Histoire coloniale et postcoloniale

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août 1955 : répression dans le Constantinois

dimanche 10 décembre 2006, par la rédaction

Les journées d’émeute des 20 et 21 août 1955 dans le Constantinois constituent à bien des égards une répétition des troubles de mai 1945.

Les émeutes paraissent avoir éclaté à l’initiative de Zighoud Youssef, responsable du Nord-Constantinois dans le but de montrer la force du FLN et de contrecarrer les avances faites par Soustelle à des Algériens modérés. Dans la zone Collo-Phillipeville-Constantine-Guelma, d’une part quelques centaines de soldats de l’ALN s’attaquent sans grand succès à des gendarmeries et des postes de police, d’autre part plusieurs milliers de paysans mal armés se lancent à l’assaut d’une trentaine de villes et villages, assassinent à coup de haches et de pioches. Il y aura 123 morts dont 71 européens.

L’armée riposte avec promptitude. Comme en 1945, des milices privées sont constituées, à l’appel du maire de Philippeville Benquet-Crevaux, dont les harangues passionnées constituent autant d’appels au meurtre. Le bilan officiel de la répression s’établit à 1 273 morts. Nul doute qu’il est bien plus élevé et que le nombre de victimes se situe aux alentours de 12 000. Ce drame convertit Soustelle au tout-répressif, il laisse carte blanche à l’armée. Honni à son arrivée, il sera adulé par les colons. Les élus algériens modérés se rallieront au FLN.

Le témoignage du capitaine Edmond Valéry sur la répression de ces émeutes, et sur le fonctionnement de la justice militaire en octobre 1955, a été publié dans L’Humanité, le 4 janvier 2001.

" Il n’y avait personne pour assurer la défense des prévenus ", explique l’ancien officier, qui se déclara alors hors d’état de juger et qui paie encore aujourd’hui le prix de sa fidélité à " l’esprit de la Résistance ".

Muté au 6/7e RTA, devenu peu après 15e BTA et appartenant au 3e régiment de tirailleurs algériens (3e RTA) j’avais rejoint Constantine en Algérie, le 26 janvier 1954. J’étais affecté au camp Fray sur les hauteurs de la ville. Aux premiers coups de feu de la Toussaint 1954, le bataillon auquel j’appartenais était parti en campagne. Pour ma part, je restais au dépôt, avec la compagnie de bataillon que je commandais. Au début, les accrochages se produisaient surtout dans l’Aurès et l’est Constantinois. À Constantine même, à part quelques escarmouches, la situation était restée calme. Mais les événements allaient se précipiter.

Le 20 août 1955, une véritable insurrection, généralisée et dure, fut déclenchée dans tout le nord Constantinois. Pratiquement toutes les petites villes ou localités de quelque importance, sont occupées pendant plus ou moins longtemps par les insurgés appuyés par de petits éléments armés. Vers 13 heures, à Constantine, des explosions et des fusillades éclatent ; des rafales d’armes automatiques se font entendre pendant une heure environ, venant des gorges du Rhumel qui ceinturent la ville.

Au Kroubs, situé à une quinzaine de kilomètres de Constantine, en direction de l’est, la caserne occupée par la 64e compagnie de réparation divisionnaire, est attaquée ; les insurgés, dont un tiers environ sont armés, cherchent à s’emparer des armes et des matériels militaires en cours de réparation, entreposés dans les ateliers et les magasins de la CRD [[Compagnie de Réparation Divisionnaire]. Ils sont repoussés avec l’appui des gendarmes, dont la caserne est située à proximité, de l’autre côté de la rue. Plusieurs Algériens sont tués dont un enfant qui est décapité par un obus de canon de 75 sans recul.

L’Echo d’Alger des 21-22 août 1955.

La répression

Le soir même, alors que l’échauffourée est terminée depuis longtemps, je suis envoyé vers 17 heures, au Kroubs, en renfort, avec un détachement formé essentiellement de recrues du centre d’instruction du bataillon, installé au camp Fray. Ces jeunes n’ont pas terminé la formation de base et totalisent à peine un mois et demi de service militaire. Toute la journée du 21 août, des camions militaires chargés de civils algériens arrivent à la gendarmerie : plus de cent cinquante hommes de tous âges sont entassés dans la cour, venant semble-t-il, des régions d’Aïn-Abid et Oued-Zénati.

En fin d’après-midi, un lieutenant de la subdivision de Constantine vient au Kroubs, chargé dit-il, d’une mission de répression. Le même soir, arrivent aussi une section de la Légion étrangère commandée par un sous-lieutenant et une section de tirailleurs sénégalais appartenant au 15e RTS. Ils sont hébergés par la CRD ; mais arrivés très tard je les vois à peine. Quelle répression veut-on faire ? S’agit-il d’une " expédition punitive " visant les douars des environs, qui ont sans doute participé à l’insurrection ? Pour ma part, chargé uniquement de renforcer la garde de la CRD, je ne reçois ni renseignements ni consignes particulières.

