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Tinfouchi, bagne secret de la France coloniale

mercredi 30 janvier 2008, par la rédaction

Dans un article récent, l’historien Jean-Charles Jauffret rappelle l’existence de ce bagne militaire, à mi-chemin entre Béchar et Tindouf, où furent envoyés des cas disciplinaires ainsi que des « soldats du refus » de la guerre d’Algérie.

Révélations sur une « prison sans barreaux » entre Béchar et Tindouf

par S. Raouf, Le Quotidien d’Oran, 24 janvier 2008

Nicolas Sarkozy et une partie de la classe politique française ont beau plaider l’avenir franco-algérien, le passé n’en finit pas de se rappeler au souvenir. Périodiquement, la guerre, longtemps « sans nom », révèle un pan inconnu ou, à tout le moins inédit, des « événements d’Afrique du Nord ».

Dernière page inédite en date, un voyage poignant dans le bagne militaire de Tinfouchi au fin fond du Sud-Ouest algérien. Spécialiste des questions militaires du conflit algérien, le professeur Jean-Charles Jauffret en livre le « dossier secret » dans la dernière livraison de Guerre d’Algérie magazine.

Professeur à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, Jean-Charles Jauffret dirige au CNRS un programme de recherches intitulé « Mémoires des combattants français de la guerre d’Algérie ». Signataire de plusieurs ouvrages, il a publié en 2005 « Ces officiers qui ont dit non à la torture », un livre coédité en Algérie sans son introduction. Une coupe synonyme aux yeux de l’auteur de censure. Rappel de contexte et récit circonstancié à l’appui, l’historien apporte une nouvelle pièce à conviction sur l’arsenal répressif de la guerre d’Algérie. A l’image des exécutions sommaires, des enlèvements et de la gestion « politique » de la chaîne de la torture, Tinfouchi fait partie des secrets les mieux gardés de la séquence algérienne.

La chape de plomb et les manœuvres dilatoires des gouvernements de la IVème et Vème République ont maintenu un voile épais sur un « enfer » qui n’osait pas dire son nom. Le lieu perce le secret militaire un an jour pour jour après le retour au pouvoir du général de Gaulle.

Le 13 mai 1959, Raymond Guyot, un sénateur communiste de la Seine - ancienne circonscription regroupant Paris et ses banlieues immédiates -, s’empare de la parole et interpelle le ministre des Armées, Pierre Guillaumat. Sa question orale résonne douloureusement sous les lambris du Palais du Luxembourg.

Sur la foi de doléances de militaires du contingent d’obédience communiste, le sénateur révèle l’existence, en plein désert, d’un bagne militaire. La sémantiquement correcte des armées le désigne sous le vocable de « compagnie disciplinaire d’Afrique du Nord ». Le site a fait l’objet à chaud (1959) d’un dossier dans La Défense, le mensuel du Secours populaire français.

Depuis, victime d’un silence pesant, Tinfouchi s’est inscrit sur la liste des « plus grands oublis de cette guerre d’Algérie qui n’en finit plus d’étonner par ses déviances en marge de la légalité républicaine », explique le professeur Jauffret. L’historien auquel on doit, entre autres, un éclairage exhaustif sur le contenu des archives militaires s’est livré à une patiente recherche sur le bagne. A défaut d’archives militaires et institutionnelles disponibles, il a interrogé des « pensionnaires » du camp et consulté des fonds privés (courriers, photos). Cette matière lui a permis de restituer « la réalité d’une prison sans barreaux », opérationnelle entre juin 1958 et juin 1962.

Installé à mi-chemin entre Béchar et Tindouf, le bagne a abrité des « soldats du refus », ces militaires de gauche qui ont refusé de prendre les armes en Algérie, et des cas disciplinaires. Enclavé dans un des endroits les plus désertiques de la planète, il était exposé aux pires fluctuations climatiques. « Une telle amplitude thermique et l’isolement total au coeur des sables brûlants garantissent contre toute tentative d’évasion ».

Dans une missive adressée à ses proches, Lucien Fontenel, un appelé encarté communiste, rappelle une histoire à faire dormir debout. Un jour, les militaires en charge des lieux invitent des « pensionnaires » à prendre connaissance, lors d’une sortie, du sort cruel promis aux évadés. Une manière de les mettre en garde contre toute tentative similaire. Selon le récit macabre de Lucien Fontenel, ils découvrent les corps de cinq à six camarades « morts de soif et grillés par le soleil » ou encore « déchiquetés par les hyènes et les chacals ».

Toute la cruauté de Tinfouchi et sa nature de bagne impitoyable sont dans ce détail du récit de Lucien Fontenel : pendant plusieurs jours, le commandement de la « compagnie disciplinaire d’Afrique du Nord » n’a fait aucune recherche, ni aucune chasse aux fuyards. En bon connaisseur des lieux, il n’avait pas le moindre doute sur l’implacable « verdict du désert ».

Preuve du secret qui entoure son existence, Tinfouchi brille par son silence dans la paperasse officielle. « Un seul document administratif y fait référence, précise le professeur Jauffret, son JMO ou Journal des marches et opérations, à présent incommunicable » aux archives militaires. Détail qui ne trompe pas, les éléments d’informations contenues dans le JMO brillent par leur rareté. L’historien a retrouvé la trace d’une lettre datée du 10 novembre 1959 et signée du ministre des Armées, Pierre Guillaumat.

Destiné au général Maurice Challe, commandant en chef des forces armées français en Algérie, le courrier ministériel assigne un rôle à Tinfouchi. « Il vous est loisible de diriger vers la compagnie spéciale d’Afrique du Nord, aussitôt intervenu l’avis du Conseil de discipline, ceux que l’intérêt supérieur de la discipline générale commande d’écarter rapidement de leur corps ».

