Histoire coloniale et postcoloniale

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genèse de la loi du 23 février 2005 : [1] le lobby pied-noir

lundi 20 février 2006, par la rédaction

La loi n° 2005-158 du 23 février 2005 « portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés » est le résultat du travail d’un lobby très actif : celui de certaines associations pieds-noirs proches de l’extrême droite qui sont parvenues à convaincre leurs interlocuteurs qu’elles parlent au nom de la quasi-totalité des rapatriés d’Algérie. Pour comprendre les origines et la genèse de cette loi, il est nécessaire de revenir sur la manière dont ce lobby s’est constitué et sur les liens qu’il a tissés avec un certain nombre de milieux politiques.

Cet article est constitué d’extraits de la première partie, La genèse de la loi, rédigée par Valérie Morin, François Nadiras et Sylvie Thénault, de l’ouvrage « La colonisation, la loi et l’histoire », de Claude Liauzu et Gilles Manceron (dir.), éd. Syllepse, 2006.

La suite naturelle de cet article est la page consacrée au parcours législatif de la loi 23 février 2005.

La constitution d’un « lobby pied-noir »

Pour éviter toute équivoque, précisons tout d’abord ce que nous entendons par « lobby pied-noir ». Il s’agit d’un groupe informel (tout au moins à ses débuts) d’associations de rapatriés d’Algérie qui agit comme un groupe de pression auprès notamment des responsables politiques afin d’obtenir des avantages en échange de leur soutien. Cette dénomination ne désigne pas l’ensemble des associations de rapatriés, mais des groupes assez réduits, souvent proches de la mouvance d’extrême droite, dont la force est de laisser croire qu’ils sont délégataires de toute une communauté prête à le suivre, idée largement surfaite. On remarquera aussi que la période où s’est constitué et s’est développé ce lobby coïncide avec celle de l’émergence et de la montée de l’extrême droite en France depuis la fin des années 1970.

Une place particulière dans ce « lobby pied-noir » revient à une association dont les membres ne sont pas tous rapatriés ou descendants de rapatriés d’Algérie. Il s’agit de l’Adimad (Association amicale pour la défense des intérêts moraux et matériels des anciens détenus politiques et exilés de l’Algérie française). L’Adimad a été créée avec l’assentiment du général Raoul Salan, et déclarée en novembre 1967. D’après ses statuts, l’association « a pour but de défendre, par tous les moyens légaux, la mémoire de tous les martyrs et de toutes les victimes des ennemis de l’Algérie française ». « Elle organisera des cérémonies du souvenir, fera dire des messes, interpellera les autorités civiles et militaires et saisira les médias chaque fois qu’elle le jugera bon afin de rétablir la vérité sur ce juste combat. » Elle « œuvrera de toutes ses forces pour que tous les combattants de l’Algérie française morts au combat ou assassinés à la suite des jugements d’exception stalino-gaullistes soient reconnus comme “Morts pour la France” ». C’est cette association qui se rattache à ce « lobby pied-noir » que nous retrouverons à l’initiative des demandes d’indemnisation des « exilés politiques » de l’OAS et des hommages aux fusillés de cette organisation. Son président, Jean-François Collin, après avoir participé comme sous-lieutenant des commandos parachutistes au putsch d’Alger d’avril 1961, a été, d’après l’ouvrage de Georges Fleury OAS [1], l’instigateur de la tentative d’assassinat sur son lit d’hôpital à Paris, le 18 février 1962, du gaulliste Yves Le Tac, président du Mouvement pour la communauté, alors hospitalisé au Val-de-Grâce après avoir subi de la part de l’OAS à Alger trois tentatives d’assassinat les 3, 10 et 17 octobre 1961, dont il était sorti grièvement blessé par balles.

Outre l’Adimad, on peut considérer que la liste des associations membres du Comité de liaison des associations nationales de rapatriés (Clan-R), auxquelles il faut ajouter le Recours, donne une bonne idée des associations du « lobby pied-noir [2] ». Mais ces associations sont plus ou moins porteuses d’une défense idéologique de la colonisation, et ce paysage associatif est très mouvant, on y voit apparaître fréquemment de nouvelles associations, telle, par exemple Jeune pied-noir, active dans sa tentative de défendre la loi du 23 février 2005.