Le lendemain, 22 août 1955, de très bonne heure, alerté par de longues rafales de pistolets-mitrailleurs, tirées non loin de là, en direction du sud-est et par un mouvement de camions qui partaient de la gendarmerie ou y revenaient, je me dirige rapidement vers celle-là. Au premier coup d’oeil je comprends ce que voulait dire l’expression " mission de répression " !... La cour où étaient entassés les Algériens est vide... Le détachement de la Légion, arrivé la veille au soir, est en train d’exécuter les prisonniers, tandis que les tirailleurs sénégalais, fusils-mitrailleurs en batterie, ont pris position autour de la gendarmerie. Le drame se lit sur les visages de tous les militaires ou gendarmes que je rencontre. Le lieutenant G., commandant de la 64e CRD, que je rejoins, est très pâle. Avec lui, nous avons juste le temps d’empoigner et de retenir deux enfants de dix ans environ que l’on s’apprête à embarquer dans le dernier camion qui démarre avec son chargement d’Algériens. Un homme assez jeune, amputé des deux jambes est jeté dans le camion qui roule déjà.

Le lieutenant de la CRD me fait alors, bouleversé, le récit rapide des scènes d’atrocités dont il vient d’être le témoin : " Les Algériens sont amenés par groupes d’une dizaine, au bord d’une grande fosse creusée à la hâte. Ils font leur prière et sont abattus à bout portant par les légionnaires. Quelques-uns parmi ces derniers ont retrouvé leur langage maternel ; ils s’interpellent en allemand et pillent les cadavres. Ce n’est pas beau à voir... " Vers 8 h 30, le lieutenant de la subdivision de Constantine, qui semble bien être le patron de " l’opération ", revient à la CRD et téléphone devant moi à son état-major, pour rendre compte à mots à peine couverts de sa mission : " Envoyez-moi, dit-il, deux bulldozers pour les travaux de terrassement ; avec des pelles et des pioches, il faudrait trop de temps "...

Un peu plus tard, dans la matinée, un officier de la subdivision militaire de Constantine, le colonel T. et le colonel commandant le 15e régiment de tirailleurs sénégalais viennent sur place, vérifier sans doute que leurs ordres ont bien été exécutés. En fin de matinée, pour ma part, je suis renvoyé au camp Fray avec mon détachement. Après ces tragiques événements, ma colère et mon indignation étaient à leur comble et une question me revenait sans cesse à l’esprit : " Il n’est pas possible que le silence recouvre des faits aussi graves. Il faut que l’opinion publique sache. Mais que faire ? "

La réalité était là dans toute sa brutalité : quarante-huit heures après les événements du 20 août, 161 otages avaient été froidement abattus. Quelle triste ironie de l’histoire de voir l’armée française, qui venait à peine de se reconstituer dans les durs combats pour la libération du pays, engagée dans des guerres coloniales répressives où certaines unités se conduisaient comme les troupes nazies en France occupée ! Que pensaient de cela ceux qui s’étaient si vaillamment battus à Bir-Hakeim ou au Tchad, en Italie ou en France ? Pour la plupart, s’ils ne participaient pas directement à ces exactions, ils se taisaient, ils laissaient faire par leur silence... Quant au commandement à tous les échelons, quelle était son attitude ? Y avait-il, parmi mes supérieurs immédiats, un officier en qui je puisse avoir confiance, qui aurait l’honnêteté et le courage de m’écouter et de condamner de tels actes de barbarie envers la population civile ? Un tour d’horizon rapide me laissait perplexe...

Je décidai donc tout d’abord, de décrire avec précision ces événements dans une longue lettre que j’adressai en recommandé à Eugène Connangle, de Périgueux (un ami, officier de réserve qui avait été mon responsable direct pendant la Résistance et qui, de plus, avait été président du comité départemental de Libération) en lui disant d’utiliser au mieux les renseignements que je lui donnais. J’ai su, par la suite, qu’il avait fait remettre ma lettre à l’Assemblée nationale. Quelques jours plus tard, des députés s’élevèrent, à la tribune de l’Assemblée, contre les exactions et la répression exercées en Algérie par l’armée française. À la suite de ce débat et après la publication d’articles de presse (notamment dans l’Humanité), non seulement aucune enquête ne fut faite sur place mais, au contraire, Jacques Soustelle et Maurice Bourgès-Maunoury, visitant le Constantinois, apportèrent leur soutien sans réserve aux troupes qui avaient réprimé la révolte. Le gouvernement, à son tour, couvrait les abus sanglants d’une répression sauvage.

