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délinquance roumaine : réalité ou exercice de communication politique ?

dimanche 26 août 2012

La délinquance roumaine en France aurait augmenté de plus de 69 % de 2009 à 2011 selon des chiffres de la police publiés jeudi 23 août par Le Parisien. C’est « une réalité » qu’il « ne faut surtout pas nier » commente le ministre de l’intérieur, Manuel Valls, qui avoue néanmoins ne pas être en mesure de confirmer le contenu de la note de la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ) à l’origine de cette “information” [1].

Les précédents ministres de l’Intérieur avaient mis en avant des évaluations du même ordre de grandeur et reposant sur des bases tout aussi fragiles pour justifier les mesures anti-Roms. Ainsi Manuel Valls après avoir repris, pour l’essentiel, les méthodes de ses prédécesseurs pour la gestion du “problème” des Roms, fait appel à leurs arguments pour se justifier...

Il faut relire les commentaires du sociologue Laurent Mucchielli que nous reprenons ci-dessous : ils restent d’une actualité aveuglante.

[Mis en ligne le 24 août 2012, mis à jour le 26]


Voici pour commencer l’essentiel de ce que Le Parisien publie dans son édition du 23 août, et qui est repris quasiment sans discussion par la plupart des sites internet dits d’information.

Août 2012 : Une note confirme l’explosion de la délinquance roumaine

par Damien Delseny, Le Parisien, le 23 août 2012


Depuis trois ans, la délinquance commise par les ressortissants roumains explose en France. C’est le constat d’une note de sept pages rédigée le 8 juin dernier par la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ) que nous nous sommes procurée et qui brasse les statistiques de criminalité de 2009 à 2011 relatives « à la délinquance commise par les ressortissants bulgares et roumains », un suivi statistique lié à la délicate question de la présence de Roms en France.

Si la note, qui s’appuie sur un examen du fichier Stic (Système de traitement des infractions constatées), ne prétend dégager que des « tendances », elle transcrit quand même une réalité résumée en une phrase : « Entre 2009 et 2011, le nombre de mis en cause de nationalité roumaine a progressé de 69,35%  », avec plus de 20 000 mis en cause en 2011 contre à peine plus de 12 000 en 2009. Le document de la DCPJ ajoute un commentaire : « En 2011, un étranger mis en cause sur dix est roumain. » Il liste aussi les infractions les plus fréquentes, comme les vols à l’étalage, les cambriolages et les escroqueries. [...]

La criminalité liée aux mineurs roumains a bondi entre 2009 et 2011 : + 102,92%, avec plus de 5 000 mis en cause l’an dernier, en grande majorité dans des affaires de vols, d’agressions et d’escroqueries.
[...]

L’an dernier, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Claude Guéant, avait déclenché l’alerte en affirmant que « 10% des personnes passant devant les tribunaux parisiens » étaient « de nationalité roumaine ». Le Parti socialiste s’était immédiatement élevé contre la « politique du bouc émissaire ». [...]

D’après Le Parisien, la note s’appuie sur le fichier Stic... Voila une précision qui devrait inciter à la prudence tant l’absence de fiabilité de ce fichier est célèbre. Mais non, tout baigne ... La note de la DCPJ n’est pas consultable, mais le message passe : la délinquance roumaine “explose” !

Ce n’est pas la première fois que des statistiques d’origine imprécise sont ainsi mises en avant par un ministre de l’Intérieur en quête de justificatifs. Claude Guéant avait fait de même en juillet 2011 :

Juillet 2011 : “une statistique pour fêter l’anniversaire du discours de Grenoble ?”

par Laurent Mucchielli, le 23 juillet 2011 [2]


A quoi servent les statistiques ? A beaucoup de choses. En matière de sécurité, c’est un secret de polichinelle : les statistiques servent d’abord à la communication politique. Une étude du ministère de l’Intérieur vient ainsi étonnamment de « fuiter » auprès de l’AFP. Elle indiquerait que la délinquance « générée par les ressortissants roumains » en région parisienne aurait augmenté de 72,4 % (notez la précision remarquable !) au premier semestre 2011 par rapport au premier semestre 2010. Ainsi « 5 680 Roumains, dont une très forte majorité de mineurs, ont été "mis en cause" pour des larcins sur les six premiers mois de 2011, contre un total de 3 294 sur la même période de 2010 ».

L’annonce tombe à pic pour justifier le maintien par Claude Guéant de la ligne politique répressive et stigmatisante fixée par le Président de la République dans son discours de Grenoble le 30 juillet 2010. C. Guéant fait cependant nettement moins bien que son prédécesseur Brice Hortefeux. En effet, en septembre 2010, face à la polémique qui enflait sur les propos du Chef de l’État puis sur la circulaire du ministère de l’Intérieur qui ciblait les Roms dès le 5 août, B. Hortefeux avait dégainé une étude interne (voir la dépêche) qui, elle, montrait une augmentation de 259 % en 18 mois de la « délinquance des Roumains » à Paris ! Qui dit mieux ?

L’exemple venait de Brice Hortefeux, passé maître dans la manipulation des chiffres, qui, pour justifier sa politique d’expulsion des Roms, avait eu recours en août 2010 à des statistiques d’origine inconnue concernant leur délinquance :

Présentation par Brice Hortefeux, ministre de l'Intérieur, au JT de TF1 le 20 janvier 2011, de “chiffres” établissant la “baisse de la délinquance” pour la huitième année consécutive.