Depuis 1962, différentes associations avaient fait du lobbying pour défendre le principe de l’indemnisation des rapatriés, tels l’Anfanoma ou le Ranfran qui regroupaient plusieurs milliers de membres. Mais leur efficacité était restée limitée dans la mesure où leurs leaders s’étaient refusés à appeler à voter aussi bien pour des candidats de gauche que pour des candidats gaullistes. Ils tentaient plutôt de faire eux-mêmes une carrière politique, à l’exemple de Marc Lauriol, représentant des associations de rapatriés auprès du gouvernement, candidat en 1972 dans la 4e circonscription des Yvelines (La Celle-Saint-Cloud) avec l’investiture de la majorité UDR, contre Michel Rocard, député PSU sortant [3].

L’autre difficulté de ces associations est qu’elles ne sont jamais parvenues à créer une unité entre elles, plusieurs tentatives ayant toutes échoué sur des conflits de personnes [4]. Leurs principales revendications étaient néanmoins communes. à l’indemnisation des biens perdus ou spoliés - dont le principe était inscrit dans l’article 4 de la loi-cadre du 26 décembre 1961 - et à la remise des dettes de réinstallation, elles ajoutaient l’amnistie pour les défenseurs de l’Algérie française (officiers du putsch et membres de l’OAS).

Jusqu’à la démission du général de Gaulle en 1969, seule l’amnistie avait pu être réalisée. Tout au plus, quand il avait eu besoin de « lâcher du lest » en 1968, il avait concédé l’amnistie totale pour tous les prisonniers de l’OAS et pour les exilés [5]. Mais il a toujours refusé aux rapatriés les mesures financières qu’ils réclamaient. « La nation ne leur doit rien, affirmait-il. Elle les a laissés s’installer en Algérie à leurs risques et périls. Ils en ont suffisamment tiré d’avantages, pendant suffisamment de temps. Elle a consenti suffisamment de sacrifices, pendant huit ans, pour les y maintenir [6]. »

Il faut attendre la campagne des élections présidentielles de 1969 pour voir tous les candidats - y compris Georges Pompidou - promettre l’indemnisation des biens des rapatriés. Aucun d’entre eux ne souhaite s’aliéner les voix de plusieurs centaines de milliers d’électeurs. À partir de cette date, les revendications matérielles des rapatriés figureront toujours en bonne place dans les promesses électorales. Mais les différentes solutions proposées par les gouvernements successifs, loin de les satisfaire, entraîneront une inflation de demandes.

En 1976, apparaît le Recours autour de Jacques Roseau, président de l’association des Fils de rapatriés, et de Guy Forzy, président de l’UCDAR [7]. Le Recours, farouchement opposé au gouvernement en place et décidé à le sanctionner, appelle les électeurs pieds-noirs à voter contre les candidats favorables au gouvernement [8]. L’objectif n’a pas changé : faire reconnaître les problèmes de la communauté rapatriée et obtenir une véritable loi d’indemnisation. La grande nouveauté est que le Recours n’hésite pas à appeler à voter pour un candidat de gauche. Lors des élections municipales de 1977, plusieurs candidats de la majorité sont ainsi battus dans des villes du Midi à forte population rapatriée : à Auch, à Montpellier [9] et à Béziers où les pieds-noirs aident à éliminer Pierre Brousse, ancien ministre du commerce, au profit du candidat communiste Paul Balmigère. De la même façon, aux municipales de 1989, en dehors de toute considération politique, le Recours contribuera à l’élection de Georges Frêche (PS) à Montpellier et de Jacques Médecin (RPR) à Nice, sans oublier Michel Mouillot à Cannes, Dominique Baudis à Toulouse et Jean Bousquet à Nîmes (tous trois UDF).

Le vote des rapatriés a-t-il été véritablement décisif ? Les électeurs rapatriés ont-ils réellement suivi les mots d’ordre du Recours ? Nul ne peut l’affirmer, mais l’essentiel est que les responsables politiques en ont été persuadés. Dorénavant ils s’attacheront à séduire « l’électorat pied-noir » en donnant satisfaction aux revendications exprimées par un lobby qui s’affirme représentatif de la quasi-totalité de la « communauté » des rapatriés d’Algérie [10].

La réussite du Recours

Dès sa création en 1976, le Recours a été courtisé par les deux grands partis opposés au président Giscard d’Estaing : le Parti socialiste de François Mitterrand et le jeune RPR de Jacques Chirac, ancien Premier ministre de Valéry Giscard d’Estaing, mais qui se présentera contre lui en 1981.

