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face à Dieudonné : appliquer la loi, toute la loi

mercredi 1er janvier 2014

Après les propos tenus par Dieudonné sur le journaliste Patrick Cohen, la direction de Radio-France a porté plainte et le parquet de Paris a ouvert une enquête pour incitation à la haine raciale.

L’humoriste a déjà été condamné une demi-douzaine de fois. Fin novembre il s’est vu infliger en appel une amende de 28 000 euros pour diffamation, injure et provocation à la haine et à la discrimination raciale pour des propos et une chanson dans deux vidéos diffusées sur internet : dans l’une des vidéos incriminées, il transforme la chanson d’Annie Cordy "Chaud cacao" en "Shoah nanas".

Chaque propos antisémite, chaque incitation à la haine raciale doit faire l’objet de poursuites pénales.

Face à Dieudonné, appliquer la loi, rien que la loi

[Editorial du MONDE daté du 1er janvier 2014]


En cette fin d’année 2013, un air nauséabond flotte sur la société française fracturée par la crise. Après les attaques racistes contre la garde des sceaux, Christiane Taubira, voici qu’un « amuseur », Dieudonné M’bala M’bala, condamné neuf fois depuis 2006 pour diffamation, injures et provocation à la haine raciale, fait rire son public en proférant des propos violemment antisémites contre Patrick Cohen, journaliste à France Inter. La liberté d’expression peut-elle tolérer de tels discours de haine ? La liberté de réunion, garantie par la loi du 30 juin 1881, peut-elle autoriser un spectacle « humoristique » qui balaie toutes les transgressions et met en doute la Shoah ?

A ces questions, le ministre de l’intérieur répond par la négative. Avec le soutien de François Hollande, Manuel Valls s’apprête à adresser des instructions aux préfets en vue d’« interdire des réunions publiques qui n’appartiennent plus à la dimension créative, mais contribuent, à chaque nouvelle représentation, à accroître les risques de troubles à l’ordre public ». Pour M. Valls, Dieudonné est « antisémite et raciste » et « il faut casser cette mécanique de haine ».

Si on veut transformer le paria en héros, le victimiser, en faire une sorte de martyr, il faut interdire les spectacles de M. M’bala M’bala. Mais ce serait une grave erreur. Car, sur la forme, la procédure est vouée à l’échec. La jurisprudence du Conseil d’Etat montre qu’il est quasiment impossible d’interdire des réunions dispensées par la loi d’autorisation préalable. Le contrôle sur d’éventuelles infractions pénales ne peut s’exercer qu’a posteriori et non a priori. De même, la notion de « troubles à l’ordre public » est difficile à manier. Et, là encore, le Conseil d’Etat estime que c’est aux pouvoirs publics de prendre préventivement les « mesures appropriées ».

UN SABRE DE CAOUTCHOUC

Sur le fond, une telle mesure serait aussi efficace pour lutter contre l’antisémitisme qu’un sabre de caoutchouc, alors qu’on est incapable d’empêcher la propagation de la haine sur Internet. Dans le cas de Dieudonné, il faut appliquer la loi, rien que la loi mais toute la loi. Chaque propos antisémite ou d’incitation à la haine raciale doit faire l’objet de poursuites pénales, comme celles qui sont engagées après ses insultes contre Patrick Cohen.

La justice doit être intraitable et donc veiller à ce que les peines soient appliquées. Comment peut-on expliquer que M. M’bala M’bala, qui a astucieusement organisé son insolvabilité et qui n’hésite pas, à chaque condamnation, à faire appel aux dons de ses supporteurs – ce qui est illégal –, n’acquitte aucune des amendes ni aucun des dommages et intérêts auxquels il est astreint ? C’est aussi sur le plan financier qu’il doit être combattu.

Pour l’heure, M. M’bala M’bala, ce « petit entrepreneur de la haine », comme l’appelle M. Valls, se rit du système et de la justice. Et il prépare sa tournée de 2014 sans avoir besoin d’en faire la promotion.

Dieudonné et Patrick Cohen : Radio France saisit la justice

par Emeline Cazi, LeMonde.fr, le 21 déc. 2013


S’attaquer à Dieudonné, c’est prendre le risque de faire la publicité d’un provocateur qui fait salle comble trois fois par semaine à Paris et que les convocations judiciaires grisent, électrisent plutôt qu’apaisent. Mais à une époque où la parole raciste se banalise, deux mois après les insultes faites à Christiane Taubira, la direction de Radio France a décidé de ne pas laisser passer les propos antisémites de Dieudonné à l’égard de son journaliste, Patrick Cohen, et de les signaler à la justice.

Les mots ont été prononcés sur la scène du théâtre de la Main d’or, à Paris, avant d’être diffusés le 19 décembre sur France 2. Pour leur émission consacrée à « la dictature du rire », les journalistes de « Complément d’enquête » ont assisté au spectacle Dieudonné dans le mur. L’humoriste s’en prend à Mme Taubira, la Garde des Sceaux, puis vient le tour de Patrick Cohen.

Le journaliste de France Inter est une des cibles favorites du polémiste depuis que M. Cohen a demandé en mars à Frédéric Taddeï, sur le plateau de « C à vous », s’il continuerait à inviter « des personnalités telles que Tariq Ramadan, Dieudonné, Alain Soral, Marc-Edouard Nabe », « des gens que l’on n’entend pas ailleurs et (…) que les autres médias n’ont pas forcément envie d’entendre ». Daniel Schneidermann avait repris « la liste noire » de France Inter dans sa chronique média de Libération et la machine était lancée.

