Histoire coloniale et postcoloniale

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bidonnages ...

mardi 28 juin 2011

Depuis un mois, le ministre de l’intérieur allait claironner dans les médias : « contrairement à ce qu’on dit, l’intégration ne va pas si bien que ça : les deux tiers des échecs scolaires, c’est l’échec d’enfants d’immigrés », précisant que ces chiffres sont ceux de l’Insee et de l’Ocde. Il aura fallu une très forte pression syndicale pour que l’Insee finisse par rappeler que « la proportion d’enfants d’immigrés parmi les élèves sortis sans qualification de l’enseignement secondaire peut être estimée à environ 16 % pour les enfants de familles immigrées », et que la proportion passe à environ 22% « si on y ajoute les enfants de familles “mixtes” », très loin donc des 66% assénés de façon péremptoire par le ministre [1].

Que ses chiffres aient été inexacts importe peu au ministre qui continue à répéter son refrain électoraliste : « L’intégration ne se fait pas aussi bien que ça ». A-t-il lu le rapport du Haut Conseil à l’intégration (HCI) daté du 13 avril 2011 [2] ? S’il l’avait fait, il saurait que

L’intégration à la française, ça marche !

[...] Si l’on considère des indicateurs tangibles, comme le niveau de diplôme obtenu par les générations suivantes, la mobilité sociale, les mariages exogames, la majorité s’intègre, se fond dans la foule et disparaît des écrans. C’est en France que les immigrés et leurs enfants se sentent aussi le plus intégrés.

Le HCI relève un chiffre selon lui très marquant de la réalité de l’intégration des immigrés dans notre pays, au regard des exemples étrangers : 65% des descendants d’immigrés vivent en couple avec des personnes de la “population majoritaire”. [3]

Il n’aura pas fallu un mois pour que la vérité se fasse jour dans un autre cas de bidonnage. La soi-disant mère de famille qui se lamentait le 23 juin dernier à l’antenne de TF1 à propos de l’absentéisme de son fils n’a en réalité pas d’enfant ; il s’agit tout simplement d’une attachée de presse d’Eric Ciotti au Conseil général des Alpes-Maritimes ... Nous laissons le sociologue Laurent Mucchielli commenter.

TF1 et l’attachée de presse du Conseil général de Nice
Réflexions sur un bidonnage

repris du blog de Laurent Mucchielli, sociologue
à la date du 26 juin 2011


Le député et président du Conseil General des Alpes Maritimes Eric Ciotti (BEBERT BRUNO/SIPA)

Les Alpes-Maritimes sont objectivement l’un des derniers départements intégralement contrôlés par la droite "dure", et l’un des réseaux sur lesquels Nicolas Sarkozy s’appuie au sein de l’UMP. Avec Christian Estrosi (député-maire de Nice) et Éric Ciotti (député, président du Conseil général, en charge des questions de sécurité à l’UMP), le parti du président a là deux ténors sur les questions sécuritaires.

Participant jeudi 23 juin à une table ronde sur l’absentéisme scolaire dans les Yvelines, N. Sarkozy vante les mérites de la loi initiée par son ami E. Ciotti, qui prévoit notamment la suppression des allocations familiales pour les parents d’élèves absentéistes. La chaîne de télévision TF1, collant de près à l’agenda présidentiel, dépêche immédiatement une équipe sur la Côte d’Azur, pour faire le bilan de cette mesure, en liaison avec les journalistes de Nice-Matin. Le reportage est diffusé pendant le JT de 13 heures de TF1. On y voit, dans des locaux et face à des personnels du Conseil général, une jeune femme "désemparée", exprimant "sa détresse" car elle a "un enfant qui ne va plus à l’école, il commence à sécher". Elle est alors très heureuse de pouvoir demander de l’aide au dit Conseil général. Le sens du reportage est clair : merci monsieur Ciotti d’aider les familles en difficulté !

Le problème – révélé par France-Info – est que la femme en question n’a aucun enfant, qu’elle ne représente nullement les familles en difficultés. Il s’agit en réalité d’une attachée de presse du Conseil général des Alpes-Maritimes présidé par monsieur Ciotti. Toutefois, ce dernier se dit surpris et choqué, et nul n’a apparemment interrogé les personnels du Conseil général impliqués dans ce reportage bidon. L’affaire serait close. Tout cela ne serait qu’une regrettable initiative personnelle de quelqu’un qui voulait juste "rendre service" aux journalistes (sans doute pour qu’ils ne perdent pas de temps à essayer de rencontrer des "vrais gens").

L’affaire n’est pourtant pas sans rappeler celle du ministre de l’éducation nationale Luc Chatel en 2009, venant visiter un supermarché pour faire le bilan de son dispositif visant à limiter le coût des fournitures scolaires. Des mères de familles, présentes dans les rayons à ce moment là, avaient alors vanté le dispositif auprès des journalistes. Le seul problème est qu’il s’agissait non pas de simples clientes, mais de militantes UMP réquisitionnées pour l’occasion. Mais le ministre n’était pas pas non plus au courant et il a évidemment désavoué l’entreprise. On ignore bien entendu ce que ses attachés de presse peuvent en penser et quel rôle ils ont pu jouer.

