Histoire coloniale et postcoloniale

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bilan des études sur les rapatriés, par Valérie Morin

mardi 12 juillet 2005, par la rédaction

Aujourd’hui, les pieds-noirs sont devenus "un objet légitime de travail. Le seul risque est de vouloir réécrire l’histoire telle que, eux, voudraient la voir écrite."

Texte de Valérie Morin, publié en 2002 [1].

Il convient tout d’abord de définir le terme du sujet. Au moment des décolonisations, environ 1.6 millions de Français installés outre-mer sont rentrés en France. Ils provenaient des différents territoires sous contrôle de la France jusque dans les années 1960. Quelle que soit la façon dont se sont déroulées les indépendances, la grande majorité des Français installés dans ces régions sont rentrés.

En fonction des lieux et de l’ancienneté de la présence française, nous avons affaire à des cas différents, aussi bien dans l’implantation de la population française que dans l’importante des départs. En Indochine, que je connais moins bien, les Français étaient peu nombreux, quelques milliers. Les mariages mixtes étaient assez nombreux et au moment des rapatriements, il y avait beaucoup de personnes d’origine indochinoise : les conjoints, les enfants (pour moitié) mais aussi les ascendants de ces époux ou épouses.

Dans les territoires africains sub-sahariens, les Français étaient aussi quelques milliers : on compte environ 4 000 personnes pour Madagascar et les colonies d’Afrique noire (mais le taux de rapatriement n’a été que de 5%, sauf en Guinée où il a avoisiné les 100%).

C’est l’Afrique du Nord française (Algérie, Maroc et Tunisie) qui comptait le plus grand nombre de Français. Pour certains, leur présence dans ces territoires remontait à plusieurs générations y compris pour le Maroc, pourtant dernier venu dans l’Empire français. C’est en Algérie, véritable laboratoire d’essai pour l’implantation d’une colonie de peuplement française, que la greffe avait le mieux pris. Ce territoire était devenu département français rapidement après sa conquête et dépendait de ce fait du Ministère de l’Intérieur et non du ministère des colonies, ni de celui des Affaires étrangères comme c’était le cas pour les protectorats. Les retours sont proches de 100% dans le cas des trois territoires du Maghreb mais ils se sont fait à des rythmes différents : au Maroc, environ la moitié de la population française, soit 200 000 personnes, est partie en France dès l’indépendance, l’autre moitié s’étalant jusqu’en 1970 ; en Tunisie, 70 000 personnes - sur 198 000 - sont parties en France de 1954 à 1960, environ 17 000 après l’affaire de Bizerte et les autres progressivement jusqu’en 1967.
Pour l’Algérie, le drame de la guerre a conduit a un " sauve-qui-peut " général et plus de 800 000 personnes avaient quitté le territoire algérien durant l’année 1962 dont 500 000 environ entre mai et juillet.

En 1967, la métropole avait accueilli environ 1 400 000 Français dont 90 % venaient d’Afrique du nord.
Au niveau du vocabulaire, l’administration française les a appelés des rapatriés, ce qui n’est pas sans poser des problèmes de définition. Le terme " rapatrié " signifie être de retour dans sa patrie. Or, si pour certains cela était vrai, pour un grand nombre, venir - et non pas revenir - en France ne signifiait rien : les conjoints indochinois de français ou leur parentèle, les immigrés européens du Maghreb, naturalisés français par la suite, les Français nés au Maghreb qui n’avaient jamais fait le voyage en France (sauf lors de la guerre pour les hommes l’ayant faite), les juifs du Maghreb, implantés depuis 400 ans... La communauté juive, française ou non, a, en effet, majoritairement quitté les pays du Maghreb, au moment des décolonisations ou peu après lors des conflits nés des guerres israélo-arabes (surtout en 1967).