Jacques Chirac, considéré comme un héritier du gaullisme, souffrait d’un véritable handicap. Il n’avait pas satisfait leurs demandes pendant les deux années où il avait été Premier ministre (1974-1976) et était membre de la majorité dont les députés RPR avaient voté la loi de 1978 sur l’indemnisation qui a fortement mécontenté les rapatriés. C’est le leader socialiste qui a la préférence du Recours, François Mitterrand, qui avait été, de tout temps, un ardent défenseur des demandes de ces associations. Dès 1966, il avait déposé, avec Guy Mollet et Gaston Defferre, une proposition de loi prévoyant « la réintégration de plein droit dans [leurs] fonctions, emplois publics, offices publics ou ministériels ainsi que les divers droits à pension » des anciens condamnés de l’OAS [11]. En décembre 1967, il avait présenté avec Guy Mollet une proposition de loi « tendant à instaurer un moratoire des dettes contractées par les Français rapatriés d’Algérie [12] ». En 1975, l’avocat Jacques Ribs avait dénoncé l’injustice du refus d’une vraie loi d’indemnisation, et proposé, au nom du Parti socialiste, une loi qui satisfaisait les associations de rapatriés [13].

Aussi, en 1977, le Recours demande aux électeurs rapatriés de voter pour la gauche [14]. Le 4 avril 1981, à Avignon, le candidat socialiste formalise publiquement quinze promesses aux rapatriés, allant d’une très large indemnisation à une amnistie totale [15]. Dans le tract qu’il diffuse alors, avec ce texte, le PS conclut en rappelant qu’il a « depuis toujours considéré que l’on devait voir dans la satisfaction des revendications légitimes des rapatriés, une des obligations morales fondamentales de la nation française ». Comme l’a révélé en 1990 le journaliste Jean Guisnel dans son livre Les Généraux, Enquête sur le pouvoir militaire en France, de longues tractations avaient eu lieu alors entre des proches de François Mitterrand, l’avocat Jacques Ribs et Georges Dayan, avec Jacques Roseau et Guy Forzy, président du Recours, qui avaient obtenu en mars 1981 l’accord de Raoul Salan pour qu’il appelle à voter Mitterrand. Et, en échange de son engagement à réaliser une « amnistie totale », c’est-à-dire la « réintégration dans le cadre de réserve » de huit généraux putschistes d’avril 1961 et la « révision de carrière » pour tous les policiers ou administrateurs civils renvoyés de la fonction publique entre 1961 et 1963 pour avoir rejoint l’OAS, le Recours appelle entre les deux tours à « sanctionner » Valéry Giscard d’Estaing.

Une fois élu, François Mitterrand présente effectivement en 1982 un projet de loi dans ce sens, mais il se heurte à une fronde d’une partie importante des députés socialistes conduite par Pierre Joxe. La loi sera finalement votée, mais, par la suite, Mitterrand n’arrivera pas à présenter de projet de loi en faveur d’une nouvelle indemnisation, et, durant ses deux septennats, il n’interviendra pas sur la question du passé colonial de la France. Il perd alors l’appui du Recours qui se tourne vers Jacques Chirac.

Première tentative de Jacques Chirac

Jacques Chirac se rapproche des leaders du Recours et s’entend avec Jacques Roseau. De là naît une longue entente qui deviendra même de l’amitié entre les deux hommes. Le leader de la droite redouble de promesses à l’égard des rapatriés. L’association appelle à voter pour le RPR aux élections législatives de 1986 ; elle restera désormais un soutien fidèle à Jacques Chirac, qui, en retour, lui prodiguera toujours beaucoup d’attention.

Devenu Premier ministre en 1986, il n’oublie pas ses promesses et, dans son discours de politique générale, s’engage à résoudre au plus vite les derniers points qui « nuisent à une totale intégration de la communauté rapatriée [16] » :

Ma cinquième directive concerne les problèmes de nos compatriotes rapatriés d’outre-mer, et notamment ceux d’Algérie, du Maroc et de Tunisie.

