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“affaire Camus” : un mauvais coup ...

vendredi 17 août 2012

Le philosophe Michel Onfray a été préféré à l’historien Benjamin Stora pour organiser l’exposition aixoise de 2013 consacrée à Albert Camus à l’occasion du centenaire de la naissance de l’écrivain.

Dans la déclaration que nous reprenons ci-dessous, Jean Daniel revenant sur le conflit qui oppose deux de ses amis, Catherine Camus qui gère la mémoire de son père depuis une trentaine d’années et l’historien du Maghreb Benjamin Stora, déplore le « mauvais coup qu’on vient de faire » à ce dernier.

Jean Daniel : cette "affaire" Camus

[ Nouvel Observateur, le 16-08-2012 à 19h47]


Un conflit, qui devient vulgairement public sépare deux amis, Catherine Camus, fille de l’écrivain, et Benjamin Stora. J’aurais voulu me taire. Ce serait une ingratitude.

Un jour de l’an dernier, l’historien spécialiste aujourd’hui consacré de l’Histoire et des Conflits maghrébins, m’a rendu visite. Je suis son ainé de quarante ans ou presque. J’ai pour ses travaux la plus haute estime. Il a de son côté de la considération pour tout ce que j’ai vécu dans nos patries communes et qu’il s’est attaché à reconstituer. Avec Mohammed Harbi, il est devenu une référence.

Il a voulu m’informer qu’il avait accepté de présider et d’organiser une manifestation d’hommages pour célébrer le centenaire de la naissance d’Albert Camus.

"Cet étranger qui nous ressemble"

Il savait qu’avec l’écrivain Roger Grenier, nous étions les seuls survivants parmi ceux qui avaient fréquenté l’auteur de l’Homme révolté. Il allait jusqu’à voir en moi, depuis longtemps, le camusien le plus fidèle dans les pensées et les comportements. Il a eu la délicatesse de m’informer qu’il avait choisi pour le cycle des manifestations qu’il organisait, un titre très proche de l’un de mes livres : “Cet étranger qui nous ressemble”. Or j’apprends que, dans des conditions insupportables, on l’a tout simplement dessaisi des responsabilités au profit de Michel Onfray, auteur d’un livre sur Camus L’Ordre libertaire. La vie philosophique d’Albert Camus (Editions Flammarion).

Je n’ai rien contre ce philosophe qui se veut libertaire et qui souvent y parvient. Les deux tiers d’un grand article que j’ai publié sur son dernier livre lui sont très favorables. Je m’insurge contre l’accusation d’antisémitisme dont il est la victime au prétexte qu’il manifesterait un excès d’enthousiasme pour un historien, Jean Soler, qui refuse de placer les monothéismes à l’origine de l’humanité et même de la pensée et de la morale. Je prends acte des propos élogieux qu’il a tenus sur Benjamin Stora, mais j’estime qu’il n’aurait jamais dû accepter de profiter du mauvais coup qu’on vient de faire à l’historien du Maghreb. Quant à mon amie Catherine Camus, je refuse, telle que je la connais, de penser qu’elle ait pu accepter d’être mêlée à de tels procédés.

Jean Daniel


Albert Camus, l’homme disputé

par Jonathan Bouchet-Petersen, Libération, le 13 août 2012


Un historien en colère et un philosophe gêné aux entournures. Le tout dans une municipalité au rôle ambigu. Benjamin Stora, spécialiste de la guerre d’Algérie, et le médiatique Michel Onfray sont au cœur d’une polémique dont la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, ne peut que constater les dégâts. Manque le cadre : Aix-en-Provence, ses 40 000 pieds-noirs, sa maire de la Droite populaire, Maryse Joissains. Et le principal protagoniste : Albert Camus, dont la fille Catherine gère la mémoire depuis une trentaine d’années.

Au cœur de ce « Patacaix », selon l’expression de l’écrivain Pierre Assouline, une exposition consacrée à Camus, prévue à Aix fin 2013. A l’occasion du centenaire de la naissance du Prix Nobel et dans le cadre de la manifestation Marseille-Provence capitale européenne de la culture. Dernier épisode de cet imbroglio à rallonge, l’annonce officielle par la mairie aixoise, le 31 juillet, que Michel Onfray en sera le commissaire. Sur le papier, pas de quoi fouetter un chat, l’essayiste ayant publié cette année chez Flammarion L’Ordre libertaire. La vie philosophique d’Albert Camus. Une « déclaration d’amour » au Camus anarcho-libertaire et un succès de librairie.

« Vraie raison ». Le nom d’Onfray bruissait depuis fin juin et Benjamin Stora a l’impression de s’être fait « enfler ». De décembre 2009 au 25 avril 2012, c’est en effet l’historien qui était en charge de cette exposition, alors intitulée « L’étranger qui nous ressemble » et annoncée comme un des temps forts de la manifestation culturelle. Avant de se faire « virer comme un malpropre », enrage-t-il encore, sans un mot d’explication de Marseille-Provence 2013 (MP 2013) et surtout de Catherine Camus. L’ayant droit assure alors que Benjamin Stora ne lui a pas transmis en temps et en heure la liste des documents nécessaires pour l’exposition, et en prend prétexte pour stopper le projet. « J’ai lu le travail de Benjamin Stora, confie aujourd’hui Michel Onfray. Ce que dit Catherine Camus est faux, la vraie raison est d’ordre relationnel. » Reste que Jean Iborra, directeur adjoint des expositions de MP 2013, assure à l’historien en colère qu’aucune expo Camus ne verra finalement le jour dans le cadre de Marseille-Provence capitale européenne de la culture. Frustré, Stora prend acte et rappelle que « c’est sur [son] nom que le projet a été validé à l’Union européenne ».

