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chaque violence illégitime contre un manifestant incitera des dizaines de ses camarades à vouloir le venger

dimanche 14 août 2011

Aurait-on déjà oublié le motif initial des émeutes en Grande Bretagne ? Il s’agit de la mort de Mark Duggan, un Antillais de 29 ans, abattu le 4 août par des policiers dans le quartier de Tottenham au nord de Londres. Mark Duggan était soupçonné d’appartenir à un gang. Les policiers ont justifié l’usage de leur arme en invoquant la légitime défense. La colère est venue de là, de l’homicide bien entendu, mais également de la relation par la police des circonstances de cette mort, une relation qui n’a pas convaincu le quartier. Et Tottenham s’est embrasé comme Clichy-sous-Bois en octobre 2005, puis Villiers-le-Bel en novembre 2007.

Dans ces deux derniers cas, la police avait commencé par chercher à s’exonérer de toute responsabilité : à Clichy, "les enfants n’étaient pas poursuivis", et à Villiers-le-Bel, "le véhicule de police circulait normalement". Dans ces deux cas, la relation des faits s’est avérée fausse, mais aucun des policiers impliqués n’a été sanctionné, alors que ce sont les inexactitudes de leurs déclarations qui ont provoqué les émeutes qui ont suivi.

L’avocat Jean-Pierre Mignard, observe sur son blog que le même processus s’est déroulé à Londres : l’IPPC (l’Independant Police Complaints Commission) a fait savoir le 9 août que rien ne démontrait que Mark Duggan se soit servi de son arme ou qu’il ait tenté de s’en servir. La thèse de la légitime défense s’effondre donc.

Jean-Pierre Mignard rappelle d’autre part que, en mai 1968, Maurice Grimaud, alors préfet de police de Paris, avait su, en leur rappelant des règles déontologiques élémentaires, calmer les fonctionnaires de police et contenir la violence qu’ils ont exercée sur les manifestants parisiens. La lettre que Maurice Grimaud avait adressée le 29 mai 1968 à chaque membre de la police parisienne est reprise ci-dessous [1]. Jean-Pierre Mignard signale d’ailleurs que, lors des émeutes de Clichy en 2008, l’actuel préfet de police Michel Gaudin avait fait afficher cette lettre dans les commissariats.

La manifestation organisée à Paris le 8 février 1962, pour dénoncer les agissements de l’OAS, avait été réprimée de façon particulièrement violente sur ordre de Maurice Papon – 8 morts au niveau du métro Charonne. (Graphisme : d’après Siné)

Le Préfet de Police

Paris, le 29 mai 1968


Je m’adresse aujourd’hui à toute la Maison : aux gardiens comme aux gradés, aux officiers comme aux patrons, et je veux leur parler d’un sujet que nous n’avons pas le droit de passer sous silence, c’est celui des excès dans l’emploi de la force.

Si nous ne nous expliquons pas très clairement et très franchement sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille dans la rue, mais nous perdrons quelque chose de beaucoup plus précieux et à quoi vous tenez comme moi : c’est notre réputation.

Je sais pour en avoir parlé avec beaucoup d’entre vous que, dans votre immense majorité, vous condamnez certaines méthodes. Je sais aussi, et vous le savez comme moi, que des faits se sont produits que personne ne peut accepter.

Bien entendu, il est déplorable que, trop souvent, la presse fasse le procès de la police en citant ces faits séparés de leur contexte et ne dise pas, dans le même temps, tout ce que la même police a subi d’outrages et de coups en gardant son calme et en faisant simplement son devoir.

Je suis allé toutes les fois que je l’ai pu au chevet de nos blessés, et c’est en témoin que je pourrais dire la sauvagerie de certaines agressions qui vont du pavé lancé de plein fouet sur une troupe immobile, jusqu’au jet de produits chimiques destinés à aveugler ou à brûler gravement.

Tout cela est tristement vrai et chacun de nous en a eu connaissance.

C’est pour cela que je comprends que lorsque des hommes ainsi assaillis pendant de longs moments reçoivent l’ordre de dégager la rue, leur action soit souvent violente. Mais là où nous devons bien être tous d’accord, c’est que, passé le choc inévitable du contact avec des manifestants agressifs qu’il s’agit de repousser, les hommes d’ordre que vous êtes doivent aussitôt reprendre toute leur maîtrise.

Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. Il est encore plus grave de frapper des manifestants après arrestation et lorsqu’ils sont conduits dans des locaux de police pour y être interrogés.

Je sais que ce je dis là sera mal interprété par certains, mais je sais que j’ai raison et qu’au fond de vous-mêmes vous le reconnaissez.

Si je parle ainsi, c’est parce que je suis solidaire de vous. Je l’ai déjà dit et je le répéterai : tout ce que fait la police parisienne me concerne et je ne me séparerai pas d’elle dans les responsabilités.

C’est pour cela qu’il faut que nous soyons également tous solidaires dans l’application des directives que je rappelle aujourd’hui et dont dépend, j’en suis convaincu, l’avenir de la Préfecture de Police.

Dites-vous bien et répétez-le autour de vous : toutes les fois qu’une violence illégitime est commise contre un manifestant, ce sont des dizaines de ses camarades qui souhaitent le venger. Cette escalade n’a pas de limites.

Dites-vous bien aussi que lorsque vous donnez la preuve de votre sang-froid et de votre courage, ceux qui sont en face de vous sont obligés de vous admirer même s’ils ne le disent pas.

Nous nous souviendrons, pour terminer, qu’être policier n’est pas un métier comme les autres ; quand on l’a choisi, on en a accepté les dures exigences, mais aussi la grandeur.

Je sais les épreuves que connaissent beaucoup d’entre vous. Je sais votre amertume devant les réflexions désobligeantes ou les brimades qui s’adressent à vous ou à votre famille, mais la seule façon de redresser cet état d’esprit déplorable d’une partie de la population, c’est de vous montrer constamment sous votre vrai visage et de faire une guerre impitoyable à tous ceux, heureusement très peu nombreux, qui par leurs actes inconsidérés accréditeraient précisément cette image déplaisante que l’on cherche à donner de nous.

Je vous redis toute ma confiance et toute mon admiration pour vous avoir vus à l’œuvre pendant vingt-cinq journées exceptionnelles, et je sais que les hommes de cœur que vous êtes me soutiendront totalement dans ce que j’entreprends et qui n’a d’autre but que de défendre la police dans son honneur et devant la Nation.

Maurice Grimaud