Deux questions plus graves qu’il faudrait peut-être aussi discuter

Ces affaires sont certes d’abord des "bidonnages" du point de vue journalistique, c’est comme ça que la chose a été (un peu) discutée à la suite de l’alerte lancée par France Info. Or il nous semble qu’elles révèlent aussi le traitement superficiel de l’information, les processus de délégation de la réalisation des reportages et de perte de contrôle rédactionnel (TF1 dit ainsi avoir sous-traité le reportage à Nice-Matin qui dit lui-même l’avoir sous-traité à "une filiale"), de même que la dépendance croissante des journalistes à l’égard de la communication des pouvoirs publics, des "dossiers de presse" qu’on leur remet clefs en main et des multiples services qu’on est prêt à leur rendre pour leur faciliter la tâche. Dans ce cas de Nice-Matin, on peut aussi s’interroger sur les conséquences de la dépendance financière d’un organe de presse envers son propriétaire (le groupe Hersant) et envers le Conseil général des Alpes-Maritimes ainsi que la communauté urbaine Nice Côte-d’Azur qui achètent tous deux régulièrement de grandes publicités dans les pages du journal.

Ensuite, on ne peut évidemment pas écarter l’hypothèse qu’il s’agisse aussi d’opérations de propagande politico-électorale dont le principal défaut serait d’avoir été confiées à des amateurs ayant joué le jeu de façon un peu trop simple et s’étant fait prendre la main dans le sac. Ce genre de manipulation en période électorale est en effet ancien et presque classique.

En faisant un petit effort de mémoire, on se souviendra par exemple de l’affaire de l’auto-stoppeuse d’Édouard Balladur lors de la campagne présidentielle de 1995. Parti en hélicoptère inaugurer un musée dans la campagne aixoise, le premier ministre en campagne aurait été confronté au brouillard, son hélicoptère posé, plutôt que de monter dans un véhicule officiel qu’il aurait pu trouver sans problème, il aurait décidé de faire de l’auto-stop afin d’aller à la rencontre des "vrais Français". Une automobiliste s’était alors spontanément arrêtée, l’un et l’autre déclarant ensuite aux médias le plaisir qu’ils avaient eu à converser en voiture, la dame trouvant le monsieur particulièrement "détendu", vantant "sa capacité à s’intégrer à la situation", évoquant "quelqu’un d’extrêmement courtois ouvrant le dialogue avec moi tout à fait simplement", bref : tout l’image que le premier ministre cherchait à donner de lui dans son duel à distance avec Jacques Chirac (voir par exemple ce récit de France 3). Las, le journal Libération révélait quelques jours après que l’aimable conductrice n’était autre qu’une cousine du député RPR de l’Essonne Georges Tron, proche collaborateur d’Edouard Balladur dont il fut l’attaché parlementaire. Quelle coïncidence !

Quant à jacques Chirac, de nouveau candidat en vu de l’élection présidentielle de 2002, il lancera une campagne sur "l’insécurité" d’une ampleur inédite et avec la complicité active de nombreux médias. Plusieurs faits divers furent alors montés en épingle et repris en boucle par les rédactions. Les deux plus importants (et influents) furent sans doute, en mars, l’affaire du pseudo "meurtre gratuit" d’un père de famille à Evreux (ville dont le maire était depuis peu Jean-Louis Debré) et, bien entendu celui survenu trois jours avant le premier tour des élections, le 18 avril 2002.

Paris-Match - 2 mai 2002

C’est l’affaire Paul Voise – voir cette page –, le "papi d’Orléans", qui fut particulièrement valorisée par la chaîne de télévision TF1 (tiens, encore elle...), prévenue apparemment par un élu de cette ville (elle aussi passée à droite aux élections municipales de 2001). Un vieux monsieur sans défense et sans bien (vivant quasiment dans un taudis), habitant un quartier sensible, aurait été agressé par des inconnus qui voulaient le racketter (on se demande bien de quoi ?...), probablement des "jeunes de la cité" concluront la plupart des médias et des téléspectateurs. Trois ans plus tard, l’affaire se soldera par un non-lieu faute de toute preuve. Et il demeure possible, sinon probable, que tout cela ne fut qu’un coup monté. C’est dire s’il faudra rester vigilants à l’abord d’une nouvelle campagne électorale qui s’annonce très indécise, donc propice aux coups tordus en tous genres.


[1Le communiqué de l’Insee : http://www.insee.fr/fr/ppp/comm_pre....

[2Rapport intitulé “LA FRANCE SAIT-ELLE ENCORE INTEGRER LES IMMIGRES ?”, consacré à un “Bilan de la politique d’intégration en France depuis vingt ans et perspectives” : http://lesrapports.ladocumentationf....

[3Pages 4 et 5 du rapport.