Plus que d’autres, ils ont eu à souffrir des cruautés de l’Histoire. Chrétiens, Israélites, Musulmans, ils ont été atteints dans leurs corps, ils ont perdu tout ou partie de leurs biens, ils ont quitté des terres qu’ils aimaient et qu’ils avaient fécondées. Justice doit leur être rendue. C’est le devoir d’un grand pays comme la France. C’est pourquoi j’ai donné des instructions pour qu’en étroite concertation avec leurs différentes associations soient améliorés ou complétés les textes ou procédures concernant l’amnistie, l’aménagement des dettes, des retraites et l’indemnisation.

Nous devons également penser à tous ces Français d’Afrique du Nord tombés au champ d’honneur. Leur souvenir ne doit pas s’éteindre, leurs noms ne doivent pas disparaître. Un mémorial exceptionnel leur sera consacré. Il symbolisera le fervent hommage de la Nation.

Un quart de siècle après, « il est temps, dira-t-il encore, que la nation apure définitivement sa dette à l’égard des Français rapatriés d’Afrique du Nord [17] ». Pour ce faire, il propose trois grandes réformes : un effacement général des dettes de réinstallation, une révision de la loi du 3 décembre 1982 - de façon à améliorer certains articles qui posaient problème - et, enfin, une nouvelle loi d’indemnisation, son objectif étant que ce soit la dernière. Une loi d’indemnisation - la quatrième - sera adoptée par le Parlement en juin 1987. À cette occasion, Alain Rollat écrivait dans Le Monde : « Les pieds-noirs sont parvenus tant bien que mal à tirer leur épingle du jeu politique en “monnayant” systématiquement leurs suffrages, avec opportunisme, à l’occasion de chacune des grandes échéances électorales nationales, sous l’impulsion en particulier du mouvement du Recours. » Et il poursuivait : « Même si la volonté personnelle de M. Chirac d’apurer une fois pour toutes ce contentieux qui a trop duré ne saurait être mise en doute, il est illusoire, compte tenu de l’expérience du passé, d’imaginer que le “problème” des rapatriés puisse être complètement résolu à très court terme [18]. »

Cette volonté de mettre un terme aux problèmes des rapatriés sera tenue en échec par l’existence de revendications non pas financières mais qui concernent une certaine vision de l’histoire : la représentation positive du passé colonial. La première attaque publique conjointe du lobby pied-noir et de Jacques Chirac ayant pour cible le colloque « Mémoire et enseignement de la guerre d’Algérie » organisé en mars 1992 par la Ligue de l’enseignement et l’Institut du monde arabe et dont les travaux ont été publiés en 1993, préfacés par Jean-Pierre Rioux, par le Centre national de documentation pédagogique sous le titre La guerre d’Algérie dans l’enseignement en France et en Algérie.

Revendications mémorielles

L’un des porteurs les plus actifs de ces revendications est le Cercle algérianiste, fondé en novembre 1973 par une dizaine de pieds-noirs « désireux de faire survivre une province française disparue géographiquement mais toujours vivante dans un peuple d’un million d’âmes ». Le manifeste qu’ils publient alors mérite d’être cité dans son intégralité :

Parce que nous aimions l’Algérie.

Parce que nous aimions filialement la France qui nous avait aidés à transformer et à lui garder cette Algérie dont elle ne voulait plus maintenant...

Parce que nous avions vingt ans et que nous avions foi en la victoire, que nous étions forts dans les combats triomphants et solidaires dans les revers, l’exil et les prisons...

Maintenant que le temps a passé, maintenant que l’exil nous a dispersés, affaiblis, et avant que notre communauté ne se dissolve tout à fait...

Nous créons un Cercle.

Pour protester contre l’histoire officielle de la présence française en Algérie telle que la présentent ceux-là mêmes qui nous ont acculés à l’exil.

Pour approfondir notre connaissance du passé algérien afin de mieux nous connaître, de redécouvrir l’originalité de la culture qui se faisait jour en Algérie, et pour diffuser l’œuvre des écrivain algérianistes.

Pour redonner une vigueur nouvelle à la communauté « Algérie-française », pour retremper notre foi.

Nous créons un Cercle algérianiste pour sauvegarder de l’oubli et du néant le peu qui nous reste de notre passé magnifique et cruel.

