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aurait-on retrouvé la dépouille mortelle de Maurice Audin ?

mardi 10 novembre 2015, par la rédaction

Le corps du militant anticolonialiste Maurice Audin, assassiné en juin 1957 par les parachutistes français, se trouve-t-il au cimetière de Ben Salah, près d’Oued Alleug ? Un an après un témoignage publié en août 2014 par le Quotidien d’Oran, la famille du mathématicien assassiné souhaite que les autorités algériennes donnent suite à ce témoignage et procèdent à des fouilles et à des tests ADN pour s’en assurer.

En août 2014, dans les colonnes du Quotidien d’Oran, Abraz Mustapha, dit Moh Djebbour, alerté par les aveux tardifs d’Aussaresses sur l’assassinat de Maurice Audin et le lieu possible de son enterrement, a fait un rapprochement avec un évènement qu’il avait vécu à l’âge de 12 ans : un enterrement effectué à la sauvette en 1957 par des parachutistes au cimetière de Ben Salah, près de Oued Alleug.

Ci-dessous : l’article publié en août 2014 dans le Qotidien d’Oran, suivi d’un article récent d’El Watan.

Maurice Audin est-il enterré à Ben Salah ?

par Rahmani Mohammed, Le Quotidien d’Oran, le 26 août 2014


L’affaire Maurice Audin alimente la chronique historico-politique depuis cinquante-sept ans. Le 11 juin 1957, Maurice Audin né le 14 février 1932 à Béja (Tunisie) et père de trois enfants, professeur de mathématiques à la faculté d’Alger et militant communiste de l’indépendance algérienne, soupçonné d’héberger des membres actifs du PCA (parti communiste algérien) est arrêté, chez lui, sur dénonciation par les parachutistes. Dans la nuit-même, il est emmené dans une villa à El Biar, sur les hauteurs d’Alger pour y être interrogé. Il ne donnera plus signe de vie.

Un rapport émanant de la 10ème région militaire, 10ème division parachutiste, 1 RCP (référence : N. de S. n° 636/col) du colonel commandant le secteur Alger-Sahel en date du 24/6/57 fait part de " l’évasion " de Maurice Audin, " détenu au centre de triage d’El Biar, (qui) devait subir un interrogatoire par la P.J., le 22 juin 1957, au matin. " C’est le début d’une terrible galère pour Josette, sa femme, qui remuera ciel et terre, en vain, pour retrouver la trace de son époux. En France, l’affaire fait grand bruit et devient, après 1962, la preuve de la pratique de la torture en Algérie.

Plusieurs personnalités soutiennent la thèse selon laquelle Maurice Audin aurait été tué par ses tortionnaires. Maurice Audin est devenu le symbole de la répression et de la torture en Algérie grâce au livre " La question ", d’Henri Alleg (militant communiste, ancien directeur d’Alger Républicain) et " L’affaire Audin ", de Pierre Vidal-Naquet (historien, militant communiste pour l’indépendance de l’Algérie). La grande muette (l’armée) maintiendra pendant plus de cinquante ans la version de l’évasion. Dans " La Vérité sur la mort de Maurice Audin ", édition Equateurs, 2014, l’auteur, Jean-Charles Deniau, réalisateur de documents historiques et journaliste d’investigation, retrace les derniers moments du jeune mathématicien.

Se basant sur le témoignage du général Paul Aussaresses avant sa mort, il explique que c’est le général Massu qui a donné à ses hommes l’ordre d’exécuter Maurice Audin. Il a été décidé d’en faire un exemple. " L’ordre est alors donné par Massu à Aussaresses dont les sbires vont emmener Audin de nuit dans les faubourgs d’Alger pour l’exécuter à l’arme blanche et l’enterrer dans une fosse dans un endroit que l’on ne connaît pas avec exactitude. " Selon les dires d’Aussaresses, le corps de Maurice Audin se trouve dans une zone qui se situerait entre Zeralda et Koléa.

Voilà des renseignements que l’on peut aisément avoir en consultant les journaux de l’époque ou en cliquant sur Internet. Mais la vérité, la vraie, que recherche Mme Josette Audin se trouve ailleurs, loin des documents " officiels " et des aveux faussement amnésiques de criminels, au soir de leur vie.

Abraz Mustapha, dit Moh Djebbour, aujourd’hui septuagénaire, retraité de la Sonacome et résidant à Ain Taya, nous raconte (dans un témoignage vidéo dont nous détenons une copie), une histoire troublante de similitudes. " J’étais, à l’époque, un jeune adolescent. Je gardais une vache dans le cimetière de Ben Salah (à trois kilomètres d’Oued Alleug, dans les environs de Koléa). " L’histoire commence comme un conte. A Oued Alleug, le lieutenant Argentin Lagaillard est tristement célèbre : les prisonniers questionnés par ses soins finissent tous dans le cimetière de Ben Salah, un quartier entouré de grillage, un centre de concentration à ciel ouvert. On creuse à peine le sol, on y met le corps et on le recouvre sommairement de terre. Abraz Mustapha, habitant à El Matmar, un quartier de résistants, connaissait tout le monde.

