Histoire coloniale et postcoloniale

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delta, par Michel Mathiot

vendredi 12 février 2016, par la rédaction

L’auteur, Michel Mathiot est un exilé : né en 1950 à Philippeville/Skikda, où il a vécu jusqu’en juillet 1964. A cette date, toute sa famille vient en France pour raisons personnelles, dans le calme et la tristesse. Il entre au lycée pour des études scientifiques ...

Parallèlement à sa carrière d’ingénieur, il a entamé à 50 ans un cursus d’études d’histoire de 8 ans. Maintenant chercheur libre en histoire, il continue à être hanté par la violence des hommes et il cherche avant tout à établir la vérité historique qui seule permettra de rendre hommage aux victimes oubliées.

« Commandos delta » [1] : une absurdité historique

Le récent décès d’un ancien « delta » [2], devenu par la suite élu municipal, reste en soi un épiphénomène. Amnistie, amnistie, que d’injustice commet-on parfois en ton nom ! Tant d’êtres humains ô combien estimables meurent chaque jour en silence pour qu’on évite d’activer pour ce dernier les trompettes de la renommée. Contentons-nous de préciser quelques points d’histoire et revenons aux principes de la réflexion - réflexion qui fit défaut à cette frange d’activistes qui, entre 1961 et 1962, obéirent aux ordres de quelques généraux égarés, de tel polytechnicien déréglé et d’officiers dépravés [3].

Dans ce qui fut la décolonisation ratée de l’Algérie française, on peut distinguer trois causes majeures. Les deux premières tiennent à la longue durée : l’aveuglement et les choix intransigeants des gouvernements français depuis le 19ème siècle ; la cécité de la population de souche européenne, consciente et volontaire pour la minorité des responsables politiques et élus d’une part ; tacite et consentante pour la majorité des Pieds-noirs d’autre part. La troisième cause relève du temps court de 1961-1962 où la folie de l’O.A.S. (Organisation Armée Secrète) et de ses « commandos delta » acheva de préparer leur dramatique exode.

Les anciens « deltas » de l’O.A.S. peuvent se targuer d’une triple bannière. Celle de l’absurdité du système politique de l’Algérie française qu’ils pensèrent bon de défendre ; celle de la contradiction interne à leur mouvement de résistance ; celle de l’égarement intellectuel de leurs chefs.

L’absurdité du système politique de l’Algérie française

Pendant des dizaines d’années tout se passait comme si l’Algérie française était devenue une nouvelle planète exempte de toute influence géopolitique, exempte d’aspiration au progrès humain – l’émancipation des peuples, par exemple. Une planète où les fondements de la justice étaient à l’opposé de ce que le bon sens loge à la naissance dans les têtes et les coeurs des êtres humains : l’équité par exemple. Une planète où les bases de la morale – la générosité, par exemple, non pas l’égoïsme – ne présidaient plus aux relations humaines par la recherche du bonheur de tous.

Ces valeurs déjà bafouées de longue date par le système colonial : le progrès, la justice, la morale, furent en quelques mois définitivement balayées au détriment de tout un peuple qui aurait pu – peut-être était-il encore temps ? - pour partie s’entendre, et qui fut décimé dans l’exil. L’adhésion à ce système politique dépassé n’eut d’égal que le destin tragique de cette communauté française que les « deltas » prétendaient vouloir sauver. Mais les « deltas » n’en étaient pas à une contradiction près.

La contradiction interne du mouvement O.A.S.