Quelques semaines plus tard, le 30 septembre 1955, par décision du général N., commandant de la division, je fus désigné comme juge au tribunal permanent des forces armées de Constantine, pour la période du 1er octobre 1955 au 31 mars 1956. Cette nomination me posait évidemment un grave cas de conscience : comment accepter de juger des Algériens qui avaient pris les armes contre la France, tandis que le commandement de l’armée française et le gouvernement de mon pays couvraient les atrocités commises sur la population civile, par certaines unités ? Je demandai donc l’annulation de cette décision pour des " raisons personnelles " et des raisons de surcharges de service. La réponse étant négative, je siégeai à une première séance du tribunal, le 11 octobre 1955.

Une séance ordinaire au tribunal militaire

Cette audience se déroula dans des conditions curieuses : les avocats des quatre prévenus présentés, ayant été convoqués à Paris, il n’y avait personne pour assurer leur défense. Le président du tribunal passa outre et décida de poursuivre l’audience. Les prévenus, en l’absence de leurs avocats, restèrent muets, refusant de répondre aux questions... Lorsque le tribunal se retira pour délibérer, je posai aussitôt une question sous la forme suivante : " N’ayant pas eu la possibilité de prendre connaissance des dossiers, je suis obligé de fonder mon jugement sur les trois éléments du débat que sont l’interrogatoire, l’accusation et la défense. Or l’interrogatoire ne m’a donné aucune indication, en outre, il me manque complètement un des trois éléments : la défense. Dans ces conditions, je ne suis pas en mesure de juger. ".

Un très vif dialogue s’engage avec le président qui éclate de colère et pour finir me déclare : " D’ailleurs, vous n’aurez qu’à voter non à la première question et oui à la deuxième. " À mon tour, je deviens furieux et lui réponds : " Je voterai comme me le dictera ma conscience. Je n’ai d’ordre à recevoir de personne à ce sujet. Si vous maintenez vos propos, je quitte cette salle. " Le président se calme et atténue ses paroles. Les autres juges restent silencieux et muets. Le tribunal continue alors de délibérer et par une voix de majorité, deux détenus échappent à la peine capitale, tandis que les deux autres sont condamnés à mort, cela pour avoir attaqué une perception, sans tuer ni blesser personne, à ma connaissance. Au moment de la signature, je protestais encore une fois d’avoir à signer un jugement qui comporte deux condamnations à mort sans que les condamnés aient été défendus.

Le surlendemain, étant enrhumé et grippé, le médecin du camp Fray me prescrivit huit jours d’arrêt de travail, ce qui m’empêchait de siéger aux deux séances du tribunal, prévues pour les 14 et 18 octobre 1955. Le même jour, je renouvelais par écrit ma demande adressée au général commandant la division de Constantine, tendant à me faire remplacer comme juge auprès du tribunal militaire. Dès la reprise du service, je fus convoqué par le colonel N., commandant le 3e régiment de tirailleurs algériens. Pensant me mettre facilement en difficulté, ce dernier avait demandé à son adjoint, le lieutenant-colonel L. et au capitaine commandant du dépôt du 15e BTA, le capitaine B. d’assister à l’entrevue.

Les reproches qui me sont faits d’emblée par le colonel indiquent clairement que le secret des délibérations du tribunal n’a pas été respecté par tout le monde, y compris par le président (ce qui, bien entendu, me libère à mon tour de ce " secret "...) Violemment pris à partie, je suis accusé d’avoir reçu " des ordres du Parti communiste " pour ne pas siéger au tribunal (ancien responsable des FTPF, pendant la Résistance, ce genre d’insinuation provocatrice et assez coutumière ne m’impressionne pas beaucoup). Devant les deux autres officiers présents et très satisfait qu’ils soient témoins de ce que j’allais dire, je rétorque sèchement au colonel : " Militaire en activité, je n’appartiens à aucun parti politique et je n’ai reçu, dans cette affaire aucun ordre de qui que ce soit, si ce n’est de ma conscience. Mais puisque vous me le demandez, je vais m’expliquer sur les raisons personnelles qui m’ont poussé à demander mon remplacement comme juge auprès du tribunal militaire. " Et je fais alors une relation exacte et complète des événements qui s’étaient déroulés du 20 au 22 août 1955, au Kroubs. Je termine en disant : " Il n’y a aucune raison que l’on me demande de juger des Algériens qui ont pris les armes contre la France tandis que les hommes qui ont ordonné le massacre de dizaines d’otages sont honorés... J’accepterai de juger les premiers quand on jugera aussi ces derniers. " Et j’ajoutai que lors de l’audience du 11 octobre, j’avais regretté d’avoir dû contresigner un jugement condamnant à mort deux prévenus sans même qu’ils aient été défendus.

