Histoire coloniale et postcoloniale

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Dans un collège de Seine-Saint-Denis

Une expérience de l’enseignement
du fait colonial au collège

mardi 18 septembre 2018

Des enseignants du Collège Jean Lurçat de Saint-Denis (93) nous ont adressé l’article que nous reproduisons ci-dessous relatif au projet d’enseignement des sociétés coloniales qui a été mené durant l’année scolaire 2017-2018 avec des élèves de quatrième. Ce projet éducatif qui s’inscrit dans un parcours sur deux années a pris la forme d’un concours dont les modalités sont expliquées ici. L’étude du fait colonial à travers des modalités actives a permis d’initier un important travail de mémoire chez les élèves et même au-delà, au sein des familles.

L’étude des sociétés coloniales au collège
un concours « Avoir 14 ans en situation coloniale »

Des collégiens de Saint-Denis ont participé durant l’année 2017-2018 à un projet lié à l’étude des sociétés coloniales. Les enseignants ont constaté que l’enseignement du fait colonial du point de vue programmatique était relativement limité : en histoire, la période des conquêtes de l’empire colonial français est rapidement étudiée en classe de quatrième, et la décolonisation fait l’objet de simples études de cas en classe de troisième. La question des inégalités ou des statuts juridiques n’est pas abordée dans le cadre de l’enseignement moral et civique ; la littérature anticoloniale n’est pas citée dans les programmes ou les documents d’accompagnement du programme de français. Cet aspect limitatif de l’enseignement ne permet pas une étude globale du fait colonial et peut être l’objet de frustration de la part des élèves comme des enseignants, ce qui semble être le cas de toutes les “questions socialement vives” dans le domaine historique [1].

Aussi, ils ont mobilisé des ressources et des cadres pédagogiques existants pour faire émerger un projet inédit : un concours sur l’étude des sociétés coloniales. Cinquante élèves de quatrième ont ainsi travaillé durant une semaine sur une thématique liée à la colonisation avant de présenter leurs productions respectives devant un jury composé de personnalités extérieures au collège : chercheurs, élus, personnes du milieu associatif. Quatre journées ont été consacrées à la production que les élèves ont eu à présenter le cinquième jour devant le jury. Le projet est interdisciplinaire dans la mesure où il mobilise des compétences en français, histoire et documentation. Il s’inscrit dans une démarche plus globale visant à mobiliser les élèves sur des productions écrites.

Un document ressource pour les élèves : le travail colonial aux Antilles

Le projet a pris la forme d’un concours lors duquel des groupes de deux à quatre élèves — le plus souvent trois — ont travaillé autour du thème : « Avoir 14 ans dans un pays colonisé ». La production attendue était multiple : chaque groupe a produit un récit de fiction au sein duquel devait évoluer un ou plusieurs personnages de 14 ans inscrits dans un contexte colonial. Ils devaient ainsi mettre en évidence la diversité des acteurs, mais aussi des mécanismes de dominations et de résistances en situation coloniale. Ce récit devait s’adosser sur un corpus de documents numériques sélectionnés et présentés sur un panneau d’exposition virtuel. Les documents choisis devaient être en lien avec le récit, permettant de le justifier ou d’accompagner sa compréhension.

Avec la librairie Folies d’encre et l’appui de la ville et du département, nous avons constitué un fonds spécialisé dans l’étude des sociétés coloniales au sein du centre de documentation du collège. La lecture des divers ouvrages et les cours de contextualisation historique ont ainsi précédé la phase de production afin que les élèves puissent engager leur propre réflexion. Les groupes ont ensuite été constitués en fonction des différents espaces géographiques concernés par la période coloniale. Les enseignants ont fait en sorte d’avoir, sur l’ensemble des productions, un panorama relativement complet de l’adolescence en situation coloniale, avec des contextes spatiaux et temporels différents d’un groupe à l’autre. Les élèves ont dû s’organiser pour effectuer les recherches documentaires, produire le travail d’écriture, préparer la présentation orale. Ils ont également eu à prendre en main l’outil numérique qui leur a servi à présenter leur production lors de la soutenance.

Ensemble, les élèves ont entamé une réflexion collective : la fiction se situe-t-elle au moment de la conquête, lors d’un événement particulier, pendant les luttes d’indépendance ? Elle s’est poursuivie par la construction du ou des personnages, la seule consigne étant de faire évoluer un adolescent ou une adolescente de 14 ans en situation coloniale, en affinant la dichotomie colonisateur/colonisé : se posent alors les questions liées au statut social et juridique de la famille, au rôle de chacun, aux formes de métissages, à la temporalité de la présence sur ce territoire, au milieu urbain ou rural, à la scolarisation.

