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éloge de l’hospitalité, par Étienne Balibar

mardi 10 avril 2012

Résister à l’inhospitalité généralisée, contrevenir aux politiques d’exclusion n’est pas seulement un impératif moral. C’est aussi une question de citoyenneté, expose Étienne Balibar, dans ce “billet” qui concluait le hors série de Télérama consacré aux Étrangers publié en avril 2011.

Étienne Balibar est philosophe, professeur émérite à l’université Paris-Ouest. Il a notamment publié Très loin et tout près, petite conférence sur la frontière
(Bayard, 2007), Violence et civilité : Wellek Library Lectures et autres essais de philosophie politique (Galilée, 2010), La Proposition de l’égaliberté (PUF, 2010).

Au moment où je rédige ce billet, que Télérama m’a demandé pour conclure son numéro hors série sur les « figures de l’étranger », les images embarrassantes, insupportables des barques atterrissant sur les plages de Lampedusa avec leurs chargements de « boat people » en provenance de Tunisie, de Libye, et de plus loin encore occupent les écrans de télévision sans fin prévisible. Après Mme Le Pen, c’est Silvio Berlusconi qui se rend sur place, promettant la déportation aux réfugiés et le prix Nobel aux habitants qui n’en demandaient pas tant... Les gouvernements européens, qui avaient sous-traité aux dictatures d’Afrique du Nord la « régulation » brutale de ces flux, observent, comme on dit, un silence assourdissant. Italiens, débrouillez- vous. Africains, mourez ou rentrez chez vous le fusil dans les reins.

Si l’on a quelque honnêteté intellectuelle, de telles situations interdisent tout discours bien-pensant. Me risquerai-je alors, comme je l’avais proposé, à faire l’éloge de l’hospitalité, voire de cette hospitalité « inconditionnelle » que mon maître et ami le philosophe Jacques Derrida, dans des essais désormais célèbres, avait définie comme la forme même de la démocratie, et donc de la politique à venir ? Cette hospitalité qui nous demande d’accueillir l’étranger, non seulement comme un « semblable » ou un « frère », mais comme un égal avec qui construire la « maison commune » de nos droits et de nos projets ? Eh bien oui, en dépit des difficultés dont j’ai une conscience aiguë. Et cela pour trois raisons.

Premièrement, l’appel à une hospitalité inconditionnée doit certes exercer une influence, et même une contrainte sur les États. Mais il ne s’adresse pas à eux. Des États, qui gèrent (fort mal) les flux de population, les codes de nationalité, les polices des frontières, nous n’attendons rien de tel. Non seulement parce qu’ils n’en sont pas capables, mais parce que telle n’est pas leur fonction. Cela ne veut pas dire que nous les déchargions de leur responsabilité dans le déchaînement d’une inhospitalité généralisée qui - surtout pour les plus démunis - affecte désormais la circulation et la condition des hommes dans le monde. Au contraire, au nom du principe d’hospitalité et de l’inconditionnalité qu’il comporte, nous exigeons des États qu’ils créent les conditions, autant qu’ils le peuvent, d’une circulation des habitants de la planète, convenablement « réglementée » ou, mieux, organisée avec le concours de tous ceux qu’elle concerne mais essentiellement libre. Et, pour cela, qu’ils cessent d’instrumentaliser les peurs et les xénophobies, mais exposent à la discussion les vraies dimensions économiques, culturelles ou démographiques de la migration, les changements qu’elle induit, les problèmes qu’elle pose et les bénéfices mutuels qu’elle comporte.

Deuxièmement, un tel appel ne s’adresse pas non plus aux personnes qui nous entourent, mais pour une raison inverse : c’est qu’elles n’ont pas besoin qu’on les exhorte à ce qu’elles font déjà, et dont elles nous enseignent à la fois l’urgence, la valeur, et la difficulté. L’hospitalité inconditionnelle, c’est la solidarité, c’est l’hébergement, les secours, l’écoute, la connaissance qui brisent l’isolement des étrangers sur le territoire national, et particulièrement de ceux qui s’y trouvent en situation de précarité, d’illégalité ou d’exclusion, en raison de la contradiction violente entre les nécessités de leur existence et le pouvoir des intérêts dominants. C’est ce que chaque jour pratiquent les
militants associatifs - par exemple ceux du Réseau Education sans frontières ou de la Cimade (Comité inter-mouvements auprès des évacués) et de l’Anafé (Association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers), mais il yen a d’autres, qui souvent peuvent compter sur l’aide de syndicats, d’églises, de municipalités ou d’écoles. Ce qu’ils nous montrent par là, c’est que l’hospitalité (au contraire des procédures d’administration ou de police) ne saurait être impersonnelle : elle vient de quelqu’un, elle s’adresse à quelqu’un. Pour autant, elle n’exige pas de l’autre qu’il se conforme à telle ou telle définition, revête telle ou telle « figure » ou « vêtement » d’acceptabilité (ce qui finit toujours par la purification raciale, ethnique ou religieuse). Ainsi que l’expliquait Derrida, elle reçoit de l’autre une leçon d’humanité et d’universalité, plutôt qu’elle ne lui en donne. Dans un monde où personne ne sera jamais plus absolument « différent » de personne, sans pour autant se fondre dans une seule et même « identité », il s’agit de retrouver une très vieille tradition de respect de soi-même et des autres, et de l’actualiser. Mais beaucoup d’entre nous, Occidentaux, avons oublié à cet égard les enseignements de notre histoire, et de nos textes fondateurs : l’Odyssée, la Bible ou la Déclaration des droits de l’homme... Nous avons déchu par rapport à d’autres civilisations à qui nous ne nous privons pas de donner des leçons.

Enfin la résistance à l’inhospitalité importe à notre citoyenneté :
je veux parler de cette citoyenneté active, collectivement instituée, qui ne se réduit jamais à l’obéissance aux gouvernements, mais ne se réfugie pas pour autant dans l’irresponsabilité politique. Faute d’hospitalité, les étrangers (ou certains d’entre eux, en quelque sorte « plus étranges » que d’autres) sont traités comme des ennemis redoutables, indésirables et haïssables. Cette perversion de l’appartenance ne renforce pas les États et ne préserve pas les nations. Au contraire elle les délégitime et les déstabilise. Elle instaure un état d’exception permanent qui s’apparente à une guerre civile mondialisée. Elle annonce des catastrophes qui ne seront plus seulement « humanitaires ». Faute d’hospitalité, les citoyens d’ici et les citoyens d’ailleurs (par exemple ceux d’Europe et ceux d’Afrique), entre lesquels se dresse un mur de ségrégation et de préjugés, sont privés des moyens de penser leurs intérêts communs (travail, emploi, création, environnement, éducation...) et de régler leurs différends (qu’ils datent d’hier ou d’aujourd’hui). Personne ne peut croire que les intérêts s’harmoniseront spontanément, mais personne ne doit, non plus, prétendre sans débat qu’ils soient inconciliables. Faute d’hospitalité, les populations ne sont que des « variables d’ajustement » pour l’économie de marché ou des « races », servant de boucs émissaires en temps de crise (comme vient de le montrer la stigmatisation des Roms) : ce ne sont pas des peuples, au sens historique, culturel et démocratique du terme. Faire l’éloge de l’hospitalité, et la pratiquer en dépit de tout, ce n’est donc pas se réfugier dans le moralisme ou, comme disent certains, dans « l’angélisme », mais c’est travailler sans relâche, en tant que citoyens de certains États et du monde, à faire en sorte que l’inconditionnel, qui est tout simplement l’humain, entre dans la réalité. C’est faire de la politique, et recréer la politique.

Étienne Balibar