En 2006, « avec ses 33 cercles locaux et ses milliers d’adhérents », le Cercle algérianiste se revendique comme « l’une des associations les plus représentatives de la communauté des Français d’Afrique du Nord [19]
 ». Comme en témoigne son succès, au fil des ans, les revendications mémorielles [20] prendront le pas sur les revendications matérielles. En 1993, le Recours fondera l’association Mémoire de la France d’outre-mer, afin de porter, lui aussi, ces revendications mémorielles.

Des associations dénoncent au ministère le contenu de certains enseignements.

Ainsi, en janvier 1995, une lettre ouverte est adressée au ministre de l’éducation nationale, publiée sur le site internet <http://algerie-francaise.org/ailler...> et signée de Marie-Jeanne Rey, pour protester contre un cours diffusé par le centre d’enseignement à distance du ministère, dont l’auteur est nommément désigné. On peut y lire :

Depuis longtemps nous sommes nombreux à avoir remarqué la malhonnêteté avec laquelle certains manuels d’histoire relatent la colonisation de l’Algérie et surtout sa décolonisation. [...] Sans provoquer de réactions, une entreprise de falsification de l’histoire s’est développée. [...] Comme s’il s’agissait de faits incontestables de grossières contre-vérités ont été assénées à ces enfants sans aucune vergogne. J’ai reçu récemment un cours rédigé par monsieur Jean Martin, diffusé par le centre de Vanves, et qui porte l’estampille « Ministère de l’éducation nationale ». [...] L’auteur se permet des erreurs matérielles indignes d’un instituteur débutant, il omet des événements d’une importance primordiale et présente constamment ses opinions personnelles comme des vérités premières. [...] Je m’étonne que l’éducation nationale n’interdise pas formellement de telles allégations. Il semble même qu’elle les cautionne. [...] Comment cet homme a-t-il osé ? [...] Il n’y a pas de pardon possible pour un mensonge aussi monstrueux.

Seconde tentative de Jacques Chirac

Avec le retour de la droite au pouvoir en 1995 et de son leader Jacques Chirac, le lobby pied-noir reprend espoir, il sait qu’il peut compter sur des élus favorables à ses projets. Le 11 novembre 1996, Jacques Chirac inaugure, dans le square de la Butte du Chapeau-Rouge à Paris, dans le 19e arrondissement, un monument dédié à la mémoire des victimes civiles et militaires tombées en Afrique du Nord de 1952 à 1962. Huit ans avant la loi du 23 février 2005, son allocution prononcée à cette occasion est une reprise de tous les mythes de l’histoire coloniale :

À cet hommage [...], nous joindrons aussi celui que nous devons à tous ceux et à toutes celles qui ont contribué à la grandeur de notre pays en incarnant l’œuvre civilisatrice de la France.
Nous ne saurions oublier que ces soldats furent aussi des pionniers, des bâtisseurs, des administrateurs de talent qui mirent leur courage, leur capacité et leur cœur à construire des routes et des villages, à ouvrir des écoles, des dispensaires, des hôpitaux, à faire produire à la terre ce qu’elle avait de meilleur ; en un mot, à lutter contre la maladie, la faim, la misère et la violence et, par l’introduction du progrès, à favoriser pour ces peuples l’accès à de plus hauts destins.

Pacification, mise en valeur des territoires, diffusion de l’enseignement, fondation d’une médecine moderne, création d’institutions administratives et juridiques, voilà autant de traces de cette œuvre incontestable à laquelle la présence française a contribué non seulement en Afrique du Nord, mais aussi sur tous les continents.

Traces matérielles certes, mais aussi apport intellectuel, spirituel, culturel comme en témoigne la formation des élites francophones qui participent au sein des instances internationales et dans le monde au rayonnement de notre pays.

Aussi, plus de trente ans après le retour en métropole de ces Français, il convient de rappeler l’importance et la richesse de l’œuvre que la France a accomplie là-bas et dont elle est fière. Et il est juste de saluer la part prise par ceux qui, pendant des générations, ont tant et tant fait, avec les populations qui ont partagé et enrichi nos propres valeurs et notre destin.

En 1998, un colloque est organisé à Nice par le Centre d’études pied-noir sur « La réécriture de l’histoire ». Et l’Association de soutien à l’armée française (ASAF), dans son dossier sur « La vérité historique dans les manuels scolaires » (Pieds-noirs d’hier et d’aujourd’hui, n° 85, décembre 1997), après avoir dénoncé « une véritable dérive dans cet enseignement qui tourne à une désinformation souvent systématique par omission ou occultation », invite ses membres à faire appel au ministre de l’éducation nationale, aux parents d’élèves, aux professeurs, aux éditeurs, et aux tribunaux et se réserve de recourir à l’autorité du président de la République pour rétablir, entre l’éducation nationale et la défense nationale, l’unité de vue sans laquelle « celui-ci succombera à la première tempête ».