Le colonel, visiblement ébranlé, se fit encore plus provocateur et insulta la Résistance, tandis que les deux officiers témoins, assistaient muets et très mal à l’aise à la discussion qui se termina cependant sans que le colonel ait prononcé la moindre sanction contre moi, ce qui paraissait pour le moins difficile, après ce que je venais de dire. Sans avoir été prévenu de mon remplacement comme juge, je ne recevais plus de convocations pour les nouvelles audiences du tribunal et je pensais que cette affaire était réglée lorsque je fus convoqué au PC du régiment. En l’absence du colonel L., qui venait de prendre le commandement du 3e RTA, ce fut le lieutenant-colonel adjoint qui me reçut. Quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre qu’un dossier de présentation devant un conseil d’enquête avait été constitué à mon encontre, en vue de ma mise en réforme par mesure disciplinaire. Adressé en date du 5 décembre 1955, sous numéro 40838 OF/SG par le général Ch., commandant la 10e région militaire, à Alger, je devais en prendre connaissance et fournir mes explications si je le désirais. Ce que je fis d’ailleurs en date du 19 décembre 1955.$

Le lieutenant-colonel adjoint paraissait très ennuyé par mon affaire et s’inquiétait pour ma carrière. Je luis dis que ce n’était pas là mon souci principal ; que ce que je craignais surtout, pour ma famille et pour moi-même, c’était la rafale de mitraillette d’un excité !... Dans un rapport joint au dossier, le colonel commandant le 3e RTA demandait que je sois mis en réforme par mesure disciplinaire parce que je n’étais " plus en mesure d’assurer tous les devoirs de mon état ", le général T. commandant la 21e DIA, pour sa part, demandait la même sanction, mais pour " faute grave contre la discipline ". Dans mes explications écrites, en date du 19 décembre 1955, je démolissais facilement les deux motifs avancés et je terminais en évoquant de façon précise les " raisons personnelles " qui étaient à l’origine de ma demande de remplacement comme juge, ajoutais-je, qui ont été exposées au colonel commandant le 3e RTA au cours de l’entrevue qui s’était déroulée sur convocation de ce dernier.

Qu’un tel dossier ait pu seulement être constitué est édifiant et en dit long sur l’état d’esprit du commandement et des autorités civiles et militaires de l’époque, vis-à-vis des exactions, tortures et crimes commis en Algérie. Je m’étais élevé contre des exécutions d’otages. Non seulement aucune sanction ne fut prise, à ma connaissance, contre les coupables dont j’avais donné plusieurs noms, mais au contraire c’est contre moi que l’affaire se retournait... Je n’ai jamais plus entendu parler du conseil d’enquête. En revanche, j’ai la preuve que le commandement et l’administration militaire, la sécurité militaire, m’ont constamment depuis, tenu sous une surveillance inadmissible. Victime de cette suspicion ignoble et pesante, de discriminations et de parti pris constants j’ai finalement quitté l’armée.

En 1983, dans le cadre de la loi numéro 82 1021 du 3 décembre 1982, lors d’une demande de réparation des préjudices de carrière ainsi subis, j’ai rappelé au ministre de la Défense les conditions dans lesquelles j’avais été lésé pour " être resté fidèle à l’esprit d’un officier issu de la Résistance " et comment, par des pressions diverses j’avais été amené à quitter l’armée. J’écrivais : " Ces pressions ont surtout pris de l’ampleur, au cours des événements d’Afrique du Nord, après que j’ai été amené à protester avec force auprès du colonel commandant mon régiment (3e RTA) en présence de deux autres officiers du même corps, contre des atrocités commises par des unités de l’armée française, à l’encontre de la population civile algérienne, lors des émeutes du nord Constantinois, en août 1955 (...). Je tiens à votre disposition les preuves de mes assertions et je puis apporter toutes précisions nécessaires. "

Je dois dire que M. le ministre de la Défense alors en fonction s’est montré peu curieux ; il ne m’a demandé aucune précision supplémentaire et il a simplement rejeté ma demande de réparation des préjudices subis !... Concernant donc ce qui s’est passé en Algérie au cours de la guerre, les tortures, les exactions, les crimes commis froidement, il est temps que les bouches s’ouvrent. Il y a là, une " poche de pus " enfermée dans la mémoire collective, à inciser et à vider, même si c’est douloureux. Il y va de la santé morale et physique de notre pays, de sa crédibilité dans la défense des droits de l’homme.

Édouard Valéry
Capitaine en retraite