Après le départ des militaires, il déterre, sans peine, le corps pour l’identifier, et renseigne les parents du mort pour qu’ils puissent l’inhumer dignement. C’est sa façon à lui, jeune adolescent, d’aider la révolution. " Un soir de l’été 1957, c’était la fin du mois de juin, il était dix-huit heures passées, je vois un véhicule militaire 4X4 avec huit parachutistes à bord s’arrêter non loin de ma vache et moi. Je les ai bien vus, ce n’étaient pas des soldats de Lagaillard, ces derniers ramènent toujours avec eux des harkis en grand nombre ; ni la tenue, ni le véhicule ne ressemblaient à ce que j’avais l’habitude de voir à Oued Alleug. Je les ai vus jeter un corps dans une fosse qui existait déjà et le recouvrir de terre. Après leur départ, je m’approche de la " tombe " et découvre le mort. Ce n’était pas quelqu’un de la région. Il ressemblait à un Européen, habillé d’une veste légère. C’était certainement du daim.

Les Algériens que je connaissais ne pouvaient pas se payer ce type de vêtements ! ", ajoute-t-il, impressionné par la qualité du tissu. Questionnée par Internet, Josette Audin répond (par SMS), le 11/4/2014 : " quand il a été arrêté, il avait une veste claire et légère ; on était au mois de juin. ". Pour ne pas oublier l’emplacement de cette tombe de fortune, notre témoin la montra à son neveu Oumaza Brahim qui a délimité l’endroit désigné par son oncle maternel avec deux pierres blanches (voir photo). Cet espace semble vide.

Les alentours sont pleins de tombes. " On a dû ouvrir et trouver des ossements, ce qui explique que personne n’a creusé de tombe à cet endroit ! " argumente-t-il. Le neveu, maitrisant l’outil informatique et le réseau internet mieux que son oncle âgé, a contacté Josette Audin et Gérard Tronel, président de l’association Maurice Audin.

A la question pourquoi avoir attendu cinquante-sept ans pour en parler, Mustapha Abraz explique que " c’est en regardant une vidéo sur les aveux d’Aussaresses, en entendant ce dernier situer l’endroit dans la région de Koléa, parler d’" une fosse déjà creusée" et en remarquant que les dates coïncidaient que le souvenir m’était revenu en mémoire. Je n’ai jamais oublié cette scène, parce que, pour moi, adolescent, les Français ne se tuaient pas entre eux ! "

Josette Audin qui a cherché, pendant plus d’un demi-siècle, la tombe de son mari, a, aujourd’hui, avec ce témoignage, un élément sérieux, un bout d’indice, pour pouvoir aboutir. L’association Maurice Audin qui semble, d’après ses e-mails, s’intéresser plus à la possibilité d’existence d’autres Français torturés et enterrés par les militaires pour pouvoir étayer cette thèse, peut, maintenant, faire avancer les choses. Du côté algérien et du côté français, il y a tout un travail de fouille et de tests ADN à faire pour qu’enfin, Maurice Audin puisse reposer dans une tombe décente.

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La famille de Maurice Audin demande des détails sur son assassinat

El Watan, le 6 novembre 2015.


L’avocat de la famille de Maurice Audin, assassiné en juin 1957, et son fils Pierre souhaitent avoir « une suite » au bouleversant témoignage d’un Algérien au Quotidien d’Oran, publié en août 2014, sur le lieu des restes du militant anticolonialiste.

« Nous avons sollicité les autorités algériennes, par le biais de l’ambassade d’Algérie à Paris, pour savoir s’il y a une suite » au témoignage vidéo de l’Algérien, Mustapha Abraz, qui avait affirmé, sur le même journal, que Maurice était enterré au cimetière de Ben Salah, à trois kilomètres de Oued Alleug (40 km au sud d’Alger), a déclaré l’avocat à la cour, Roland Rappaport, qui était accompagné de Pierre Audin, à la cérémonie, organisée par l’ambassade d’Algérie à Paris, à l’occasion du 61e anniversaire du déclenchement de la guerre de Libération nationale.

Un septuagénaire, Abraz Mustapha, avait raconté, rappelle-t-on, dans un témoignage vidéo, dont le journal détient une copie, qu’un soir, vers fin juin 1957, il avait vu un véhicule militaire 4x4 avec huit parachutistes à bord s’arrêter non loin de lui et jeter un corps dans une fosse avant de le recouvrir de terre. En se rapprochant du corps, après leur départ, il découvrit le mort. « Ce n’était pas quelqu’un de la région. Il ressemblait à un Européen, habillé d’une veste légère. C’était certainement du daim », avait-il dit. Josette Audin avait indiqué, suite à cette information, que Maurice, au moment de son arrestation, portait une « veste claire et légère, on était au mois de juin ».

Pour l’avocat, si l’information est « vérifiée et s’avère juste », il faudra alors procéder à un travail de fouille et à des tests ADN, pour que la famille puisse faire son deuil et enterrer « dignement » Maurice, ce moudjahid algérien, enlevé et assassiné par l’armée coloniale, il y a 58 ans. « Nous souhaitons, dans ce sens, que le ministère des Moudjahidine nous tienne au courant si, bien sûr, l’information est fiable pour que nous puissions nous déplacer en Algérie », a-t-il encore déclaré.

De son côté, Pierre a rappelé que la version officielle française raconte que le militant anticolonialiste « s’était évadé le 21 juin, dix jours après son arrestation, lors d’un transfert, puis s’était volatilisé ». Les confessions posthumes du général Paul Aussaresses, diffusées en janvier 2014, viennent contredire la version officielle. Il a avoué avoir donné l’ordre de tuer Maurice Audin. -

APS


Des compléments (avec des vidéos) sur le site du Huffington Post Maghreb