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Woippy : la mort, l’émeute et la police municipale

vendredi 2 avril 2010

Un jeune est mort, deux autres sont dans un coma qui semble irréversible, une nuit de révolte, des destructions-dégradations, des centaines d’habitants caillassant des centaines de policiers... l’émeute du 20 janvier 2010 à Woippy (Moselle) est pourtant déjà presque oubliée, signe d’une banalisation étonnante d’un phénomène pourtant très révélateur de l’état et de l’évolution de la société française. Nous rappelons ces événements en reprenant un article de Nicolas Bastuck et Luc Bronner publié dans Le Monde.

Dans une enquête intitulée « La mort, l’émeute et la police municipale de Woippy : “circulez, y’a rien à voir” ? », le sociologue Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS, en tire des enseignements. Il met en évidence deux phénomènes majeurs : la ghettoïsation persistante de ce territoire et la dérive sécuritaire de la politique municipale. Une enquête – accessible en ligne – qui vient à point nommé à l’heure où le Parlement s’apprête à examiner une nouvelle loi sécuritaire, la LOPPSI 2.

[2 avril 2010] – Deux mois et demi plus tard, les déclarations d’un rescapé du drame mettent en cause le comportement de la police municipale.

[Mise en ligne le 8 février 2010, mise à jour le 2 avril]


Deux mois et demi après le drame

Drame de Woippy : la police municipale sur la sellette

[LEMONDE.FR avec AFP et Reuters – le 2 avril 2010]


L’un des deux jeunes grièvement blessés dans une course-poursuite avec des policiers municipaux en janvier à Woippy a accusé jeudi les fonctionnaires d’avoir "fait tomber" le scooter volé sur lequel il se trouvait, causant la mort du conducteur. "Ils [les policiers municipaux, NDLR] nous ont coursés, ils nous ont fait tomber", a affirmé à des journalistes Nabil Bouafia, 19 ans, qui apparaissait très diminué après plusieurs semaines passées dans un coma artificiel. "Quand nous étions à terre, ils nous ont frappés", a ajouté le jeune homme, qui se déplace en chaise roulante depuis sa sortie, il y a quelques jours, du service de neuro-chirurgie du CHU de Nancy-Brabois.

Le 20 janvier, à l’issue d’une course-poursuite de moins d’un kilomètre, trois jeunes fuyant à scooter une patrouille de police avaient été projetés sur la chaussée après avoir effectué une embardée dans un virage. L’un d’entre eux, Malek Saouchi, 19 ans, de Woippy, était mort sur le coup, la boîte crânienne enfoncée. Les deux autres, M. Bouafia, 19 ans, de Metz, et Joshua Koch, 20 ans, de Woippy, avaient été grièvement blessés.

Les jeunes roulaient "sans casque, sans papiers et à une vitesse excessive sur le scooter qui était non éclairé et signalé volé depuis décembre", avait indiqué peu après les faits le procureur de Metz, Rémi Heitz, refusant de parler de "course-poursuite". Les trois policiers municipaux, qui avaient pris en chasse le scooter, avaient été placés en garde à vue peu après les faits avant d’être remis en liberté.

Le maire UMP de Woippy (Moselle), François Grosdidier, a rejeté jeudi les accusations de Nabil Bouafia. "Le seul contact physique [entre la police et les jeunes] a été pour leur faire du bouche-à-bouche et des massages cardiaques pour les empêcher de mourir", a dit François Grosdidier à Reuters. "Les policiers n’ont pas de matraque télescopique, mais des ’tonfas’ et les ’flash balls’ ont été saisis", a-t-il ajouté, soulignant que les premiers éléments de l’enquête n’avaient permis d’identifier aucun choc entre le véhicule de la police et le scooter.

Woippy (© AFP / Jean-Christophe Verhaegen)

La mort d’un jeune homme « suivi » par la police près de Metz provoque des tensions

[Le Monde, du 22 janvier 2010]


Selon le procureur, les policiers municipaux ont correctement agi en tentant d’arrêter un scooter.

