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essais nucléaires : un rapport fait le lien entre radiations et cancers

samedi 21 juillet 2012, par la rédaction

Un expert épidémiologiste vient de remettre à la justice un rapport établissant un "lien vraisemblable" entre les retombées radioactives des essais nucléaires français en Algérie et en Polynésie et les cancers de personnes présentes sur place à l’époque. Ces nouvelles expertises devraient relancer les débats pour un élargissement des conditions d’indemnisation des victimes.

L’expert, Florent de Vathaire, conclut à un lien probable pour 6 personnes sur les 15 « expertisées », tant en Algérie qu’en Polynésie. « En rassemblant de nombreux éléments, j’ai pu construire un faisceau de présomptions qui permet de dire que le lien entre les retombées radioactives et les maladies est vraisemblable pour certains des cas expertisés », a-t-il déclaré au Parisien.

Ces résultats marquent une étape importante : jusqu’à présent, seuls quatre dossiers sur 720 portés par l’Association des vétérans des essais nucléaires (Aven) ont été retenus par le comité compétent pour les indemnisations des victimes. Reste une difficulté : une partie des dossiers sont classés « secret-défense » ou même « incommunicables » ! D’où l’importance de l’intention prêtée à la ministre de la culture de réformer la loi sur les archives.

Un lien vraisemblable entre les essais et les cancers”

La Dépêche de Tahiti, le 18 juillet 2012


Florent de Vathaire, directeur de recherche à l’Inserm, a remis à un juge d’instruction des expertises réalisées sur des militaires. Selon lui, elles démontrent un lien entre les retombées radioactives et les cancers.

“Cela a le mérite de relancer un peu le débat et de faire parler de nous”. Jean-Luc Sans, président de l’Association des vétérans des essais nucléaires (AVEN) se réjouit du “Fait du jour” publié par Aujourd’hui/Le Parisien mardi. Sur deux pages, le quotidien annonce que des expertises concluent à un lien probable entre les essais nucléaires et des cancers pour six personnes sur les quinze expertisées. Tous sont des militaires et travailleurs ayant exercé en Algérie ou en Polynésie française.

Ces expertises vont être jointes à l’information judiciaire ouverte en 2004 pour “homicide involontaire, atteinte à l’intégrité physique et administration de substances nuisibles”, dont la juge d’instruction Marie-Odile Bertella-Geffroy, qui travaille également sur le dossier de l’amiante, a aujourd’hui la charge.

“En rassemblant de nombreux éléments, j’ai pu construire un faisceau de présomptions, qui permet de dire que le lien entre les retombées radioactives et les cancers est vraisemblable pour certains des cas expertisés”, explique Florent de Vathaire au quotidien. Mais il nuance toutefois : “D’un point de vue scientifique, on ne pourra jamais affirmer avec certitude telle ou telle causalité et ce, pour une raison simple : ces cancers ou ces leucémies ne sont pas uniquement causés par les radications.” Le chercheur de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) ne va pas s’arrêter là. Il compte lancer “rapidement une étude globale sur les Polynésiens qui étaient âgés de moins de 5 ans à l’époque des essais”. “On sait aujourd’hui avec certitude, des études récentes le prouvent, que de faibles doses de radioactivité peuvent avoir des conséquences graves sur la thyroïde des jeunes enfants, comme le déclenchement de cancers ou d’autres pathologies”, explique-t-il.

Une commission rogatoire

Ce n’est pas la première fois que Florent de Vathaire arrive à une telle conclusion. En 2010, l’épidémiologiste avait déjà publié une étude montrant un lien entre les essais nucléaires et le cancer de thyroïde en Polynésie. La juge d’instruction vient de lancer une commission rogatoire. Elle espère ainsi obtenir la déclassification des dossiers secret-défense.

Pour les associations les expertises ne sont pas une révélation, mais ce coup médiatique repris par de nombreux journaux, radios et sites Internet est le bienvenu alors qu’elles ont lancé une campagne de lobbying auprès du nouveau gouvernement. Ils entendent toujours faire modifier la loi et/ou le décret d’application de la loi d’indemnisation des victimes des essais nucléaires. Jusqu’à présent, seuls quatre personnes ont obtenu droit à indemnisation sur les 720 dossiers examinés. L’Aven a demandé un entretien au ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian. Jean-Luc Sans craint toujours des discussions difficiles sur l’élargissement de la liste des maladies et la redéfinition des zones géographiques donnant droit à indemnisation. Mais il prévient : “Les dix millions d’euros budgétisés pour indemniser n’ont quasiment pas servi, qu’on ne vienne pas nous dire qu’il n’y a pas d’argent…”

Jean-Paul Teissonnière, avocat de l’Aven et de Moruroa e Tatou :
“Le comité d’indemnisation se moque du monde”

  • Qu’apportent ces expertises par rapport à son étude de 2006 ?