Défendant une utopie, les « deltas » usèrent de la même méthode que leur adversaire final, le F.L.N. (Front de Libération National). Cette méthode : le terrorisme. Deux cas emblématiques peuvent être relevés à cet égard. L’assassinat de six fonctionnaires de l’Education nationale au « Château-Royal » [4] le 15 mars 1962 près d’Alger, épisode bien documenté [5] en raison de son retentissement d’une part, et l’une des tentatives avortée de meurtre du général De Gaulle, l’opération « Chamois » prévue pour le 20 mai 1962 sur le perron même de l’Elysée, événement moins connu car n’ayant jamais eu lieu [6], d’autre part. Le commando fut arrêté avant mise à exécution. Reposant sur une croyance fausse, la prétendue responsabilité du Général, le mal était au contraire profondément enraciné, rongeant de l’intérieur la communauté européenne. Ces exemples ne sont pas choisis au hasard. Ils ont un dénominateur commun : le « delta » venant de passer de vie à trépas et dont on peut, sans renier ce que la raison nous dicte dans cet essai, souhaiter le repos de l’âme, comme pour tout être humain. Marcel Basset, Robert Eymard, Mouloud Feraoun, Ali Hammoutène, Max Marchand et Salah Ould Aoudia, les six inspecteurs des Centres Sociaux Educatifs [7] furent liquidés au F.M. contre le mur d’une salle de réunion de laquelle ils avaient été extraits quelques minutes plus tôt le 15 mars 1962. Subsistèrent six stylos posés sur la table. Ces stylos étaient leurs seules armes. Le terrorisme est fort courageux. Il ne s’agit pas de légitimer le terrorisme F.L.N., mais de reconnaître qu’il était, au moins politiquement, explicable. Le terrorisme des « deltas » n’en fut qu’une idiote copie.

L’égarement intellectuel des chefs de l’O.A.S.

L’égarement intellectuel des chefs de l’O.A.S., et des « commandos delta » en particulier, n’eut d’égal que l’absurdité du système politique qui fit tant de mal aux Pied-noirs, devenus d’éternels déracinés. C’est cette invivable qualité « d’exilé » qui explique pourquoi, un demi siècle après la fin des hostilités, des blessures ne sont toujours pas refermées ; que des plaignants sans fin – les associations mémorielles, musées conservateurs de l’Algérie française - portent encore aux nues les derniers représentants des « commandos delta ». Les Pied-noirs et leurs fils, sacrifiés par l’histoire, et dont on peut excuser le désarroi toujours prégnant pourraient, grâce au recul du temps et aux avancées de la recherche historique, appréhender différemment les souffrances de leurs parents, ainsi que les leurs ; mais ils risquent bel et bien de finir dans les marécages de l’histoire.
Evoquant sa correspondance avec Albert Camus, l’ami algérois et confident Charles Poncet (1909-1985) écrivit dès le début de l’insurrection : « La tâche essentielle des Libéraux n’était pas à mon sens dans le renforcement du camp anticolonialiste pratiquement vainqueur dans le monde entier. Il leur appartenait plutôt de convaincre les Pieds-noirs, abusés par une presse aux mains de prépondérants français, et victimes de préjugés pernicieux, que seules des concessions substantielles accordées à temps sauvegarderaient leurs intérêts vitaux » [8]. Enfin ! comment les « deltas » pouvaient-ils imaginer, dans leur folie meurtrière de 1961 et 1962, réconcilier deux communautés ou peut-être seulement une petite partie d’entre elles, celle qui aurait tenté de vivre ensemble dans l’Algérie nouvelle ? Plus d’un demi siècle après cette période tragique, est-il raisonnable d’honorer encore ce qui fut un véritable suicide collectif ?

le 12 février 2016
Michel Mathiot, chercheur



[1C’est ainsi que se désignaient entre eux ces anciens terroristes de l’O.A.S. (Organisation Armée Secrète) en Algérie française.

[2M. Gabriel Anglade, décédé le 7 janvier 2016.

[3Les quatre chefs suprêmes de l’O.A.S., le lieutenant-colonel organisateur de l’un des attentats contre De Gaulle, le lieutenant chef des « commandos delta ».

[4« Le 15 mars 1962 à El Biar », http://ldh-toulon.net/le-15-mars-19.... Voir également les autres références au sujet, rassemblées par LDH-Toulon sur son site internet.

[5Jean-Philippe Ould Aoudia, L’assassinat de Château-Royal, Ed. Tirésias, 1992.

[6Pierre Demaret et Christian Plume, Objectif De Gaulle, Laffond, 1973, pp. 191-216.

[7http://ldh-toulon.net/l-assassinat-..., Germaine Tillion, Le Monde, 18 mars 1962.

[8Charles Poncet, Camus et l’impossible trêve civile, Gallimard, 2015, p. 40.