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affaire Audin : un petit pas de François Hollande, par Gilles Manceron

mardi 24 juin 2014, par la rédaction

L’historien réagit à la brève déclaration du président de la République : « Maurice Audin ne s’est pas évadé. Il est mort durant sa détention ».
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Affaire Audin : un petit pas de François Hollande

François Hollande a adressé un message à l’occasion de la remise du Prix Maurice Audin de mathématiques, le 18 juin, à l’Institut Henri Poincaré, à Paris. Ce prix décerné depuis 2004 par l’association Maurice Audin honore deux mathématiciens des deux rives de la Méditerranée en mémoire du jeune et brillant mathématicien qu’était Maurice Audin, engagé pour l’indépendance de l’Algérie, assassiné à 25 ans en juin 1957 par les parachutistes du général Massu chargés officiellement du maintien de l’ordre à Alger. La veille, le président de la République avait reçu à l’Elysée Josette et Pierre Audin, la veuve et le fils de ce jeune enseignant et chercheur en mathématiques, membre du parti communiste algérien, qui, il y a cinquante-sept ans, a disparu après son arrestation à son domicile à Alger.

Dans ce message, pour la première fois, un président de la République reconnaît que « les documents et les témoignages dont nous disposons aujourd’hui sont suffisamment nombreux et concordants pour infirmer la thèse de l’évasion qui avait été avancée à l’époque. M. Audin ne s’est pas évadé, il est mort durant sa détention ». Mais de quoi Maurice Audin est-il mort alors qu’il était détenu par les parachutistes ? Là dessus, il ne dit rien. Il ne dit même pas qu’il a été torturé, même si le mot torture apparaît au début de son message, quand il écrit : « à l’occasion de mon voyage à Alger en décembre 2012, j’ai rappelé notre devoir de vérité sur la violence, sur les injustices, sur les massacres, sur la torture ».

Cet assassinat est intervenu à un moment particulièrement aigu de la guerre d’Algérie, la « Bataille d’Alger », ouverte par la décision des autorités françaises de la IVe République finissantes, le 7 janvier 1957, de charger la 10e division parachutiste commandée par le général Massu du maintien de l’ordre à Alger. Pendant six mois, ces militaires ont pratiqué massivement la torture et les exécutions sommaires. Outre Maurice Audin, quelque trois mille Algériens, arrêtés par ces mêmes parachutistes, ont disparu. Le secrétaire général de la police d’Alger, Paul Teitgen, ancien résistant, déporté, et attaché pour des raisons morales et d’efficacité policière au refus fondamental de la torture, constatant que les personnes arrêtées étaient exposées à la subir et à disparaître suite à des exécutions sommaires, l’avait refusé. Le 29 mars, il écrivait dans sa lettre de démission : « depuis trois mois nous sommes engagés […] dans l’anonymat et l’irresponsabilité qui ne peuvent conduire qu’aux crimes de guerre ».

François Hollande écrit dans son message qu’il avait ordonné « que soient engagées des recherches sans précédent dans les archives du ministère de la Défense, afin de découvrir si des documents officiels permettaient d’éclairer de façon définitive les conditions de la disparition de M. Audin en juin 1957. Ces recherches n’ont pas permis de lever les incertitudes qui continuent d’entourer les circonstances précises de la mort de M. Audin ». La seule chose qui est établie à ses yeux, c’est que Maurice Audin ne s’est pas évadé mais est mort durant sa détention.

Ecarter la version de l’évasion revient à enfoncer une porte ouverte. Cela fait longtemps que l’historien Pierre Vidal-Naquet a démontré qu’elle relevait de la mise en scène et du mensonge, dans son livre L’affaire Audin paru en mai 1958 aux éditions de Minuit. Le mathématicien Laurent Schwartz qui l’a préfacé avait organisé, le 2 décembre 1957, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, la soutenance in abstentia de la thèse de doctorat de Maurice Audin, qui avait été aussi une manifestation solennelle de l’université contre le mensonge de cette version officielle et l’assassinat commis par les parachutistes.

Mais, de la part du président de la République, cela revient à dire que, pendant cinquante-sept ans, les autorités de l’armée et de la République ont fait d’un mensonge leur vérité officielle. Que, lorsque le colonel Trinquier, l’un des chefs de la 10e division parachutiste, a reçu officiellement, le 1er juillet 1957, Josette Audin, elle aussi enseignante en mathématiques, issue d’une faille européenne d’Algérie, restée seule avec trois enfants dont le dernier avait juste un mois, pour lui dire que son mari s’était évadé, il a proféré un mensonge officiel. Un mensonge au nom des institutions de l’armée et de la République, qui ont empêché les autorités judiciaires de le détruire en établissant la vérité. En effet, le pouvoir politique, sous la IVe comme sous la Ve République, a entravé délibérément le travail de la Justice en faisant obstacle à ce que la plainte contre X déposée par Josette Audin pour homicide volontaire soit normalement instruite et débouche sur un procès.