Aux présidentielles de 2002, Jacques Chirac est confronté au second tour à un candidat, Jean-Marie Le Pen, qui n’hésite pas à afficher, notamment en direction des milieux pieds-noirs d’extrême droite, sa nostalgie de l’époque coloniale. Face à lui, lors de la campagne, le candidat Chirac s’engage à parachever l’effort de solidarité envers les rapatriés et à rétablir la vérité sur l’œuvre conduite outre-mer par la France [21] - le député Michel Diefenbacher le confirmera le 6 février 2005, à la tribune de l’Assemblée nationale lors du débat qui devait aboutir au vote de la loi du 23 février.


[1Grasset, 2002, p. 566 et 567.

[2Voici la liste des associations signataires d’un communiqué du Clan-R datant de fin 2005 : Abd-El-Tif, Association Les Abd-el-Tif ; Adept, Association de défense des biens patrimoniaux français en Tunisie ; Adimad, Association amicale pour la défense des intérêts moraux et matériels des anciens détenus politiques de l’Algérie Française ; Adrafna, Amicale des rapatriés d’Afrique du Nord et leurs amis ; Afanoma, Association des fonctionnaires d’Afrique du Nord et Outre-Mer ; Afnart, Association fédérative nationale des rapatriés de Tunisie ; Allo, Association du lycée Lamoricière d’Oran ; Anfanoma, Association nationale des Français d’Afrique du Nord, d’outre-mer et de leurs amis ; ARMR, Association des rapatriés mineurs lors du rapatriement et des pupilles de la nation ; AFV, Association des familles des victimes du 26 mars 1962 et de leurs alliés ; Capfa, Cercle des anciennes provinces d’Algérie ; CDHA, Centre de documentation historique sur l’Algérie ; CNRA, Coordination nationale des rapatriés d’Algérie ; FNER, Fédération nationale des élus rapatriés ; FNR, Fédération nationale des rapatriés ; France Afrique Gamt, Généalogie Algérie Maroc Tunisie ; GNPI, Groupement national pour l’indemnisation ; Les Anciens de Mostaganem MAN, Mémoire d’Afrique du Nord ; Mafa, Maison des agriculteurs français d’Algérie ; Ranfran, Rassemblement national des Français d’Afrique du Nord ; Usdifra, Union syndicale de défense des intérêts des Français repliés d’Algérie ; Veritas, Comité pour le rétablissement de la vérité historique sur l’Algérie française.
Source : http://babelouedstory.com/thema_les/loi_23_fev_05/833/833.html.

[3Le Monde, 20 décembre 1972.

[4Le Front national des rapatriés, créé en 1966, sera présidé, à partir de 1969, par Edmond Jouhaud.

[5Après la grâce du 7 juin 1968 qui avait libéré tous les membres de l’OAS encore détenus, la loi du 24 juillet 1968 efface toutes les infractions liées aux « événements » y compris celles « commises par des militaires servant en Algérie pendant la période ». Cette loi s’ajoutait à toute une série d’amnisties et de grâces : décrets du 20 mars et du 14 avril 1962, loi du 17 décembre 1964 suivie le 21 décembre d’une grâce présidentielle, et enfin loi du 17 juin 1966.

[6Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, t. 2, p. 139, Conseil des ministres du 10 juin 1964.

[7UCDAR : Union des comités de défense des agriculteurs rapatriés.

[8Rappelons la chronologie des présidents et Premiers ministres :

  • Valéry Giscard d’Estaing (1974-1981), avec pour Premiers ministres Jacques Chirac (1974-1976) et Raymond Barre (1976-1981) ;
  • François Mitterrand (1981-1988), avec pour Premiers ministres Pierre Mauroy (mai 1981-juillet 1984), Laurent Fabius (juillet 1984-mars 1986) et Jacques Chirac (mars 1986-mai 1988) ;
  • François Mitterrand (1988-1995), avec pour Premiers ministres Michel Rocard (mai 1988-mai 1991), Édith Cresson (mai 1991-mars 1992), Pierre Bérégovoy (avril 1992-mars 1993) et Édouard Balladur (mars 1993-mai 1995) ;
  • Jacques Chirac (1995-2002), avec pour Premiers ministres Alain Juppé (mai 1995-juin 1997), Lionel Jospin (juin 1997-mai 2002) ;
  • Jacques Chirac (élu en mai 2002), avec pour Premiers ministres Jean-Pierre Raffarin (mai 2002-mai 2005) et Dominique de Villepin (nommé en mai 2005).