Le terme " rapatrié " donne aux Français du Maghreb un statut juridique. Pour l’Etat français, ils sont reconnus " rapatriés " par la loi du 26 décembre 1961 qui leur offre alors un cadre juridique pour s’installer en métropole mais aussi des avantages sociaux (S.S ou allocations familiales) et financiers (aides, prêts à des taux intéressants) liés à ce statut.

Ce statut juridique, s’il a été proposé à tous les Français revenant d’Afrique du Nord, a tout de même donné lieu à des différences de traitement en fonction de " l’origine " du rapatrié. Les Français musulmans rapatriés, autrement nommés " harkis ", n’ont pas bénéficié des mêmes mesures d’aides et de secours que les autres, et leur rapatriement, considéré comme gênant par les autorités politiques françaises, s’est fait en catimini. Il fallait rapidement les rendre " invisibles " et les éloigner des villes métropolitaines. Ils ont été obligés - comble de l’humiliation - pour être reconnus comme Français, de faire une déclaration de nationalité française à leur retour en France, bien qu’ayant combattu dans l’armée française en Algérie.

Le terme " rapatrié ", quoique parfaitement impropre dans la plupart des cas, est donc essentiellement juridique et il a l’avantage de nommer précisément cette catégorie de Français installés en France après les indépendances. Mais ces Français d’outre-mer seront aussi nommés " repliés " par le général de Gaulle notamment, " réfugiés ", certains se préférant " expatriés " ou " exilés ".

Dans le bilan des études sur les rapatriés que je vais faire, je me contenterai d’étudier essentiellement l’Afrique du Nord puisque c’est le domaine que je connais le mieux. Ce bilan peut être divisé en trois grandes étapes :

  • La période allant des décolonisations à la fin des années 1970,
  • La période des années 1980 et 1990,
  • Aujourd’hui, quarante ans après.

Les études sur les populations françaises revenues d’outre-mer sont marquées par les courants politiques qui prédominent dans l’université française et chez les historiens notamment.

Dans les années 1960 et 1970

Le vent de l’histoire souffle vers les indépendances et la lutte des peuples qui cherchent à se libérer d’un joug politique archaïque. Les populations françaises du Maghreb sont en porte à faux avec l’histoire. Elles sont vues par les historiens ou les sociologues de cette période comme des représentants de l’impérialisme français, hostiles à tout changement. Rien ne trouve grâce à leurs yeux. Pierre Nora parle ainsi des Français d’Algérie [2] comme des Français ayant en grande partie perdue leur " précieuse substance occidentale " puisqu’à force de vivre sous le même climat que les Arabes, ils ont fini par " adopter les mêmes mœurs " (p 51). Tous les immigrants français et européens du Maghreb ne pouvaient qu’avoir une " psychologie de déclassé " et " avaient une vie manquée derrière eux " (p 81). Ils sont condamnés d’avoir " bloqué l’histoire ", puisque " installés à contre-courant de toute évolution " (p 87). Le sociologue Pierre Bourdieu, dans sa Sociologie de l’Algérie (PUF, 1960), présente, très exagérément et sans aucune nuance, la société coloniale comme un " système de castes " où les deux communautés sont " juxtaposée et distinctes ", avec de très rares échanges (repas, dons) (p 115) ! C’est bien mal connaître les relations qui existaient dans la société algérienne même si effectivement les mariages mixtes étaient, eux, très rares.

Leur rapatriement vers la métropole est donc présenté comme la juste conséquence de leur comportement jugé rétrograde et frileux, voire hostile à la marche des peuples vers la liberté. Ils n’ont donc que ce qu’ils méritent, pensent-on alors.