« Dans ce bagne au milieu du néant, rappelle Jean-Charles Jauffret, la Vème République a connu ses lettres de cachet et l’embastillement arbitraire pour cinq politiques français », allusion aux soldats du refus de la guerre d’Algérie. « Saura-t-on un jour ce qu’il est advenu des disciplinaires algériens ? Dans ce Sahara des débuts de la Vème République hors de toute indiscrétion et en toute impunité, à côté des sites consacrés à l’exploitation pétrolière, aux essais nucléaires et aux armes et engins spéciaux garants de la souveraineté nationale, en référence aux sites de Tindouf et de Tinfouchi reliés par piste routière, il est à présent possible d’ajouter un pôle disciplinaire, oublié lors des Accords d’Evian et envoyé aux oubliettes de l’Histoire ».

S. Raouf

Le calvaire de Lucien Fontenel

témoignage de Claude Despretz,
publié dans L’Humanité, le 17 nov. 2000

Le 30 décembre 1958, Lucien Fontenel adressa au général de Gaulle une lettre lui annonçant son refus de combattre le peuple algérien. Dans les heures qui suivirent, il fut transféré de la prison du 5e régiment de dragons de Périgueux dans une autre cellule, non chauffée, d’une autre prison régimentaire de Bordeaux. Il y passa deux mois sans aucune couverture jusqu’à la mi février. Pendant ce séjour, Lucien était constamment relancé pour qu’il revienne sur son refus, mais il resta ferme sur sa décision. S’il vit encore, le général Lecoq, alors commandant de la 5e région militaire de Bordeaux, pourrait témoigner de ce harcèlement quotidien. Le 24 février 1959, Lucien fut conduit à la prison de la Légion étrangère à Marseille, et quelques heures après emmené de force sur le bateau Ville-d’Alger à destination d’Oran. De là, il fut transféré au 26e régiment de dragons à Kenasda, à une vingtaine de kilomètres de Colomb-Béchar.

Il vécut quelques jours de " bonnes manières " : on lui proposa d’être soit serveur au mess des officiers, soit aide-soignant, soit responsable fourrier. Vu son refus, il y eut un changement brutal, on alla jusqu’à le menacer de mort. Qu’en sait le colonel commandant alors du 26e régiment de dragons ? Lucien fut jeté dans l’obscurité totale d’un cachot, voisin d’un autre cachot où se trouvait un patriote algérien du FLN, Tid Jawi Julvecourt. Il connut un adoucissement grâce à un capitaine, du nom de Chauzenou, qui lui faisait parvenir clandestinement, la nuit, par un soldat, les colis que lui envoyait son épouse. Au printemps 1959, extrait de son cachot en même temps que le patriote du FLN, on leur dit qu’ils allaient être traduits tous les deux devant le tribunal militaire d’Alger. Mais, à peine embarqués dans l’avion, ils apprirent que ce n’était pas à Alger qu’ils allaient, mais au fort Fouchet de Timfouchi.

Ils y furent reçus par une bordée d’injures et un copieux matraquage. Ensuite, " boule à zéro " et, dès la coupe de cheveux terminée, la " pelote ". Harnaché d’un sac à dos rempli de cailloux et de sable, Lucien a dû courir jusqu’à épuisement en plein soleil, " dopé " à coups de cravache par un " chef ". Ensuite, " réception " au " bureau d’accueil " où Lucien, à la demande d’un militaire, confirma son soutien au droit à l’indépendance du peuple algérien : immédiatement, volée de coups de poings et de cravache jusqu’à ce qu’il tombe inanimé. Il reprit connaissance parmi d’autres " disciplinaires " dans le blockhaus de la section noire. Le sergent-chef Desplanche pourrait certainement nous en dire davantage sur ce cérémonial d’accueil. Il pourrait aussi nous dire qui, un peu plus tard, a fait " bénéficier " Lucien d’une nouvelle volée de coups de poings et de cravache jusqu’à ce qu’il tombe inanimé sur le capot de la jeep du capitaine Guyon, commandant du bagne.

Dès son arrivée, Lucien eut droit aussi au " tombeau ". Cela consistait à dormir, sans couverture, dans une fosse profonde de 50 centimètres creusée par lui-même. Il devint alors le disciplinaire matricule 6548. Comme tous les autres disciplinaires, il devait se soumettre à une discipline très particulière stipulant, entre autres : tout déplacement doit se faire au pas de gymnastique ; tous les jeux sont interdits ; pour parler à un gradé, le disciplinaire doit lui en demander la permission en le saluant ; aucun commandement au disciplinaire ne se fait par la voix, mais par le sifflet, etc. À Timfouchi, les " cinq " du refus de la guerre d’Algérie côtoyèrent de jeunes patriotes algériens qui, au lieu de devenir des " malgré nous ", avaient rejoint le FLN, et aussi des soldats qui s’étaient rebellés contre des gradés ou étaient entrés en conflit avec des autorités officielles. Ainsi, l’ancien ministre Pierre Messmer pourrait peut-être nous dire pourquoi Pierre Stien a eu droit à un séjour à Timfouchi. Quand on sait l’importance du courrier pour des prisonniers, il faut savoir aussi que celui-ci était censuré. À l’arrivée, le courrier pouvait même être détruit devant le disciplinaire sans qu’il puisse en prendre la moindre connaissance. L’adjudant Pierre Hebeyrotte doit savoir de quoi il s’agit.

Claude Despretz, "soldat du refus de la guerre"