolonisation qu’il soulève la dimension tragique du colonialisme par ses séquelles et ses rémanences.

L’histoire de la colonisation et des décolonisations est un ensemble de tragédies inachevées. Une chaîne de causalités dont les rouages agissent toujours au gré du ressac et des résurgences nourrissant ainsi le limon de nos sociétés en crises successives justifiant les pratiques d’un Etat sanglé par le capitalisme en constante adaptation.

Jean-Luc Einaudi a écrit des pages majeures dans ce siècle tragique débusquant la censure et le mensonge d’Etat : une dialectique institutionnelle. Mais il ne l’a pas fait avec emphase ni ostentation comme j’en aurais à l’instant la tentation. Non, au contraire, il nous révèle, à force de travail et de recherches rigoureuses, la cause juste d’authentiques héros anonymes, humbles, tous conduits par un idéal de justice pour lequel ils se sont engagés. Des héros naturels en quelque sorte dont beaucoup vont mourir sous les coups de l’adversaire. Je pense par exemple à Lisette Vincent, institutrice, engagée dans les brigades internationales en république espagnole puis militante pour l’indépendance algérienne et devenue algérienne en 1962 puis exilée dans les années 70 ; ou encore Baya, une autre femme extraordinaire de courage et de modernité, combattante et féministe, militante et antiraciste, elle aussi exilée. Et puis, George Mattei le franc-tireur insoumis au milieu de tant de batailles ; Maurice Laban, combattant pour la révolution algérienne assassiné avec Henri Maillot par l’Armée française, tous héros intrépides et modestes mais conduits par le fatum de la tragédie antique.

Il en est un qui est particulièrement emblématique, c’est Fernand Iveton, le sujet et le personnage de son premier livre. Exemplaire par l’authenticité et la radicalité de son engagement communiste pour la cause de l’indépendance algérienne. Cet ouvrier dont les origines sont européennes mais dont le cœur et la culture sociale sont algériens. Voilà un homme pacifique mais résolu à se battre pour la révolution algérienne qui va participer à un attentat non meurtrier conçu et réalisé comme tel. Le pouvoir colonial et l’Etat français vont faire de lui au moyen d’une justice expéditive et corrompue un condamné à mort exécuté pour l’exemple.

Jean-Luc était marqué profondément par l’histoire de cet homme humble, lucide et déterminé dans sa condition sociale. Peut-être représentait-il, à ses yeux l’exemplarité du citoyen ?

C’est-à-dire : lucide, exigeant, réellement progressiste ; un combattant de la liberté, de l’égalité, de la fraternité. C’est, pour moi, ce que représente Jean-Luc Einaudi.

L’histoire de Fernand Iveton, lui tenait tellement à cœur qu’il voulait le faire vivre par le cinéma. C’est ainsi qu’il a écrit un scénario à partir de son livre en complicité avec son ami cinéaste Daniel Kupferstein. Les démarches d’approche des producteurs éventuels furent laborieuses et jusque-là sans effet. Il m’a dit alors que, peut-être, on pourrait dans un premier temps porter cette histoire au théâtre. Nous commencions à en discuter quand la maladie l’a emporté avec la fulgurance que vous savez.

Ce projet reste vivant et nous allons essayer en complicité avec Daniel Kupferstein de le mener à bien.

Enfin, je viens de dire que Jean-Luc Einaudi était un homme lucide, exigeant et réellement progressiste, un combattant de la liberté, de l’égalité et de la fraternité par la quête de la vérité. Chez lui pas d’angélisme et pas de manichéisme. Son dernier ouvrage paru en septembre 2013 : Le dossier Younsi – 1962 : Procès secret d’un chef du FLN en France (éditions Tirésias) est un livre traitant des mouvances de la vérité historique, des ambiguïtés et de la duplicité des hommes de pouvoirs. Younsi était-il un traitre à la cause du FNL ? Etait-il un voyou manipulé par les services secrets français ? Fût-il une victime de l’épuration post indépendance ? Toutes ces questions sont levées par le minutieux travail d’enquête propre à la démarche d’Einaudi.

Pour conclure je vais vous lire une citation de Jean Jaurès :

Je ne plierai pas, je ne m’en irai pas en silence. Je ne me soumettrai pas. Je ne me retournerai pas. Je ne me conformerai pas. Je ne me coucherai pas. Je ne me tairai pas. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; ce n’est pas subir la loi du mensonge triomphant.

J’ajoute à cela une ligne du poète René Char :

La liberté, c’est chercher la vérité avec des précautions terribles, là tout se trouve.

Voilà ce que faisait et nous laisse en héritage Jean-Luc Einaudi.

Patrick Karl (6 octobre 2015)


Pour organiser une projection-débat consacrée à Jean-Luc Einaudi, contactez Daniel Kupferstein.