[9L’ancien maire, François Delmas, antigaulliste, partisan déclaré de l’Algérie française, était l’un des rares maires de France à avoir réservé un accueil décent aux rapatriés d’Algérie. Il avait été réélu, depuis quinze ans, grâce aux voix des rapatriés. Il est pourtant battu par le socialiste, Georges Frêche, car on lui reproche d’être, depuis 1974, l’inefficace secrétaire national des Républicains indépendants.

[10Le titre d’un article du Monde (3 mars 2001) consacré aux élections municipales à Toulon était : « Le vote pied-noir toujours convoité par les candidats ».

[11Gilles Manceron et Hassan Remaoun, D’une rive à l’autre. La guerre d’Algérie de la mémoire à l’histoire, Syros, 1993.

[12Assemblée nationale, seconde session ordinaire de 1967-1968, annexe au procès verbal de la séance du 19 décembre 1967.

[13Dans son ouvrage Plaidoyer pour un million de victimes, Laffont.

[14Le Monde, 13 avril 1977.

[15Voir, par exemple : Jean Guisnel, Les Généraux. Enquête sur le pouvoir militaire en France, La Découverte, 1990, notamment le chapitre 3, « Les généraux et la politique », La réhabilitation des généraux putschistes, en 1982.

[16Discours de politique générale de Jacques Chirac à l’Assemblée nationale le 9 avril 1986.

[17Déclaration du 12 novembre 1986.

[18Le Monde, 25 juin 1987.

[19Toutes les citations sont extraites du site internet du Cercle algérianiste <www.cerclealgerianiste.asso.fr/> . La visite de ce site est riche d’enseignements. On y apprend par exemple que le Cercle algériariste « a compté parmi ses présidents d’honneur des personnalités aussi éminentes que Jean Pomier, Paul Belmondo, le général Edmond Jouhaud ou le Bachaga Boualem ». Le site, régulièrement mis à jour, permet de prendre connaissance des derniers communiqués de l’association et de son « comité vigilance et riposte ».

[20Pour une analyse plus complète, voir Éric Savarèse, L’Invention des pieds-noirs, Séguier, 2001.

[21Voici, pour avoir une idée des revendications du lobby pied-noir dans le domaine mémoriel, quelques-unes des revendications concernant le domaine Mémoire et Vérité en 2002 telles qu’on peut encore les trouver sur internet : <www.piedsnoirs-aujourdhui.com/clan0...> (il s’agit vraisemblablement du Clan) : 19 mars 1962 : la menace de commémoration officielle de cette journée infamante doit être solennellement et définitivement écartée, la participation des Autorités aux cérémonies organisées ce jour-là systématiquement refusée et l’apposition de plaques par certaines Communes interdite pour risque de trouble de l’ordre public ; état civil et nationalité : la réforme de l’identification des personnes physiques devrait en principe supprimer tout risque de confusion entre « rapatriés » et « immigrés », mais sa mise en application devra être suivie avec attention et les simplifications déjà apportées devront être confortées ; Mémorial de la France Outre-Mer : le Centre national promis depuis bientôt vingt ans doit être exigé en un lieu et un cadre dignes de son objet et notre Communauté étroitement associée à sa conception, à sa réalisation, à la définition de son contenu et à sa gestion ; Vérité historique et Mémoire culturelle : le rétablissement de la vérité et la préservation de notre patrimoine culturel impliquent que l’État soutienne et encourage activement notre action, qu’il nous réserve des créneaux d’expression sur les chaînes nationales de télévision et sur les ondes et qu’il y concoure lui-même ; Victimes et disparus : les plus hautes autorités nationales doivent reconnaître officiellement la responsabilité du chef de l’État et du gouvernement français dans les massacres de 1962 et une enquête sérieuse doit enfin être diligentée pour connaître le sort des disparus.