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en Israël, il ne faut pas critiquer la guerre

mardi 19 août 2014

Il ne fait pas bon militer pour la paix en Israël. La plupart des opposants à la guerre à Gaza sont harcelés, intimidés, et même licenciés.

La tentative de rayer B’Tselem de la liste des organisations habilitées à accueillir les jeunes Israéliens souhaitant effectuer un “service civil” remplaçant leur passage de trois ans — deux pour les filles — dans l’armée, illustre la dérive de la société israélienne.

En Israël, il ne faut pas critiquer la guerre

[AFP, Le Point.fr - le 15 août 2014]


Critiquer la guerre à Gaza est risqué en Israël. Si quelques rares voix se lèvent pour demander la paix, ces dernières sont généralement stigmatisées, harcelées, intimidées, et parfois même licenciées.

C’est l’un des conflits les plus meurtriers de l’année. Plus de 1 960 Palestiniens ont été tués et 64 soldats israéliens sont morts au combat depuis le début des opérations militaires. Et pourtant, la seule manifestation qui a réellement mobilisé a rassemblé des milliers d’Israéliens mécontents du retrait des troupes de Gaza.

"Une chasse aux sorcières"

Alors que le fragile cessez-le-feu a été prolongé de cinq jours, ces manifestants appelaient jeudi soir à en finir une fois pour toutes avec les tirs de roquettes palestiniennes. Le Haaretz, un quotidien libéral d’opposition, a dénoncé vendredi une "chasse aux sorcières" contre la gauche et les défenseurs des droits de l’homme après que l’organisation B’Tselem a été sortie de la liste des institutions accueillant des jeunes pour le "service civil". Il était jusqu’ici possible pour les jeunes Israéliens, au lieu de passer trois ans - deux pour les filles - dans l’armée, d’effectuer un "service civil" au sein de cette ONG, qui critique les exactions de l’armée, notamment dans les Territoires occupés. [1]

Dénonçant une "organisation qui travaille contre l’État et contre ses soldats qui sacrifient héroïquement leur vie", le directeur de l’administration du service civil, Sar-Shalom Jerbi, a accusé B’Tselem de "propager mensonges et calomnies pour servir les ennemis d’Israël et encourager l’antisémitisme à travers le monde".

L’ONG a, elle, dénoncé une attaque contre la démocratie et lancé une pétition de soutien en ligne.

"Israël, otage de ses extrémistes"

Pour Yizhar Beer, du Centre Keshev pour la protection de la démocratie en Israël, exprimer son opposition n’a jamais été aussi difficile qu’aujourd’hui en Israël qui se targue d’être la seule démocratie du Moyen-Orient. La très vaste majorité de l’opinion est pour la guerre - 95 % des Juifs israéliens la soutiennent, selon un récent sondage - et dans le pays où le service militaire est obligatoire, tout le monde a un proche ou un ami dans l’armée.

Les tirs de roquettes, qui ont tué trois civils en Israël, ont provoqué une panique chez des millions d’Israéliens, notamment dans les villages frontaliers de la bande de Gaza, escamotant dans leur esprit la mort de près de 2 000 Palestiniens tués par le pilonnage des avions, de l’artillerie et des chars sur l’enclave exiguë et surpeuplée. Et pour ajouter à l’emballement belliqueux, les médias ont allègrement joué sur la corde patriotique, soutenant inlassablement les soldats, leur envoyant des cadeaux et mettant en avant les souffrances du côté israélien tout en minimisant celles du côté palestinien.

Quelques voix s’expriment sur les réseaux sociaux

Au milieu de cette unanimité affichée, dénoncer la guerre, c’est s’exposer aux accusations de "trahison", à la mise au ban, même lorsqu’on s’exprime sur des pages Facebook privées. Plusieurs Arabes-Israéliens affirment ainsi avoir perdu leur travail pour avoir exprimé leur solidarité avec les Gazaouis sur les réseaux sociaux. Et c’est ainsi, à coup d’"intimidations", que les voix contestataires se sont tues, une à une, et que ceux qui pensaient les rejoindre ont pris peur, affirme Steven Beck, de l’Association des droits civiques en Israël, quand on l’interroge sur la faible mobilisation anti-guerre.

Lui voit de grandes similitudes entre aujourd’hui et la période qui a précédé l’assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin, Prix Nobel de la paix abattu par un extrémiste juif en 1995. "Des choses qui choquaient énormément à l’époque sont devenues tout à fait normales. Le curseur est en train d’être élevé à un niveau extrême, la question est de savoir si ça va exploser ou s’évaporer", dit M. Beck.

Les responsables sont connus, assure M. Beer, ce sont la droite religieuse et les communautés ultra-orthodoxes en pleine expansion, tout autant que l’influent mouvement des colons juifs et l’occupation qui se poursuit en Cisjordanie. "L’État d’Israël est l’otage de la frange extrémiste de la société israélienne", déplore-t-il.


- Compléter avec la lecture de l’article « Gideon Levy, journaliste critique d’une société israélienne “malade” », par Hélène Sallon (Tel-Aviv, envoyée spéciale), publié dans Le Monde.fr, le 7 août 2014.

- Une manifestation pour la paix a rassemblé 10 000 Israéliens le 16 août à Tel Aviv. L’écrivain David Grossman a déclaré : « On ne pourra pas respirer pleinement en Israël tant que Gaza étouffe. [...] Nous serons toujours les voisins des habitants de Gaza. Nous devons vivre ensemble. »
Voir l’article de Pierre Haski sur Rue89 : http://rue89.nouvelobs.com/2014/08/...