Pour les gouvernements qui ont mené ces décolonisations, et notamment dans le cas de l’Algérie, ces Français sont l’exemple vivant de l’échec de toute politique de conciliation avec les nouveaux leaders du Maghreb. Les accords d’Evian, âprement négociés par la France, doivent résoudre le conflit algérien et instaurer une cohabitation juridique entre ce qu’on pense être les deux communautés de ce pays. Ils sont la clé de voûte d’une future politique d’échange et de coopération entre deux pays indépendants, les Français d’Algérie en étant le trait d’union. Le départ massif des Français d’Algérie durant l’été 1962 montre que cette politique est un échec. Ces accords ne cesseront d’être bafoués par le pouvoir algérien : 1962, nationalisation des biens vacants, 1963, nationalisations des terres agricoles, puis des entreprises (travaux publics, cinémas, mines...). En 1971, les possessions pétrolières françaises sont à leur tour nationalisées.

Lors de leur rapatriement en 1962, les Français d’Algérie sont doublement accusés :

  • par le pouvoir, d’être les responsables de leur malheur puisque les accords d’Evian leur garantissaient la pérennité de leurs biens et pour trois ans de leur statut sur le sol algérien. Le seul souci du pouvoir est alors de les intégrer rapidement à l’économie nationale en leur donnant du travail et un toit afin qu’ils ne puissent devenir un groupe de pression politique (que l’on soupçonne d’extrême droite, rapport avec l’OAS). Le pouvoir va favoriser une amnésie collective par rapport à cette période de l’histoire, d’abord le pouvoir gaulliste, bien heureux d’avoir tourné la page puis le pouvoir mitterrandien, pas toujours très à l’aise avec les contradictions de son chef (ministre de l’Intérieur en 1954 " l’Algérie c’est la France ", envoie du contingent, amnistie des généraux putschistes et des membres les plus virulents de l’OAS et réhabilitation totale : intégration dans les grades et les carrières, dans l’ensemble des décorations).
  • Par les intellectuels, les historiens notamment qui leur reprochent d’avoir été à contre-sens de l’Histoire (avec un grand H) et donc d’être un peuple anachronique. Les études universitaires étant alors dominées par un vaste courant dit tiers-mondiste, ces populations " colonialistes " ne font pas beaucoup recettes. Elles sont la mauvaise conscience, bien vivante, de la France coloniale : elles sont le pur produit de 130 ans de colonisation, voulue et désirée par tous les Français et les pouvoirs publics et même honoré à ses heures (centenaire de la colonisation de l’Algérie ou Exposition coloniale). Mais la France de 1962 veut tirer un trait et refuse à ces Français leur place dans l’histoire. (d’ailleurs laquelle ? celle de la France ou celle de l’Algérie ?).

Les seules études universitaires que l’on trouve à cette période sont géographiques ou économiques. De nombreuses études sont menées sur l’implantation des rapatriés dans telles ou telles régions (Gard-Hérault, Corse) dans telles ou telles communes (Sorgues, Salon-de-Provence). Plusieurs mémoires d’étudiant de l’ENA sont aussi consacrés à cette installation et cette intégration. Sont plus étudiés les changements que l’arrivée de cette population a apporté à tel coin de France que l’étude de la population en elle-même. Cette somme de connaissances est rassemblée dans la première thèse consacrée aux rapatriements qui est celle d’un géographe, Pierre Baillet, qui fait la synthèse en 1974, de l’apport de cette population à l’économie, mais aussi à la démographie, aux mentalités françaises et les difficultés que les rapatriés connaissent en France. Il fait le point sur ce qui a été fait pour eux par les pouvoirs publics et donne un bilan chiffré depuis 1962. Mais point de réflexion sur cette communauté et sur sa place dans l’histoire.

Les années 1980 et 1990

L’éloignement de la période coloniale, la fin des mythes politiques qui ont accompagné cette période et la recherche de nouvelles problématiques chez les historiens notamment, ont conduit à redécouvrir l’histoire coloniale. Et par la même, les Français dits " rapatriés ". L’histoire devient moins politique, on revient sur les peuples, sur les acteurs de cette colonisation quelqu’ils soient.