Le cri de colère d’une mère qui demande « que justice soit faite ». Un père de famille qui s’effondre là où son fils a perdu la vie. Des jeunes qui hurlent leur colère et leur désir de vengeance malgré les appels au calme des adultes. Dans les quartiers sensibles de Woippy (Moselle), seul un important déploiement policier a permis, dans la nuit du mercredi 20 au jeudi 21 janvier, de contenir le climat très tendu et de circonscrire les incidents.

Plusieurs dizaines d’habitants, souvent très jeunes, ont multiplié les accrochages, révoltés par l’accident mortel subi par trois de leurs camarades qui circulaient à scooter - un jeune homme est mort et deux autres ont été grièvement blessés - alors qu’ils étaient suivis par la police municipale.

Six véhicules, un bus, des poubelles ont été incendiés tandis que du mobilier urbain et une école d’insertion ont subi des dégradations. Des jets de projectiles sporadiques ont également visé les forces de l’ordre, mobilisées en nombre, dans cette ville de 13 000 habitants située dans la banlieue nord de Metz et dont la moitié de la population habite en zone urbaine sensible (ZUS).

Les incidents ont suivi une marche silencieuse organisée en fin de journée, mercredi, par les familles et les proches des victimes. Les trois jeunes hommes, qui circulaient à scooter, ont été victimes d’une sortie de route, mercredi matin vers 1 h 30, alors qu’ils étaient pris en chasse par la police municipale dans le centre-ville de Woippy. L’un d’eux, âgé de 19 ans, est décédé sur le coup, touché à la tête. Les deux autres, âgés de 19 et 20 ans, ont été transférés au service de neurochirurgie dans un état critique, leur « pronostic vital » restant engagé, selon le procureur de la République de Metz, Rémy Heitz, mercredi en fin de journée.

Les premiers éléments de l’enquête, révélés par le procureur, indiquent que les trois jeunes circulaient sans casque sur un scooter volé, « à vive allure » et « apparemment » tous feux éteints. Une équipe de la police municipale, constatant que les trois adolescents étaient en infraction, a « entamé le suivi » du deux-roues sur une distance de 800 mètres environ, avant que l’accident ne se produise. « Je n’emploie pas à dessein le terme de course-poursuite car cette formule présente une connotation qui n’est pas encore avérée », a indiqué le procureur au cours d’une conférence de presse. « Préférant » là encore user du conditionnel, le magistrat a précisé que les policiers auraient « actionné les avertisseurs sonores et lumineux » de leur 4 × 4 avant de suivre le scooter à distance.

Une version vivement contestée dans le quartier. Dans l’entourage des victimes, beaucoup évoquent l’hypothèse d’un accident provoqué volontairement par les forces de l’ordre dans un contexte de tensions récurrentes avec les jeunes. « La police municipale de Woippy se comporte comme des cow-boys. Ils nous provoquent et nous harcèlent en permanence », explique, sous couvert d’anonymat, un jeune âgé de 22 ans, venu déposer des fleurs sur les lieux de l’accident. « Les municipaux se croient à Chicago. Ils ont des Flash-Ball et circulent dans des 4 × 4 pour nous faire peur : pas qu’aux jeunes d’ailleurs, mais aussi aux adultes ! », s’indigne une mère de famille.

La mairie et le parquet ont réfuté l’hypothèse d’un choc volontaire. « Ils ont mis en marche leur gyrophare mais n’ont pas pris de risques inconsidérés en tentant d’interpeller » les trois jeunes, a expliqué le maire de Woippy, François Grosdidier, également député UMP.

Le procureur a indiqué que le conducteur se trouvait « manifestement en infraction », qualifiant l’action de la police municipale de « justifiée ». « Il n’y a, me semble-t-il, pas matière à débat dans cette affaire », a-t-il poursuivi. « La doctrine d’emploi de la police municipale, ce n’est pas le sujet », a-t-il répondu à un journaliste qui l’interrogeait sur les « méthodes » employées par la police municipale et sur les modalités de son intervention, cette nuit-là. La police municipale de Woippy avait fait partie des premières équipes dotées de pistolets électriques (Tasers).

Nicolas Bastuck et Luc Bronner


Pour télécharger l’enquête « La mort, l’émeute et la police municipale de Woippy : “circulez, y’a rien à voir” ? » de Laurent Mucchielli, cliquer.