Dans le cas de l’affaire Dreyfus, le mensonge d’Etat a duré douze ans. Dans le cas de l’affaire Audin, le mensonge d’Etat a duré cinquante-sept ans. Dans le cas de l’affaire Dreyfus, la Cour de cassation a pu remplir son rôle. Dans le cas de l’affaire Audin, la Raison d’Etat a empêché l’autorité judiciaire de travailler conformément à ses missions. Si, comme l’écrit François Hollande, « la Justice n’a plus les moyens » d’éclairer « les circonstances précises de la mort de Maurice Audin », c’est que l’Etat depuis 1957 l’en a empêchée. Le message présidentiel ne le dit pas, mais son rejet de la thèse de l’évasion débouche logiquement sur la mise en cause de ce long mensonge d’Etat.

Le message ne dit rien sur le sort de Maurice Audin durant sa détention, ni des causes de sa mort. Pourtant, sur sa mort, des enquêtes ont eu lieu. En 2012, la journaliste du Nouvel Observateur Nathalie Funès, dans deux articles de cet hebdomadaire et dans son livre Le camp de Lodi, a révélé qu’un autre officier parachutiste, le colonel Yves Godard, commandant alors la zone Alger-Sahel, décédé depuis, avait écrit dans des carnets déposés à l’Université de Stanford (Californie) — il ne voulait pas qu’ils soient conservés en France —, qu’Audin avait été tué, sur ordre, par le lieutenant Gérard Garcet. Celui-ci étant connu pour avoir été aide de camp du général Massu avant d’être affecté par lui à l’équipe d’Aussaresses, cette information sur l’identité de l’exécuteur invitait à soupçonner une implication directe du commandant de la 10e DP. Cette hypothèse a été confortée par les confidences tardives d’Aussaresses peu avant sa mort en décembre 2013, rapportées en janvier 2014 par le journaliste Jean-Charles Deniau dans son livre La vérité sur la mort de Maurice Audin. Confirmant ce nom de l’exécuteur, Aussaresses a précisé que l’ordre avait été donné par le général Massu, et que son corps a été enfoui ensuite hors d’Alger, dans un lieu où ceux de centaines d’Algériens torturés avaient aussi été enterrés. Tortionnaire non repenti et habitué aux mensonges, Aussaresses a peut-être, à l’orée de son trépas, laissé échapper, en l’occurrence, une part de vérité.

De nombreuses questions se posent donc, auxquelles ne répond pas le message présidentiel. S’il y a eu un ordre de Massu, a-t-il été partagé par le ministre résident Robert Lacoste, qui, de mars 1956 à mai 1958, au-delà de l’instabilité des nombreux ministères parisiens, incarnait à Alger le pouvoir civil, qu’il exerçait en étroite collaboration avec les chefs de l’armée, Massu et Salan ? Y a-t-il eu des échanges au sujet de cet éventuel ordre d’assassinat avec d’autres ministres au sein du gouvernement ? Que signifie la formule « Pour l’exemple » employée par Aussaresses pour expliquer cet ordre ? Révèle-t-elle que ce crime visait à dissuader les communistes algériens à se joindre à la lutte armée pour l’indépendance algérienne ? C’est cette même formule qui, selon Jean-Luc Einaudi, explique, quatre mois plus tôt, la décision de guillotiner Fernand Iveton, cet autre communiste d’origine européenne, engagé, au grand dam des « grands frères » du PCF, dans la lutte armée pour l’indépendance de l’Algérie. Dans son livre Pour l’exemple. L’affaire Fernand Iveton. Enquête, préfacé par Pierre Vidal-Naquet, Einaudi relate comment Iveton fut torturé, condamné à mort, puis guillotiné avec cet objectif. Si les gouvernements et les présidents qui se sont succédés jusqu’à aujourd’hui ont perpétué la version mensongère de la mort de Maurice Audin, serait-ce parce qu’à l’époque des autorités françaises, militaires et peut-être civiles, ont, ordonné délibérément ce crime ? Le message de François Hollande n’en dit rien. Mais sa petite phrase disant qu’Audin « est mort durant sa détention », qui révèle un mensonge officiel de cinquante-sept ans, amène directement à poser cette question.