Septembre 2010 : “Chiffres invérifiables, amalgames et contre-vérités sur les Roms : un scandale d’Etat ?”

par Laurent Muchielli, le 2 septembre 2010 [3]


Le ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux a tenu une conférence de presse sur « les évacuations de camps illicites » le lundi 30 août. Pour justifier la très médiatique campagne actuelle d’expulsion des "Roms", il y a annoncé que « la délinquance de nationalité roumaine » à Paris aurait augmenté de 138 % en 2009, et de 259 % en 18 mois.

Il a également ajouté : « Aujourd’hui, à Paris, la réalité est que près d’un auteur de vol sur cinq est un Roumain », a dit M. Hortefeux, et « un vol commis par un mineur sur quatre l’est par un mineur roumain ». Passons sur l’amalgame pourtant évident entre Roms et Roumains. Signalons un problème majeur : ces chiffres sont totalement invérifiables, nul n’a pu consulter la fameuse « étude des services de police » sur laquelle le ministre de l’Intérieur dit se fonder. De nombreux journalistes ont tenté en vain d’en savoir plus, se faisant renvoyer par leurs différents interlocuteurs (cabinet du ministre, direction centrale de la police judiciaire, préfecture de police) dans un petit jeu de ping-pong ou de « c’est pas moi, c’est l’autre » qui les a manifestement agacés. Finalement, ils se sont tournés vers l’Observatoire national de la délinquance qui n’en savait pas davantage et où on leur a suggéré que ces statistiques étaient peut-être issues du STIC. Ce serait un comble puisque ce fichier est tout sauf fiable (voir le dossier consacré à ce sujet). Bref : personne ne sait rien.

Nous pouvons néanmoins étudier les quelques données statistiques qui sont publiques et vérifiables, et en tirer deux enseignements.

1) Tournons nous d’abord vers les statistiques de police, les plus connues. Elles ne distinguent que les nationaux des étrangers, sans donner le détail des nationalités concernées. Rien sur les Roumains donc. Par ailleurs, pour évaluer ici le poids de la délinquance des étrangers, il faut évidemment en retirer les « infractions à la police des étrangers » telles que le défaut de papiers en règle, qui dépendent beaucoup des contrôles au faciès et qui ne sont en quelque sorte qu’une délinquance administrative. Ceci fait, on peut alors calculer la part des étrangers parmi les personnes « mises en cause » (suspectées) pour l’ensemble des crimes et délits. Or cette part a baissé en 2009 (12,5 %) par rapport à 2008 (13,5 %). Si donc la délinquance des Roumains avait si fortement augmenté que le dit le ministre, elle aurait du baisser encore plus fortement chez d’autres étrangers. On aimerait savoir lesquels...

2) Etudions ensuite une statistique de justice, hélas peu connue. Le recensement des condamnations prononcées par les tribunaux français contient, lui, le détail des nationalités. Les deux dernières années publiées sont 2007 et 2008. Et entre ces deux dates, le nombre de personnes de nationalité roumaine condamnées a baissé d’environ 6 % (passant de 4 562 à 4 300 personnes). Ainsi, les deux seuls indices fournis par les statistiques publiques contredisent radicalement les tendances annoncées par le ministre. [...]

N’en jetons plus et posons cette question : à force d’intoxication, de mensonge et d’incitation à la xénophobie, tout démocrate ne devrait-il pas voir dans cette opération politique lancée contre les Roms au mois d’août 2010 un véritable petit scandale d’Etat ?

Reste que ces statistiques – à supposer qu’elles existent – sont tout à fait contestables. Dans une interview publiée le 23 août 2012 sur le site 20minutes.fr, Saimir Mile, président de l’association la Voix des Roms, interrogé sur les « chiffres alarmants de la délinquance des Roms qui a explosé », répond :

Des statistiques contestables

« Je conteste ces statistiques. D’une part parce qu’il y a un problème d’identification. Il existe une expression policière « de type gitan », stéréotype qui ressemble au « type juif ». A plusieurs reprises, on m’a sollicité pour traduire en roumain lors d’interpellations de mineurs… serbes ou croates qui n’ont aucun lien avec la Roumanie.

« D’autre part, il y a eu des directives de la police à Paris pour qu’elle arrête en priorité des Roumains notamment mineurs. Cela fausse les chiffres. J’ai vu des Roumains arrêtés pour souillure de la voie publique par jet de pierre. Comme trouble à l’ordre public, on fait mieux.

« Je ne suis pas angélique. Il y a chez les Roms, comme chez tous les peuples, des délinquants. Mais il n’y a pas plus de délinquants chez nous que dans l’ensemble de la population française. Et ce n’est pas moi qui le dit mais Emmanuelle Mignon, conseillère de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur en 2004 lors d’une réunion. Les choses n’ont pas changé depuis. »

Voici d’ailleurs des statistiques qui auraient tendance à infirmer les affirmations attribuées à la note de la DCPJ. Extraites du tableau de bord de janvier 2012 de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (Ondrp), elles montrent que la part des étrangers au sein des mis en cause pour les crimes et délits non routiers en France métropolitaine est restée quasiment stable de 2006 à 2011, passant de 13.1 % à 13.9 % [4] :

Statistiques Ondrp 2006-2011.

[1« Pour Valls, la délinquance roumaine est une "réalité" qu’il ne faut pas nier » Le Monde.fr avec AFP 23.08.2012 à 19h49. Maj le 24.08.2012 à 11h27 : http://www.lemonde.fr/societe/artic....