Il ne s’agit plus d’une étude épidémiologique mais de cas concrets. Les résultats de ces études sur des dossiers particuliers confirment, finalement, ce qu’ils prévoyaient dans le rapport de 2006.

  • Quelles déductions tirez-vous de cette étude ?

Elle vient confirmer que la loi Morin ne peut pas continuer de fonctionner comme actuellement. Les conclusions auxquelles parvient cet expert indépendant, désigné par un juge d’instruction chargé de la procédure pénale, démontrent que les bases méthodologiques sur lesquelles fonctionnent le comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (ndlr : Civen) sont erronées. Mon cabinet a présenté trois cents dossiers de personnes. Elles ont toutes travaillé sur les sites lors des tirs et ont développé un des 18 cancers inclus de la loi. Pourtant, on nous répond toujours que le risque était négligeable et la quasi-totalité des dossiers est rejetée. Florent de Vathaire, lui, sur, parfois les mêmes dossiers, conclut à l’existence d’un lien probable entre l’exposition aux risques et la maladie. Le Civen se moque donc du monde, son analyse ne correspond pas à la réalité ni à une analyse scientifique. Il est dans une espèce d’idéologie selon laquelle le nucléaire, à moins d’absorber des doses massives, serait inoffensif.

  • Allez-vous vous appuyer sur ces nouvelles analyses pour demander une modification de la loi Morin et du décret d’application ?

Elles nous permettent de reprendre la revendication de création d’un organisme indépendant. Le ministère de la Défense ne peut pas continuer à être juge et partie. C’est lui qui a contaminé les militaires et les travailleurs polynésiens.

  • La loi d’indemnisation était censée mettre fin aux conflits devant les tribunaux. Le faible nombre de victimes reconnues par le Civen et les conclusions du chercheur de l’Inserm ne vont-elles pas, finalement, les accroître ?

Paradoxalement, cette situation pourrait, effectivement, encourager à déposer plainte au pénal alors que la loi d’indemnisation est une machine infernale qui tourne contre les victimes. C’est le monde à l’envers.

Florent de Vathaire, chercheur à l’Inserm :
“Je ferai une étude en Polynésie en 2013”

  • Quelle est la différence entre votre étude de 2006 et ces analyses ?

En 2006, il s’agissait d’une étude épidémiologique concernant 239 cas de cancers de la thyroïde sur des personnes nées en Polynésie.

Le raisonnement était statistique. J’ai publié les résultats en 2010.

Pour ces nouvelles analyses, le juge m’a demandé de faire des expertises sur des dossiers individuels. J’ai regardé s’il était possible que chaque personne ait été contaminée de façon suffisante pour que cela ait pu avoir un effet sur le risque de cancer. Le raisonnement est différent.

  • Quand comptez-vous faire votre nouvelle étude en Polynésie ?

Je travaille dessus depuis un an et demi. Elle a été différée pour des questions d’organisation. Mais je veux qu’elle porte sur les îles ou atolls où l’armée a reconnu qu’il y avait eu contamination. Je veux comparer un certain nombre de marqueurs sur des gens qui étaient là au moment des essais et ceux nés plus tard. Je compte faire cette étude en septembre 2013.

  • Le Commissariat à l’énergie atomique a fait une découverte qui ouvre la voie à une distinction des cancers dus à une irradiation et des cancers dits spontanés. Qu’en pensez-vous ?

Ce n’est pas réellement nouveau. Il y a vingt ans, un chercheur français avait identifié une signature, mais il s’agissait de rayons à très haute doses. Je pense que c’est la même chose pour cette découverte.

  • Aviez-vous été contacté pour être l’un des experts du comité d’indemnisation ?

Non, suite à mon article publié en 2010, j’ai été éliminé.

  • Selon vous, la loi Morin et le décret doivent-ils être modifiés ?

Je ne crois pas. Le problème c’est la sélection des gens dans le comité. La loi et le décret ne sont pas parfaits, mais ils ne sont pas catastrophiques.

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En Algérie...

En avril 2011, l’ambassadeur de France en Algérie annnonçait que ses services [...] avaient reçu 47 [demandes d’indemnisation]. Maigre chiffre en comparaison des 50 000 habitants de la région de Reggane en 1957 et des 27 000 civils et militaires ayant travaillés dans les Centres d’expérimentation militaires de Reggane et In Nekker. En cause, les conditions pour prétendre à une indémnisation. La loi Morin et son décret d’application limitent drastiquement la période et la zone censée être concernée par les essais nucléaires. Sans compter qu’il est trés difficile pour les populations nomades de prouver leur présence sur ces zones par des documents écrits. À ce jour, seulement quatre militaires français ont obtenu gain de cause.

El Watan, 17 juillet 2012