Les rapatriés eux-mêmes ont pris suffisamment de recul sur leur propre drame pour que certains universitaires nés outre-mer choisissent de travailler sur la période oubliée des rapatriements ; mais ils ont peu nombreux.

En 1987, paraît la deuxième thèse de troisième cycle à l’IEP de Paris de Joëlle Hureau sur la mémoire collective des Français d’Algérie de 1930 à 1987, vaste somme peu scientifique de connaissances parfois approximatives de cette population. Ce n’est pas un travail d’historien (elle fait peu de cas des archives ou autres documents historiques) ni sociologique (elle rédige à partir d’entretiens mais on n’en connaît ni le nombre ni la raison). Il a simplement le mérite d’exister et c’est le seul à son époque.

Au début des années 80, un première synthèse avait été faite par des historiens américains lors d’un colloque sur l’histoire de la décolonisation française (meeting of Philadelphie, oct. 1980, " victims of décolonisation : the plight of the pieds-noirs and harkis at the end of the Algerian war ant thereafter " de Alain Posteau. Puis, dans la décennie 1990, c’est l’historien Jean-Jacques Jordi qui écrit sur les rapatriements et plus spécialement la région de Marseille, qu’il étudie à partir des archives de la Préfecture des Bouches-du-Rhône. Il est d’ailleurs à noter que ces archives sont toutes soumises à dérogation et que ceci est un obstacle supplémentaire au travail des chercheurs sur cette période. Jordi (1993) : De l’exode à l’exil, rapatriés et pieds-noirs en France. L’exemple marseillais, 1954-1992 (il est d’ailleurs intéressant de voir que cet auteur distingue ces deux catégories).
Sous l’impulsion de cet historien, professeur à l’université d’Aix-Marseille, et d’autres, comme Emile Temime, Jacques Frémeaux, des colloques sont organisés sur les rapatriements liés aux décolonisations :

  • 1991 : à l’université de Montpellier : Les rapatriés en Languedoc-Roussillon 1962-1992
  • 1995 : à l’université d’Aix-Marseille, Marseille et le choc des décolonisations.

Les rapatriés deviennent un objet d’étude scientifique. C’est le cas aussi des juifs du Maghreb, pour certains, intégrés à la population rapatriée (s’ils étaient français) qui font le plus souvent le cas d’études particulières. Ainsi, un écrivain comme André Chouraqui, qui a écrit une Histoire des Juifs en Afrique du Nord, le pôle de sociologie à l’université de Toulouse animé par Madame Chantal Benayoun, qui travaille sur les effets de l’exil sur les juifs d’Afrique du Nord et qui a produit plusieurs travaux (maîtrise, DEA) sur les transmissions des héritages et les " stratégies identitaires des deuxième générations ". Des sociologues comme Claude Tapia, Les Juifs Sépharades 1965-1985, publié en 1986 ou Doris Bensimon, L’intégration des juifs d’Afrique du nord en France, 1971 !

D’autres études sur ces rapatriés apparaissent aussi chez les éditeurs mais qui ne proviennent pas de la sphère universitaire mais des écrivains, eux-mêmes " rapatriés " : Emmanuel Roblès, Danielle Michel-Chich, Marie Cardinale, André Nouschi.

A chaque fois, il convient de noter que ce sont des personnes, elles-mêmes issues d’Afrique u Nord (ou leur descendants quand c’est le cas d’étudiant en maîtrise) qui étudient cette histoire. C’est ce que Eric Savarèse appelle " l’égo-histoire ", c’est-à-dire l’histoire écrite par ceux qui l’ont vécu ou qui y sont directement intéressés (parentèle).

