Histoire coloniale et postcoloniale

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Exclusion et silences sur la guerre d’Algérie, par Martine Timsit-Berthier

octobre 2001, par la rédaction

Silences
 [1]

Je n’en ai pas beaucoup rencontré lors de mes consultations [2] ... Comment les appeler ? Des Algériens, des Maghrébins, des Arabes, des musulmans, des " beurs ", des Français d’origine algérienne... des enfants issus de l’émigration ? (La difficulté de les nommer parle déjà !) Je n’en ai pas beaucoup rencontré... quelques filles, quelques garçons, tous en rupture familiale et sociale, et ce n’est certes pas suffisant pour faire des statistiques. Mais quelque chose dans leur présentation, leur discours, a réveillé en moi une impression de déjà-vu, de souffrance déjà partagée et m’a amenée à leur poser des questions sur leur origine et sur celle de leurs parents. J’ai alors été étonnée de découvrir, sous la grande diversité des problèmes présentés, un certain nombre de traits communs.

Tout d’abord, ils étaient tous nés en France et ils ne connaissaient guère l’Algérie. Mais ils savaient parfaitement dans quelle ville d’Algérie étaient nés leurs parents et ils savaient aussi que leurs parents ou leurs grands-parents avaient été concernés par la guerre d’Algérie. Ils ne pouvaient rien en dire de plus. Parfois, ils nous ont donné un mot, qui n’avait pas beaucoup de sens pour eux, telle cette jeune femme qui m’a déclaré être " fille de harkis " mais qui ne savait pas exactement ce que c’était un " harki ". Parfois encore, dans la poésie de leur néologisme, ils mettaient le doigt sur leurs difficultés à vivre. Tel ce jeune homme qui associait un nom arabe et un prénom français et qui me déclarait d’emblée : " Je suis une faute identificatoire collective. "

En fait, cette guerre n’évoquait rien pour eux, qu’un grand silence, gêné, étonné, sans appel... Ils n’avaient rien à en dire, ils n’en savaient rien et ne voulaient rien en savoir. Ce n’était pas leur problème, à eux, et ces histoires anciennes ne les concernaient pas. Et pourtant ?

Je n’ai pu m’empêcher de faire un lien entre ce silence revendiqué, cette méconnaissance totale du passé collectif de leurs parents et la violence de leur désocialisation et de leur symptomatologie qui exhibait de façon criante leur douleur à vivre avec les autres (tentatives de suicide, automutilation, agressions non motivées, agitation, toxicomanie suicidaire.)

Bien plus ! A leur silence faisait écho, pour moi, un autre silence, celui qu’on trouve dans la France " officielle" depuis près de quarante ans. Ces problèmes-là ne sont presque jamais abordés, et des questions simples ne sont même pas posées. Que s’est-il passé entre la France et l’Algérie ? Y a-il eu vraiment la guerre ? Combien de temps a-t-elle duré ? Comment a-t-elle fini ? A-t-elle fait beaucoup de victimes ? tant de questions précises et relativement banales pour lesquelles, semble-t-il, il n’existe encore ni histoire officielle ni mémoire collective.

Commentaires

Cette absence de paroles au sujet d’une guerre qui a marqué pourtant si profondément toute une génération de Français et d’Algériens, m’a semblé jouer un rôle important dans l’aspect et la gravité des troubles présentés par ces jeunes gens. Elle me semble pouvoir éclairer également ces comportements nihilistes que l’on décrit pudiquement sous le terme de" violences urbaines" et qui sont en grande majorité le fait des petits-enfants des anciens" colonisés ".

La guerre est oubliée, certes, mais elle continue à faire son chemin dans l’inconscient collectif. Tout se passe comme si ces jeunes gens avaient intégré, sans le savoir, un lexique colonial d’une très grande violence, qui imprègne toutes leurs relations privées et institutionnelles. Ils semblent ainsi toujours dominés par une représentation guerrière de la société où les protagonistes ne peuvent que s’exclure réciproquement et irrémédiablement. Toute autre issue paraît interdite puisque ce qui est de l’ordre de la loi (amnistie générale de la loi du 22 mars 1962) entre en contradiction avec ce qui est de l’ordre du vécu (impossibilité d’oublier et de pardonner). Or c’est le propre des « offenses radicalement mauvaises » comme le dit Hannah Arendt, que« les hommes soient incapables de pardonner ce qu’ils ne peuvent punir et qu’ils soient incapables de punir ce qu’ils ne peuvent pardonner » [3]
.

Plus encore, ces silences brisent le processus de transmission et de filiation, brouillant ainsi les repères identificatoires et empêchant la construction d’un lien familial et social. Comment s’identifier à des parents qui ont été des objets de dénigrement et de crainte, à la fois vainqueurs et vaincus d’une guerre ambiguë ? Comment s’identifier à des modèles de remplacement " français" symboles malgré eux de l’Etat colonial injuste qui se fondait sur des lois iniques et qui se prétendait " Etat de droit" ? Et, sans passé et sans attaches, comment entreprendre le travail de deuil d’un héritage insupportable qui bloque l’accession à l’ordre symbolique [4] ?

Pour sortir de cette impasse, le temps serait peut-être venu de laisser émerger les souvenirs de cette guerre mal oubliée et d’ouvrir enfin la" boîte noire" du naufrage colonial qu’on a voulu ignorer si longtemps. Peut-être faudrait-il d’abord s’interroger sur l’origine de ces silences. En effet, pourquoi avoir ainsi occulté ces "événements" alors que nous vivons dans un état démocratique où la censure n’existe pas. Cette histoire est-elle encore trop douloureuse ? Y aurait-il là quelques tabous que personne n’ose affronter ? Ou bien le sujet est-il trop complexe, trop difficile à traiter ?

On pourrait espérer qu’en acceptant d’en parler, les uns avec les autres, on finirait par trouver les mots pour dire les injustices et les souffrances et pour ouvrir de nouvelles voies, car " il n y a pas de chemin, le chemin se crée en marchant" [5]. Ainsi se construirait non pas un discours englobant et relativiste qui renvoie toutes les victimes à leur insignifiance mais des récits multiples qui articuleraient la diversité des histoires personnelles dans un travail de mémoire collective et croisée polyphonique et sûrement discordant.

Cette démarche rendrait peut-être possible une certaine ré-appropriation de l’histoire et permettrait, par un acte de parole, de distancier la violence engendrée par des lois coloniales inacceptables et de libérer un potentiel de changement, basé sur le désir et la nécessité de " vivre ensemble ".


[1Article publié dans le n° 14-15 (juin 2001) de la revue
Passage d’encres - 16 rue de Paris - 93230 Romainville

[2Consultations Siloé - Promo soins - Toulon

[3Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne (Calmann-Lévy-Agora, Paris, 1983).

[4Helènz Piralian, Rupture de transmission et violence, in Psychanalyse et décolonisation. - Hommage à Octave Mannoni (L’Harmattan, Paris, 1999).

[5Bruno Tardieu, De l’impasse à la réciprocité, in Entre systémique et complexité, chemin faisant En hommage à Jean-Louis Le Moigne (GRASCL, PUF, Paris, 1999).