Reconnaissant qu’il est « difficile de travailler avec Catherine Camus », Stora est surtout convaincu d’avoir été mis dehors au profit d’une personnalité « qui passe à la télévision, chez Ruquier, Ardisson et Denisot ». Et l’historien de poursuivre en assumant sa subjectivité : « Pour Catherine Camus, le livre d’Onfray est tombé à pic. Ça fait du bruit dans le sens de la guerre Camus-Sartre et Onfray passe partout pour en parler. Entre Stora l’historien triste et Onfray la machine médiatique… » D’autant que, selon le commissaire écarté, l’ayant droit rêvait dès 2009 pour le remplacer d’un profil plus vendeur, idéalement Raphaël Enthoven ou Alain Finkielkraut. Or, « dans ce dossier, seules Catherine Camus et Marseille-Provence 2013 sont décisionnaires à parts égales », se désole la ministre Aurélie Filippetti, qui n’a pas voix au chapitre mais « regrette profondément » la mise à l’écart de Stora, « sur le fond comme sur la forme » [1].

Après la remise, en octobre 2010, d’un scénario de 70 pages à Catherine Camus, l’historien n’avait en effet pas signé de nouveau contrat. Il s’est donc retrouvé « à poil » le 25 avril dernier, quand l’abandon du projet lui fut signifié unilatéralement. « Ils m’ont fait signer un papier disant que j’étais documentariste et ils m’ont filé 1 500 euros pour le travail effectué depuis la remise du synopsis », s’étrangle Stora.

« Émeute ». Remonté comme un coucou, il refuse toutefois d’y voir une censure politique téléguidée, même s’il n’a pas été accueilli avec des fleurs par la mairie d’Aix. Une ville qui compte de nombreux pieds-noirs d’extrême droite, outrés du choix de Stora pour questionner la relation entre Camus et l’Algérie. « Tout le monde m’a dit qu’ils étaient fous furieux, se souvient l’historien. Aix, ce n’est pas que le festival de musique classique, c’est aussi une ville qui a un boulevard Bastien-Thiry [auteur de l’attentat du Petit-Clamart contre de Gaulle en août 1962, ndlr] et qui a fait citoyen d’honneur Jean-Pax Méfret, un ultra de l’Algérie française. » Un proche du dossier se souvient d’une scène révélatrice de ce climat de défiance : « Dès le départ, Maryse Joissains a déploré auprès de Frédéric Mitterrand [alors ministre de la Culture, ndlr] qu’un proche du FLN ait été choisi pour organiser l’exposition. Et Mitterrand avait explosé de rire en disant que Stora avait 4 ans quand la guerre d’Algérie a commencé et qu’il était tout, sauf un proche du FLN. » Mais, à la mairie d’Aix, Stora ou pas, priorité fut surtout donnée à ce que l’exposition se tienne bien.

Entre-temps, Michel Onfray est entré dans ce micmac. Au départ sans même le savoir. Après la publication de son livre sur Camus en janvier et sa participation à plusieurs conférences dans les mois qui suivent. Le 29 mai, celle qu’il a donnée à la Cité du livre d’Aix rassemble 800 personnes dans une salle habituée à en accueillir 300. « Onfray crée l’émeute », titre alors la Provence.

Ce succès local arrive aux oreilles de Catherine Camus et de la mairie d’Aix, désireuse de relancer le projet. « J’ai ensuite été contacté début juin par un responsable de Marseille-Provence 2013, raconte Michel Onfray, à qui j’ai dit que j’étais d’accord pour une exposition, à la seule condition que celle-ci prépare la création d’un musée pérenne. » Les deux parties font affaire. Pour l’exposition qu’il entend intituler « Albert Camus, un homme révolté » Onfray a commencé à travailler avec le plasticien et peintre Robert Combas.

« Comble ». Depuis, la polémique enfle. Onfray est accusé de servir la soupe à ceux qui souhaitaient se débarrasser de Stora et d’être soutenu par l’extrême droite locale. Roger Grenier, ami et compagnon de Camus au journal Combat, a même repris la plume pour s’émouvoir de sa nomination : « J’ai suivi avec indignation mais sans surprise l’histoire d’Aix, écrit le nonagénaire à Stora […] Le comble c’est que vous soyez remplacé par Michel Onfray qui est un faiseur. » Benjamin Stora, lui, assure ne pas en vouloir à Michel Onfray mais lui demande de « prendre ses responsabilités » en se retirant, lui promettant que « l’affaire ne fait que commencer ». Habitué des polémiques, l’intéressé assume : « Qu’on me juge sur la vérité de mon travail, je ne me suis jamais déterminé en fonction des risques d’instrumentalisation. Mon seul objectif est qu’un musée Camus voit le jour à Aix. » Et Stora de conclure : « Je découvre tous les jours des gens qui en veulent à Onfray et qui me disent de ne pas lâcher, je crois qu’il ne mesure pas bien dans quoi il s’est fourré. »

Jonathan Bouchet-Petersen [2]



[1[Note de LDH-Toulon] – Aurélie Filippetti, ministre de la Culture, aurait décidé que l’exposition ne bénéficierait pas du moindre financement de son ministère : http://www.actualitte.com/expositio....

[2Lire également du même auteur : Onfray reste prudent.