Le cadre proposé — celui d’un travail en autonomie durant cinq journées, où les enseignants circulent dans la classe pour répondre à des interrogations ou donner des conseils — a permis aux élèves d’être acteurs à part entière dans leur projet. C’était pour eux la première expérience d’un oral de 10 minutes, devant quatre adultes extérieurs au collège et faisant autorité dans un domaine particulier, avec qui ils ont échangé pendant 10 autres minutes.

Dans l’ensemble, les productions ont été soignées et ces présentations ont permis au jury de constater que les élèves maîtrisaient leur sujet avec de nombreuses singularités. Enfin, L’étude du fait colonial a permis d’initier un important travail de mémoire chez les élèves et même au-delà, au sein des familles.

Pour conclure, les élèves, les membres du jury et les enseignants qui ont encadré le projet ont été invités à participer à un buffet convivial lors duquel les différents lauréats ont été annoncés. Chaque jury a décerné un prix de la contextualisation historique et un prix du travail d’invention parmi les groupes qu’il a pu observer.

Les productions des élèves sont visibles en ligne, ainsi que les sites et ressources numériques mises à disposition des élèves par les enseignants au cours du projet.

La bibliographie du projet est disponible en ligne, sans résumés et avec un résumé des ouvrages.

Membres du jury

Noria Belgherri : Chargée de prévention de la violence scolaire et de la sûreté des collèges, Direction de l’éducation et de la Jeunesse. Elle représentait le Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis, partenaire et soutien financier du Concours sur les sociétés coloniales.
Emmanuel Blanchard : Maître de conférences en sciences politiques (Sciences Po Saint-Germain-en-Laye). Il s’intéresse à la question de la police et du maintien de l’ordre en situation coloniale.
Anissa Bouayed : Historienne-chercheuse (CESSMA - Paris Diderot) , spécialiste de l’art en situation coloniale. Ses travaux portent sur les artistes engagés dans la lutte anticoloniale. Elle représentait l’association Art et mémoire au Maghreb.
Marie-Paule Corbi : Chargée de projet territorial Citoyenneté et jeunesse, Direction de l’éducation et de la Jeunesse. Représente le Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis, partenaire et soutien financier du Concours sur les sociétés coloniales.
Thierry Guillopé : Historien-chercheur (ACP - Paris Est), spécialiste de l’Algérie coloniale. Ses recherches portent sur la question du logement en situation coloniale.
Lynda Ihaddaden : Cheffe de service “projets éducatifs partenariaux”, Direction de la vie scolaire. Représente la ville de Saint-Denis, partenaire et soutien financier du Concours sur les sociétés coloniales.
Sylvie Labas : Directrice de la librairie Folies d’encre à Saint-Denis, partenaire privilégiée du Concours sur les sociétés coloniales.
David Leconte : Historien-chercheur (Université du Havre - ENS de Lyon), auteur d’une thèse sur l’immigration sous contrat dans les empires coloniaux britannique et français (Réunion, Maurice et Guadeloupe).
Alain Ruscio : Historien, chercheur indépendant, spécialiste de l’Indochine, de l’Algérie, et plus généralement de l’histoire coloniale. Il a été journaliste
correspondant de l’Humanité au Vietnam et au Cambodge.
Raphaële Serreau : Conseillère municipale déléguée à la Mémoire. Représentait la ville de Saint-Denis, partenaire et soutien financier du Concours sur les sociétés coloniales.

Et demain ?

Forts de cette première expérience, l’équipe enseignante du Collège Jean Lurçat organise durant cette année 2018-2019 un Festival des décolonisations inter-collège de Saint-Denis. Il concerne les classes de troisième dont la décolonisation est au programme, tandis que les classes de quatrième s’inscriront dans un projet parallèle concernant l’étude de l’Afrique, de l’esclavage à la mondialisation. Elle a construit un parcours sur deux années car elle estime qu’il est nécessaire de réinvestir et d’élargir cette expérience. Elle veut garder lors de cette seconde année la forme d’une rencontre avec des acteurs extérieurs spécialistes dans leur domaine et constituant un jury d’experts, mais souhaite diminuer l’expérience de compétition pour construire un projet davantage collaboratif.

La thématique reste identique — l’adolescence en situation coloniale — ce qui permet d’insister sur la question des mémoires, mais les productions présentées au public seront libres et variées. Ceux qui voudraient contacter l’équipe enseignante, faire part de sa propre expérience pédagogique ou professionnelle, s’investir dans ce travail de quelque manière que ce soit peuvent contacter l’équipe à l’adresse suivante : pesca.jeanlurcat@gmail.com


[1Cf. les travaux de Laurence de Cock, Dans la classe de l’homme blanc : L’enseignement du fait colonial des années 1980 à nos jours, Presses universitaires de Lyon, 2018, et de Marie-Albane de Suremain, Sophie Dulucq, David Lambert, Enseigner les colonisations et les décolonisations, Canopé, 2016.