Aujourd’hui : 40 ans, date anniversaire : 1962-2002

La remise en avant par les historiens, jeunes ou moins jeunes, de l’histoire de la guerre d’Algérie, a entraîné dans son sillage l’intérêt croissant pour ces populations qui en sont la conséquence. On assiste alors à deux phénomènes :

1. Un réel intérêt pour cette population et son histoire, à la fois en France et outre-mer. Est ainsi paru en 2001, un livre de Janine Verdès-Leroux, Les Français d’Algérie de 1830 à aujourd’hui, une page d’histoire déchirée, chez Fayard, qui cherche à faire la lumière sur la vie quotidienne des Français en Algérie, leur mentalité, leurs relations avec les différentes communautés, avec la France métropolitaine mais aussi leur exil, leur déchirement au moment du départ, les raisons de celui-ci... Pour la première fois, c’est une scientifique non issue du milieu rapatrié ni même spécialiste des questions de la guerre d’Algérie ou de la décolonisation qui s’intéresse à cette population, preuve s’il était encore besoin de la faire, que la recherche s’ouvre. L’auteur s’est appuyée sur plus de 200 témoignages et sur une bibliographie très fournie. Elle a fait un vrai travail d’histoire orale. Ce livre a eu un succès retentissant chez les rapatriés car, pour la première fois, on parle d’eux, en terme non négatifs, sans idées préconçues ou préjugées et on a cherché à les comprendre. L’auteur a cherché à lutter contre les stéréotypes et les idées fausses qui tiennent d’habitude lieu de savoir.
D’autre part, ils ont enfin la caution scientifique qui leur manquaient avec une chercheuse du CNRS.

Un autre ouvrage qui présente une analyse intéressante de l’utilisation par les pieds-noirs de leur mémoire et qui développe les stratégies identitaires des pieds-noirs aujourd’hui est celui du politologue Eric Savarèse, L’invention des pieds-noirs (Séguier, 2002). Il cherche à comprendre le positionnement des porte-parole de cette population dans les guerres de mémoire qui secouent l’histoire de la guerre d’Algérie aujourd’hui.

Dans la foulée de ces deux livres, de nouveaux ouvrages sont sortis, Raphaël Delpard, L’histoire des Français d’Algérie, écrite par un journaliste, synthèse classique sans grande révélation, la réédition en 2002 du livre de Joëlle Hureau chez Perrin, alors qu’il était épuisé depuis dix ans chez Orban son ancien éditeur, un livre d’une ethnologue, consécutif à une thèse, Michèle Baussant, Mémoires d’exils, une étude du rapatriement par le prisme du pèlerinage pied-noir de Santa-Cruz (parallèle de celui d’Oran), et d’autres travaux universitaires (maîtrise, DEA, et thèse) dans des domaines très divers, géographie, sociologie, sciences politiques ou encore histoire, et ceci dans toutes les universités de France, Nanterre, Grenoble, Lyon, Rouen, ... Le sujet se généralise, les rapatriés et les Français d’outre-mer deviennent un sujet de recherche sérieux.

Il faut cependant reconnaître que :

  • Ces travaux sont encore souvent le fait de descendant de rapatriés : on reste dans l’égo-histoire. C’est aussi mon cas.
  • Il y a encore peu de réel travail sur les archives. Elles sont encore soumises à dérogation pour la plupart mais on a l’impression qu’elles n’intéressent pas les chercheurs. Michèle Baussant a dépouillé quelques archives de la préfecture du Gard. Mais un vrai travail de dépouillement est rare : personnellement, j’ai travaillé sur les archives de la Préfecture de Paris puis sur les archives nationales (secrétariat d’Etat aux rapatriés) mais il est très difficile de retrouver l’ensemble des archives du ministère des rapatriés ou des différents secrétaires d’Etat, qui ne sont pas archivés ensemble (le secrétariat d’Etat a dépendu de divers ministères : Intérieur, Premier ministre, Affaires sociales). Il y a pourtant un réel effort de classement des archives par les ministères puisque sous l’impulsion des chercheurs, les missions des archives des ministères de l’Intérieur et des Affaires sociales ont établi une liste disponible sur les archives concernant les rapatriés ou la guerre d’Algérie. Actuellement, le travail se fait essentiellement sur l’histoire orale, la mémoire de cette communauté.

