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Shlomo Sand : “comment j’ai cessé d’être juif”

samedi 4 mai 2013, par la rédaction

« Supportant mal que les lois israéliennes m’imposent l’appartenance à une ethnie fictive, supportant encore plus mal d’apparaître auprès du reste du monde comme membre d’un club d’élus, je souhaite démissionner et cesser de me considérer juif. » C’est ainsi que l’historien israélien Shlomo Sand introduit son dernier ouvrage Comment j’ai cessé d’être juif : un regard israélien (Flammarion, 2013) [1].

Ci-dessous la note de lecture que Didier Epsztajn lui a consacrée sur son blog, le 29 avril dernier.

Shlomo Sand, Comment j’ai cessé d’être juif
Traduit de l’hébreu par Michel Bilis
Café Voltaire, Flammarion, Paris mars 2013, 141 pages, 12 euros


Je souhaite démissionner et cesser de me considérer comme juif

Je ne vais pas ici discuter de « divergences » avec l’auteur sur son appréciation des Lumières, sur ce que pourrait être « un peuple » ou « une nation », entre auto-dénomination et imaginaire, entre inventions et effets matériels. Cela n’est de toute façon qu’accessoire en regard de l’objet de son livre, d’autant que nous partageons probablement la nécessité d’inscrire leurs inventions et leurs réalités dans l’histoire. Il n’y a ni peuple ni nation qui ne soit qu’historique, et pour les nations, leurs inventions/constructions sont récentes (XIXe siècle).

Shlomo Sand reprend en les synthétisant ses analyses antérieures et les conjuguent à des dimensions plus personnelles : de la critique de la judéité « comme une essence immuable et monolithique », de l’État d’Israël comme celui des « juifs du monde » et « non pas comme l’expression organique de la souveraineté démocratique du corps citoyen qui y réside », à la mise en cause de cette « identité démente » qui ne relève pas du libre choix et au refus des sionistes de reconnaître le principe d’une nationalité israélienne. « Pour cela, j’extrairai de ma mémoire friable des grumeaux de poussière et dévoilerai certaines composantes des identités personnelles acquises au cours de ma vie ».

L’auteur soulignera que « l’identité n’est pas un couvre-chef », que « le moi s’invente et se fixe une identité dans un dialogue permanent avec le regard de l’autre ». Il interroge la « culture juive laïque », avec un regard mélancolique sur le Yiddishland et dénonce le présent étouffé par les traditions. Son parcours plonge dans le temps long, l’histoire ancienne, les rapports entre « juifs, chrétiens et musulmans », la judéophobie en Europe. Il évoque, entre autres, la figure de Bernard Lazare, l’ancien empire khazar juif, les pogroms et les déracinements du peuple yiddish, cette culture niée à la fois par le sionisme et les courants communistes et exterminée par les nazis.

Il examine, entre autres, la fabrication de l’hébreu qui devrait se nommer l’israélien, le rejet du yiddish, la négation en soi de toute arabité des juives et juifs du proche et moyen-orient, l’invention d’un peuple-race, le mythe religieux de la descendance d’Abraham, la légende chrétienne du peuple maudit, le rôle de l’appareil éducatif et de l’appareil militaire dans la construction de l’identité, la Bible comme livre d’histoire héroïque et laïque.

J’ai particulièrement apprécié « Se souvenir de toutes les victimes » dont la dénonciation de « la revendication intransigeante de l’exclusivité juive sur le crime nazi », les suites des questions d’une enfant après la lecture de la Haggadah de Pâque, la critique de la soit-disant supériorité morale juive, ou les interrogations sur la « vocation universelle » des principes des dix commandements.

Avec force l’auteur s’interroge « sur qui est juif en Israël ? », les lois religieuses et les lois civiques, l’ethnocratie sioniste, le judéocentrisme en croissance de l’État, « être juif en Israël signifie être un citoyen privilégié qui jouit de prérogatives refusées à ceux qui ne sont pas juifs, et particulièrement aux Arabes ». Les interrogations se poursuivent avec : Qui est juif en « diaspora » ?

Shlomo Sand conclut « Sortir du club exclusif » : « Supportant mal que les lois israéliennes m’imposent l’appartenance à une ethnie fictive, supportant encore plus mal d’apparaître auprès du reste du monde comme membre d’un club d’élus, je souhaite démissionner et cesser de me considérer comme juif ».

Conscient de vivre « dans l’une des sociétés les plus racistes du monde occidental », après cette démission, il n’entend pas cependant renoncer à espérer. Shlomo Sand est certes fatigué « et sens que les dernières feuilles de la raison tombent de notre arbre d’action politique, nous laissant à découvert face aux critiques des sorciers somnambules de la tribu », mais il continuera « d’écrire des livres semblables à celui dont vous achevez la lecture » et nous continuerons à les lire.

Ne pas accepter une « identité » octroyée, se libérer de « cette étreinte déterministe », ne pas accepter les mythologies construites pour l’étayer, ne pas passer sous silence les crimes commis en son nom, est un cri politique salutaire. Un cri souvent poussé par les dominé-e-s dans des rapports sociaux, enfermé-e-s dans des identités inventées (« La politique moderne des identités est faite de fils barbelés, de murailles et de barrages qui définissent et bornent des collectifs, petits ou grands ») pour mieux les essentialiser ou les naturaliser, pour justifier les ordres sociaux bénéficiant aux dominant-e-s. Cette non-acceptation politique, par un être humain socialement situé du coté d’une domination (ici un israélien qui reconnaît et combat la domination et les spoliations des palestinien-ne-s) est beaucoup plus rare. Comment ne pas penser au Refuser d’être un homme de John Stoltenberg [2] ?

Les identités des êtres humains sont à la fois plurielles, variables, historiquement et socialement construites, nous pouvons les changer et sortir de leur « club exclusif » où certain-e-s voudraient nous confiner.

Je ne sais si Shlomo Sand partagerait cette opinion. Quoi qu’il en soit, je souligne sa démarche intellectuelle, son refus d’être identifié pour ce qu’il ne veut pas. Il n’a donc pas cessé, bien au contraire, d’être un être humain et de le revendiquer…

Didier Epsztajn


[1Shlomo Sand, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Tel-Aviv, après avoir étudié en Israël et à l’EHESS, a notamment publié en France :