Le message présidentiel n’opère aucune reconnaissance du fait que la torture a été institutionnalisée par les autorités françaises à cette époque. Comme l’a dit Pierre Vidal-Naquet, la torture ne fut pas seulement une pratique institutionnelle dans l’Allemagne de Hitler et dans l’URSS de Staline, mais aussi une méthode employée par l’armée française durant la guerre d’Algérie. Le message ne dit pas un mot de cette réalité qui a aussi indigné Germaine Tillion, qui va être honorée en mai 2015 par le transfert de ses cendres au Panthéon, et dont elle a dit : « Il y a à ce moment-là, en 1957, en Algérie, des pratiques qui furent celles du nazisme ». Le président écrit dans son message : « Depuis mon entrée en fonction, j’ai fait de l’exigence de vérité la règle à chaque fois qu’il est question du passé de la France. » Peut-on, en restant fidèle à ce principe, rester muet sur ce sujet ?

Un appel a été lancé le 24 mars, lors d’une soirée au Tarmac, à Paris, par la Ligue des droits de l’Homme, Mediapart et l’Humanité, faisant écho à l’« Appel des douze » publié en 2000 par le quotidien fondé par le dreyfusard Jean Jaurès, pour la reconnaissance de la torture durant la guerre d’Algérie. Il demande que soit reconnu ce crime d’Etat qu’a été l’assassinat de Maurice Audin, emblématique de la pratique institutionnalisée de la torture et d’un ensemble beaucoup plus vaste de crimes coloniaux. Il estime que les autorités françaises « doivent permettre aux citoyens d’aujourd’hui de connaître l’enchaînement des décisions qui ont permis à cette époque que se déploient à Alger un tel arbitraire et une telle violence. Le rôle des gouvernements présidés alors par Guy Mollet puis Maurice Bourgès-Maunoury, celui du ministre résidant en Algérie Robert Lacoste doivent être connus. Ce n’est pas seulement une question d’histoire, c’est un enjeu civique. Les documents dont le ministre de la Défense a remis copie à Josette Audin le 1er février 2013 ne contiennent aucun élément essentiel. Aussi, nous demandons aux autorités françaises qu’elles donnent les moyens à une commission d’historiens d’accéder à toutes les archives concernées, notamment celles du ministre résidant en Algérie Robert Lacoste, des présidents du conseil Guy Mollet et Maurice Bourgès-Maunoury, du commandant en chef de l’Armée en Algérie, Raoul Salan, et de celui de la 10e division parachutiste, Jacques Massu, afin d’établir les ordres qu’ils ont donnés, les pouvoirs qu’ils ont attribués et les dispositifs et les pratiques qui en ont été les conséquences. Nous demandons, par ailleurs, aux autorités françaises qu’elles sollicitent officiellement les autorités algériennes pour qu’elles fassent les recherches nécessaires pour retrouver le corps de Maurice Audin dans les lieux présumés de leur enfouissement dans une fosse commune, avec ceux de centaines d’Algériens torturés et tués eux aussi par l’armée française ».

Sur ces questions, le président François Hollande n’a donc fait qu’un tout petit pas. Sa petite phrase disant que « Maurice Audin ne s’est pas évadé. Il est mort durant sa détention », en révélant un mensonge officiel de cinquante-sept ans, ouvre néanmoins la bonde à un flot de questions. Cette formule, qui n’explique rien, conduit directement à de très lourdes interrogations. Il ne s’agit, rien moins, que du plus long mensonge d’Etat de notre histoire contemporaine.

A ceux qui, dans la société française, croient aux principes des droits de l’Homme et pensent que nos institutions républicaines se grandissent lorsqu’elles s’appliquent à elles-mêmes un devoir de vérité, à tous ceux-là de ne pas se satisfaire de ce message et de s’appuyer sur cette petite phrase pour continuer à les interpeler. En recevant Josette et Pierre Audin à l’Elysée le 17 juin, François Hollande a manifesté le désir d’assister à la prochaine session du Prix Maurice Audin de mathématiques. Ce prix est désormais pris en charge par l’Institut Henri Poincaré et son jury placé sous l’autorité de son président, médaille Fields — l’équivalent du prix Nobel en mathématiques — Cédric Villani (issu, par ailleurs, comme Josette et Maurice Audin, ou comme Fernand Iveton, d’une famille d’Européens d’Algérie). Gageons que ce sera l’occasion pour le président de dire, cette fois, tout ce que son message du 18 juin 2014 n’a pas abordé. Et de répondre aux questions précises posées par l’appel lancé au Tarmac, le 24 mars 2014, par la Ligue des droits de l’Homme, Mediapart et l’Humanité.

Gilles Manceron



[1L’article a été publié initialement le 24 juin 2014, sur le site Mediapart : http://blogs.mediapart.fr/blog/gill....