2. Le deuxième point qui marque les travaux sur les rapatriés aujourd’hui, c’est la place grandissante que prend la mémoire, parfois au détriment de l’histoire. Comme pour tous les acteurs de la guerre d’Algérie, la mémoire est devenue un enjeu majeur. Eric Savarèse note que nous sommes dans un contexte où nous voyons émerger une certaine vénération collective pour les mémoires : il parle de " dévotion collective envers une mémoire ". Et il constate aujourd’hui, la primauté de l’histoire-mémoire sur l’histoire-problème. C’est ce que l’on peut effectivement constater pour les études sur les rapatriés. La guerre d’Algérie est à l’origine d’une pluralité de mémoires qui traduit des tentatives de constructions de " groupes sociaux " en compétition pour convertir leur mémoire en histoire officielle : les harkis, les Français d’Algérie, les porteurs de valises, les soldats du contingent, l’armée...Selon l’auteur, la concurrence des mémoires de guerre demeure le principal obstacle à la construction d’un récit historique acceptable par tous, due à " l’absence d’un consensus minimum sur les faits " (Claude Liauzu).

D’autre part, la mémoire est progressivement devenue un problème politique avec ce qu’il appelle " l’ère des commémorations ". La guerre d’Algérie présente un glissement de l’histoire vers le politique via les guerres de mémoires : on l’a très bien vu dans l’enjeu du 19 mars et dans la tentative de réalisation, à Marseille, d’un mémorial ou d’un historial (les avis sont partagés) sur la France d’outre-mer.

On se retrouve aujourd’hui à la croisée des chemins :

  • la redécouverte de l’intérêt de l’histoire coloniale et de ses conséquences est en train de donner naissance à de nouveaux groupes de recherche qui explorent les pistes de cette histoire et étudient les colons dans leurs relations avec les indigènes. Les archives commencent à s’ouvrir et on réécrit l’histoire de France sans oublier la période coloniale.
  • Mais on assiste aussi à la volonté de certains groupes et notamment des rapatriés de réécrire l’histoire à leur façon. Pour cette population la reconstruction de son passé est essentielle. A l’encontre d’une histoire officielle fustigée où ils estiment qu’ils sont injustement traités de colonialistes, ils pensent souvent que leur travail historique n’a pas pour but de dire mais de " rétablir " une vérité travestie par les Français métropolitains et leurs universitaires qu’ils n’aiment guère.

En conclusion, il faut reconnaître que l’étude des rapatriée connaît encore un déficit d’histoire. S’il ne faut pas négliger l’apport des autres discipline et le travail fait sur la mémoire et l’histoire orale, cela ne dispense pas de revenir à un travail d’analyse plus méticuleux, au dépouillement des archives qui sont encore, pour la plupart, soumises à dérogation. La mauvaise conscience des pouvoirs publics à l’égard de cette population, mais aussi sa mauvaise image vis-à-vis de l’opinion publique, ont conduit longtemps à un effacement de leur histoire. L’obsession des pouvoirs publics était d’ailleurs de faire disparaître rapidement le statut de " rapatrié " - et son existence politique au sein du gouvernement (Ministère des rapatriés, secrétariat d’Etat aux rapatriés) -, puisque ce statut particulier qui leur donnait des droits et une existence juridique propre qui leur permettait de revendiquer en son nom.

Jean-Jacques Jordi déclarait en 1993 que les pieds-noirs étaient encore un " objet illégitime " de travail historique ? Aujourd’hui on peut prendre le contre-pied de cette affirmation et penser qu’ils deviennent un objet légitime de travail. Le seul risque est de vouloir réécrire l’histoire telle que, eux, voudraient la voir écrite.


[1Publié sur le site Hermès.

[2Pierre Nora, Les Français d’Algérie, Julliard 1961.