Histoire coloniale et postcoloniale

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corvée de bois

juillet 2001, par la rédaction

Parmi les méthodes, il en était une, secrète, inavouée, mais en réalité assez connue pour terroriser l’adversaire, « la corvée de bois ». L’armée française l’a pratiquée en notre nom à tous, au nom de la République. On a vu des unités régulières, des sections, emmener en pleine campagne un groupe de « prisonniers de guerre » ou de simples « suspects » pour effectuer une corvée de bois, et là, faire mine de leur rendre la liberté, de les laisser partir, et puis de les abattre - comme les lapins de la Règle du jeu, de Renoir - ou, dans d’autres cas de figure, de leur faire creuser leur tombe avant de les achever, ou de leur tirer dessus parce qu’« ils tentaient de fuir ».

[Jean Sprecher - à contre-courant - 2000]

Pessin - Le Monde, 6-7 mai 2001

« On demandait des volontaires pour descendre les gars qu’on avait torturés (comme ça, il ne restait pas de trace et on ne risquait pas d ’histoires) . Moi, je n’aimais pas ça. C’est vrai, vous savez : descendre un gars à 100 mètres dans le combat, ça ne me faisait rien, parce que le gars étant loin, on ne le voit pas trop. Il est armé, et puis il peut se défendre ou se barrer au besoin. Mais descendre un gars comme ça, sans défense, froidement ... non ! Alors je n’étais jamais volontaire et il est arrivé que j’étais devenu le seul dans la section qui n’avait pas descendu "son " gars. On m’appelait la "p’tite fille". Un jour, le capitaine m’a appelé en me disant : "Je n’aime pas les p’tites filles ... Prépare-toi, le prochain sera pour toi !" Alors, quelques jours après, on avait huit prisonniers qu’on a torturés, à descendre. On m’a appelé et, devant les copains, on m’a dit : "À toi, la p’tite fille ! Vas-y !" Je me suis approché du gars : il me regardait. Je vois encore ses yeux qui me regardaient ... ça me dégoû­tait ... J’ai tiré ... Les copains ont descendu les autres. Après, ça me faisait moins drôle ... Ce n’est peut-être pas du boulot très propre ; mais, au fond, tous ces gars là, ce sont des criminels quand on y réfléchit. Si on les relâche, ils recommencent ; ils tuent les vieillards, les femmes, les enfants. On ne peut quand même pas les laisser faire cela ... Alors, au fond, on nettoie le pays de toute la racaille ... Et puis ces gars-là, ils veulent le communisme, alors vous comprenez ... ? »

[lettre d’un jeune soldat, rendue publique en 1958 par les prêtres-ouvriers de la Mission de France
et publiée par Pierre Vidal-Naquet "la torture dans la république"
1972 maspéro éditeur -pages 137 et 138]