« Tu vois, lui, si le vent tourne, je ne suis pas sûr qu’il ait le temps de faire sa valise », commence Dieudonné, accoudé à un comptoir de briques. « Moi, tu vois, quand je l’entends parler, Patrick Cohen, j’me dis, tu vois, les chambres à gaz… Dommage. » Rires dans la salle.
 [1]

« Il est invraisemblable qu’en 2013, de tels propos soient tenus », a réagi Me Richard Malka, conseil de Radio France dans cette affaire. Le 20 décembre, au lendemain de la diffusion de l’émission, il a signalé au procureur de Paris l’existence de ces propos « désormais habituel(s) de la part de monsieur M’Bala M’Bala, mais qui n’en demeurent pas moins vertigineusement ignobles ». « En désignant ainsi Patrick Cohen à la vindicte du public, en le stigmatisant à raison de sa religion réelle ou supposée et en regrettant la disparition des chambres à gaz, M. M’Bala M’Bala se rend coupable de l’infraction d’incitation et de provocation à la haine », détaille l’avocat. François Molins jugera s’il poursuit ce délit tel qu’il est défini par la loi du 29 juillet 1881.

DIEUDONNÉ DOIT DÉJÀ 36 000 EUROS À LA JUSTICE

Dieudonné est un habitué de la 17e chambre, sa deuxième scène, après celle du théâtre de la Main d’or. Ses convocations y sont des tribunes. Mi-octobre, la salle d’audience était trop petite pour accueillir ses soutiens. Sur une vidéo, M. M’Bala M’Bala transformait la chanson d’Annie Cordy Chaud cacao en Shoah nanas. Aux associations qui l’interpellaient, Dieudonné avait répondu qu’ils étaient « obsédés par certains problèmes », « moi je vous parle d’ananas, c’est un fruit qui me passionne ». Le public a ri. La présidente, beaucoup moins. La cour d’appel l’a condamné à 28 000 euros d’amende pour provocation à la haine et à la discrimination.

Dieudonné ne paiera probablement pas. Il doit toujours 36 000 euros pour ses six condamnations précédentes. A l’énoncé du jugement, il avait regretté ne pas avoir « le droit à la prison. C’est évidemment une très, très grande déception (…) ça faisait partie de ma campagne promotionnelle ». Pour Me Malka, « il n’est pas normal qu’un citoyen se soustraie à ses condamnations alors que ses spectacles lui rapportent autant ». Me Jacques Verdier, l’avocat de Dieudonné, n’a pas souhaité réagir.

Emeline Cazi


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Ananas, humour et antisémitisme : audience agitée au procès de Dieudonné

[LeMonde.fr avec AFP, le 18 octobre 2013]


L’audience de Dieudonné M’Bala M’Bala devant la cour d’appel de Paris aura été agitée, jeudi 17 octobre. L’humoriste comparaissait pour diffamation, injure et provocation à la haine et à la discrimination raciale pour des propos et une chanson dans deux vidéos diffusées sur Internet.

En première instance, le comique avait été condamné à 20 000 euros d’amende. Le parquet a de nouveau requis une peine de vingt jours-amende à 600 euros, signifiant qu’il devait s’acquitter de 12 000 euros ou alors risquer jusqu’à vingt jours de prison.

Les voix des amis de Dieudonné, rassemblés dans la grande galerie du Palais de justice, ont résonné jusqu’à la salle d’audience pleine à craquer, barricadée par les forces de l’ordre. L’irruption d’opposants cagoulés à l’humoriste a nécessité une intervention policière afin de séparer les deux groupes.

"JE VOUS PARLE D’ANANAS"

Dans l’une des vidéos incriminées, il transformait la chanson d’Annie Cordy Chaud cacao en "Shoah nanas". L’humoriste soutient que la chanson, dont il attribue la paternité à des détenus, parmi lesquels le terroriste Carlos, fait en réalité référence à des "chauds ananas". "Merci d’être là pour la chanson française, pour la variété", a ironisé Dieudonné devant ses supporteurs, dont certains brandissaient le fruit exotique.

"Ce n’est pas l’affaire Dreyfus !", se sont insurgés les avocats de la Licra, SOS Racisme, l’UEFJ et J’accuse !, parties civiles dans ce dossier, devant la "surenchère" de la défense. Outre son avocat habituel, Dieudonné était défendu par trois secrétaires de la conférence du barreau ainsi qu’un détenu de la prison de Poissy qui s’était constitué partie civile pour l’occasion.

"Vous êtes obsédés par certains problèmes, je vous laisse avec eux", a lancé Dieudonné aux parties civiles qui l’interpellaient sur la Shoah. "Moi je vous parle d’ananas, c’est un fruit qui me passionne", a-t-il ajouté, arrachant quelques rires à la salle.

"VOUS N’ÊTES PLUS UN COMIQUE MAIS UN IMPRÉCATEUR"

"On ne peut pas rire de tout. M. M’Bala M’Bala a dépassé les limites admises de la liberté d’expression, y compris celles accordées à un humoriste", a déclaré l’avocate générale. Au prévenu qui se revendiquait de Coluche et Desproges, elle a rétorqué : "Eux ne croyaient pas ce qu’ils disaient, ça se voyait. Vous, on a l’impression que vous n’êtes plus un comique mais un imprécateur."

Le ministère public a également rappelé que Dieudonné avait déjà été condamné six fois pour les mêmes motifs et devait toujours régler 36 000 euros au titre de ses précédentes condamnations.

Dans sa plaidoirie, Jacques Verdier a déploré "une spirale de condamnations de principe" ayant pour seul but de faire passer son client pour "l’antisémite par excellence". La cour d’appel rendra sa décision le 28 novembre.


[1Voir l’enregistrement en caméra cachée d’une partie d’un spectacle de Dieudonné : http://bcove.me/sq52l9om.